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Intelligence artificielle, robotique… Où va vraiment l'Europe ?

mis à jour le 09 février 2017 à 20H34
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Analyse Qu'il s'agisse de Facebook, Amazon, Microsoft, Google ou d'innombrables start-up françaises ou étrangères, tous s'accordent à dire que l'intelligence artificielle sous toutes ses formes s'apprête à révolutionner la société. Voitures autonomes, usines robotisées, automatisation des tâches de bureau... Rien n'y échapperait. Les institutions européennes ne sont pas restées immobiles face à ces développements. Le Parlement européen a mis sur pied un rapport pour y faire face. Impact social, responsabilité juridique, compétitivité... Les sujets sont nombreux. Le rapport tente de jongler avec les multiples facettes du problème, d'anticiper les besoins à court et long terme, et de ne pas trop réguler... avec succès ?

Intelligence artificielle, robotique… Où va vraiment l'Europe ?
Mady Delvaux au premier plan lors du séminaire, le modérateur et ses rapporteurs fictifs à la suite. © European Union 2017

Nos lecteurs le savent, l’intelligence artificielle – sous toutes ses formes – est à la mode. Il était en conséquence inévitable que les institutions politiques et législatives s’emparent du sujet. Restaient deux questions fatidiques : quand le feraient-elles, et comment s’y prendraient-elles ? Comme on a pu le voir à plusieurs reprises en France, les gouvernements peuvent facilement faire fausse route dans le numérique, légiférant trop tard et sur des mesures "à côté de la plaque".

 

Aussi, quand le Parlement européen a fait état d’un rapport contenant des recommandations sur le régime légal à appliquer aux robots, on était en droit d’être circonspect. La surprise n’en fut que meilleure : le document fait preuve d’une surprenante clairvoyance. Pertinent et pragmatique, il pose les bonnes questions et lance des pistes de réponse tout en admettant volontiers qu’il est trop tôt pour savoir laquelle sera la bonne. Le rapport a été présenté à la presse européenne les 7 et 8 février 2017 lors d’un séminaire à Bruxelles auquel était conviée L’Usine Digitale, en amont d’une séance plénière mi-février durant laquelle le Parlement votera dessus. L'objectif : inviter une discussion publique sur ces enjeux.

 

Une initiative bienvenue

En soi, aucun des grands points abordés n’était particulièrement nouveau : il ne faut pas céder aux peurs nébuleuses évoquées par la science-fiction, on doit rester concentré sur les problématiques terre-à-terre du monde réel. L’automatisation aura très certainement un impact largement positif sur la société dans son ensemble, mais cet impact doit être surveillé, notamment en ce qui concerne l’évolution du marché du travail et la répartition de la richesse. L'Usine Digitale en parlait déjà en 2015 avec des experts de rang mondial.

 

Cependant, le fait que le Parlement européen arrive aux mêmes constats deux ans plus tard et soit déterminé à encadrer la situation légalement est impressionnant étant donné la complexité du sujet. La création de ce rapport ayant pris deux ans et demi, cela signifie que l’institution s’est saisie du dossier très en amont. A noter qu'un autre point, abordé rapidement car il ne rentrait pas dans le cadre du rapport, est qu'il faut garder un œil sur les usages militaires, notamment ceux des nations extérieures à l’Union européenne. La nécessité de mettre en place un accord mondial dès que possible a été évoquée.

 

Qu'est-ce qu'un robot... Et comment on l'encadre ?

Le programme du séminaire était simple et efficace :

  • Une rapide présentation des domaines de la robotique et de l’intelligence artificielle par Tony Belpaeme, un professeur de l’Université de Plymouth.

  • Une session présentant les conclusions personnelles de la rapporteure Mady Delvaux-Stehres (S&D, Luxembourg) et de ses quatre rapporteurs fictifs Michal Boni (EPP, PL), Dita Charanzova (ALDE, CZ), Merja Kyllönen (GUE/NGL, FI) et Max Andersson (Greens/EFA, SE).

  • Une prise de position de la Commission européenne (Roberto Viola, directeur général de DG Connect)

  • Une discussion avec un panel d’experts venus des mondes de l’industrie, de l’assurance, de la recherche, de la logistique et de la culture.
Le Parlement définit la robotique dans son sens le plus large, incluant à la fois les robots physiques exécutant des actions préprogrammées (robots industriels sur les lignes d’assemblage), les assistants virtuels intelligents, et tout ce que l’on trouve et trouvera dans dix ans à l’intersection des deux. Le véhicule autonome était probablement l’exemple le plus cité, même si une multitude de cas de figure ont été abordés (cobotique dans l'industrie, robotique de service pour personnes agées...).

