Actualité web & High tech sur Usine Digitale

Crise de confiance dans la data

|
Twitter Facebook Linkedin Google + Email
×

Les signaux d’alerte se multiplient quant à une utilisation abusive des données personnelles par les fournisseurs de services internet. Différentes pistes sont explorées pour protéger celles-ci sans brider l’innovation.

La fête serait-elle déjà finie ? Le modèle données personnelles contre service gratuit, sur lequel est fondée une grande partie de l’économie numérique, a-t-il atteint ses limites ? L’affaire Prism et le cyber-espionnage à grande échelle de l’agence de sécurité américaine, la National security agency (NSA), révélés par Edward Snowden, ont servi de détonateur. En Europe, les autorités indépendantes de protection des données s’élèvent contre les conditions générales d’utilisation, floues ou abusives, des grands médias sociaux. Pour l’instant, les internautes n’ont pas déserté les services en ligne. Mais les signaux d’alerte se multiplient. Ainsi, 75 % des internautes occidentaux et japonais se disent préoccupés par l’utilisation des données personnelles, selon le Boston Consulting Group.

Outre-Atlantique, les patrons de Facebook et Google, Mark Zuckerberg et Larry Page, ont publiquement interpellé le président américain Barack Obama, fustigeant les atteintes à la démocratie – et les dégâts pour leur business – engendrées par la politique d’espionnage de la NSA. La prise de conscience est internationale. En France, le vote de la loi de programmation militaire, dont l’article 20 permet aux services de renseignement d’accéder aux données techniques de connexion de personnes suspectées de mettre en danger la sécurité nationale, a suscité une levée de boucliers. Un article du quotidien "Le Monde" a, depuis, révélé que la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), disposerait "à l’insu de tout contrôle, d’un accès libre et total aux réseaux et aux flux de données d’Orange".

Outrée d’avoir été espionnée par la NSA, la chancelière allemande Angela Merkel est allée jusqu’à évoquer, en février, un internet limité à l’Europe. Plus récemment, l’UFC-Que Choisir a assigné Facebook, Google et Twitter devant le tribunal de grande instance de Paris pour utilisation abusive des données personnelles. L’association demande au juge "d’ordonner la suppression ou la modification de la myriade de clauses litigieuses imposées par ces sociétés". Pour Valérie Peugeot, prospectiviste au sein d’Orange Labs, "finalement, l’affaire Prism est une opportunité". "C’est tout l’intérêt des lanceurs d’alertes de mettre sur la place publique des problèmes que nous avons collectivement tendance à occulter, poursuit-elle. Désormais, les acteurs sont bien obligés de s’y atteler."

La difficulté reste de sortir de cette espèce d’injonction contradictoire selon laquelle soit on protège les données personnelles et on détruit l’innovation, soit le contraire. Différentes pistes sont explorées. La première consiste à imposer simplicité et clarté dans les conditions générales d’utilisation des services internet. "Nous ne voyons pas le futur autrement que dans un échange bien compris et explicite avec des gens qui acceptent de donner accès à leurs informations personnelles ou à leurs comportements anonymisés en échange de contenus, de services ou d’une ergonomie d’usage", assure Raphaël de Andreis, le directeur général du groupe Havas Media en France. Cela implique de "clarifier pour les clients ce qu’on appelle les données personnelles, de leur dire comment elles sont collectées, la durée de stockage et qui y aura accès", rappelle Christine Balagué, vice-présidente du Conseil national du numérique (CNNum) et titulaire de la chaire réseaux sociaux à l’Institut Mines-Télécom.

De nouvelles normes à créer

En bons ingénieurs, les spécialistes français du big data comptent sur la norme. "On s’est rendu compte qu’anonymiser, croiser, réutiliser des données, n’avait de sens que si on les plaçait dans un processus industriel complet clairement décrit, et certifié par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil)", explique François Bourdoncle, directeur technique chez Dassault Systèmes et chef de file du plan big data, l’un des 34 plans industriels lancés par le gouvernement. Des normes seraient créées par secteur pour les transformer en avantages concurrentiels pour ceux qui les adoptent. Une approche, un peu rigide, qui ne devrait pas suffire. "On ne va pas pouvoir mettre en place sérieusement le compteur intelligent [de l’électricité, du gaz, ndlr] si on ne restitue rien au consommateur", prévient Daniel Kaplan, le directeur général de la Fondation internet nouvelle génération (Fing).

Cette association a lancé en mai 2013 le programme de recherche MesInfos : "Si j’ai une donnée sur vous, vous l’avez aussi. Et vous en faites… ce qui a du sens pour vous !" Quelque 300 volontaires accèdent ainsi aux données dont les entreprises participant au projet (Axa, Orange, Google, la Société générale…) disposent sur eux. Une communauté de développeurs imagine des services innovants autour de celles-ci. "La confiance ne revient pas juste en rendant les données aux gens. Il faut leur proposer des applications qui apportent quelque chose", explique Daniel Kaplan. Une approche qui a séduit Michael Schack, le directeur général d’Ecometering Smart Energy Solution, filiale de GDF Suez, qui a rejoint le programme afin d’intégrer des données énergie à la réflexion globale autour de la restitution aux usagers.

Un cadre légal est nécessaire

Enfin, la troisième voie explorée est juridique. Selon un sondage Orange-CSA de février, pour la définition et l’application d’un cadre réglementaire de protection et d’exploitation des données et des documents personnels, les Français font d’abord confiance à la Cnil (74 %), à l’État (55 %), mais aussi à l’Union européenne (45 %). "Il faut absolument une régulation ferme mais qui avance progressivement, reconnaît Daniel Kaplan. Car si la loi de 1978 sur les données personnelles continue de fonctionner assez bien pour le traitement, il faut aussi fixer des lignes rouges pour la collecte."

La plupart des acteurs concernés reconnaissent la nécessité d’un cadre légal pour l’anonymisation. La future directive européenne évoque aussi la portabilité. "L’idée est que les données sont la propriété de chacun, du moins de leur usage propre", décrypte Daniel Kaplan. Une idée critiquée par Valérie Peugeot, pour laquelle la propriété des données mènerait forcément à leur monétisation. Elle préfère la notion de faisceaux de droits d’usage, avancée par le prix Nobel d’économie 2009 Elinor Ostrom. Quant au droit à l’oubli, souvent évoqué, il serait plus compliqué à mettre en œuvre dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, comme le rappelle Christine Balagué.

Malgré tout, les acteurs français vivent cette crise de confiance comme une chance. "Nous avons un énorme avantage par rapport aux pure players du web, prisonniers de leur modèle économique construit autour de l’économie de l’attention", observe Valérie Peugeot.

Avec l’arrivée des objets connectés, les Européens peuvent jouer la carte de la transparence. "Il est important de laisser se développer cette économie de la data, car les applications sont incroyables, dans la santé notamment", insiste Patrick Bertrand, le directeur général de l’éditeur de solutions de gestion Cegid. C’est aussi tout le propos de Larry Page, cofondateur de Google. Après, tout est dans la manière…

Aurélie Barbaux

Un sujet majeur de préoccupation pour les consommateurs

81% des Français se déclarent préoccupés par la protection des données personnelles (25 % "très préoccupés"), notammentpour les questions de confidentialité (39 %)et par l’impossibilité de supprimer les informations les concernant (32 %). Ils craignent le piratagede leurs données bancaires (80 %) et l’utilisation frauduleuse d’informations les concernant (65 %).
Source : Orange-CSA février 2014

7% des consommateurs mondiaux affirment se sentir à l’aise avec une utilisation de leurs données en dehors de l’objectif initial pour lequel elles ont été collectées. Ce taux passe à 54 % s’ils sont certains que ces autres utilisations ne leur causeront pas de tort (66 % pour la France).
Source : Boston Consulting Group, novembre 2013

76% des Français estiment le web incontrôlable,42 % le trouvent inquiétant comme Facebook (57 %) et Twitter (51 %).Mais ils sont 95 % à trouver qu’internet leur simplifie la vie, 86 % à penserque le réseau est devenu indispensable,tout comme Google (38 %).
Source : Sondage Ifop pour Netexplo, 2013

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

media

Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l'utilisation des cookies.OK

En savoir plus
Suivez-nous Suivre l'Usine Digitale sur twitter Suivre l'Usine Digitale sur facebook Suivre l'Usine Digitale sur Linked In RSS Usine Digitale