 

Peut-être trop, d’ailleurs. Questionnés par L’Usine Digitale à ce sujet, les experts invités le deuxième jour étaient plutôt d’accord sur le fait que les cas d’usages sont très divers et ont chacun leur spécificité. Mais ils voient aussi une problématique commune à l'automatisation, notamment en matière de responsabilité juridique et de réglementation de la transparence des algorithmes et paramètres de décisions (par exemple, pour les moteurs de recherche). Pour eux, celle-ci peut être adressée de manière générale, les particularités de chacun se rajoutant par-dessus.

 

L'un des points saillants évoqué par les rapporteurs était l'équilibre à trouver dans la mise en place des réglementations. Il ne faut pas légiférer trop tôt ni trop tard, à outrance ou pas assez. Dans l'immédiat, les rapporteurs s'accordent à dire que la meilleure marche à suivre est de s’appuyer sur les lois existantes, notamment celles liées à la protection des données personnelles ou celles en place pour déterminer les responsabilités de chacun lors d’accidents sur le lieu de travail. A noter que le Parlement n'est de toute façon pas habilité à proposer de nouvelle loi, cette prérogative étant réservée à la Commission européenne.

 

Réglementer pour mieux développer

Il a été mis en avant à plusieurs reprises qu'il faut standardiser et réguler non seulement pour éviter d’éventuelles dérives et préparer le terrain pour le futur, mais aussi pour permettre un développement des technologies dès aujourd’hui et garantir la compétitivité européenne. Le parfait exemple est le véhicule autonome. "On ne peut pas demander aux industriels d’avoir 28 procédures et 28 versions de leurs logiciels pour chaque pays de l’Union, avec la voiture qui redémarre à la frontière," a déclaré Roberto Viola, qui témoignait du point de vue de la Commission européenne en tant que directeur général de DG Connect. Mettre en place des règles claires aidera à un développement et une adoption plus rapide de ces technologies, dont le bénéfice pour la société (diminution du nombre de morts sur la route) était reconnu et mis en avant par tous. Des programmes pilotes auront lieu dès cette année dans plusieurs états membres qui permettront de tester et si besoin d’adapter la réglementation en fonction des besoins.

 

Le panel d'experts lors de la seconde session du séminaire

 

Quel responsable en cas d'accident impliquant un robot ?

La question de la responsabilité civile et juridique en cas d’accident était la priorité pour la majorité des intervenants. Et si l’idée d’un statut juridique de "personne électronique" est mentionnée dans le rapport comme une piste pour d’éventuels futurs systèmes disposant d’une autonomie et d’une capacité d’apprentissage très développées, le consensus lors du séminaire était clairement qu’aujourd’hui un robot ou une IA reste un outil et que la responsabilité est celle de son ou ses fabricants (hardware et software) et de celui qui l’utilise.

 

Pour autant, des cas d'usage comme la voiture autonome posent de vraies questions. "Aujourd'hui, la loi dicte que le conducteur est responsable en cas d'accident, mais cela devra nécessairement changer le jour où les véhicules seront réellement autonomes," a expliqué Hélène Chauveau, responsable des risques émergents chez Axa. Et de rappeler au passage qu'à l'heure actuelle, entre 80 et 93% des accidents de la route sont dû à des erreurs humaines. L'automatisation est donc fortement souhaitable, mais impliquera une responsabilité accrue des constructeurs, en particulier sur l'aspect logiciel. Une chose est sûre, les assureurs ne chôment pas. Hélène Chauveau a même révélé qu’ils réfléchissent déjà à des scénarios catastrophes dans lesquels par exemple des millions de véhicules arrêteraient de fonctionner en même temps. Une solution pourrait être selon elle un pool financier créé par plusieurs assurances, similaire à ce qui se fait en France pour les catastrophes naturelles.

 

Quel impact sur l'emploi ?

Si le sujet de la destruction d’emplois a été largement évoqué, c’était surtout pour tempérer les ardeurs. Les intervenants voulaient tous croire que d’autres emplois seraient créés en retour, comme cela a été le cas lors de chaque révolution industrielle précédente. "Il ne fait aucun doute pour moi que le petit-fils d'un chauffeur routier de 2017 travaillera comme développeur en intelligence artificielle, a commenté Roberto Viola. Toute la difficulté se trouve dans la transition entre ces deux points." Le mot d'ordre est que les systèmes autonomes doivent être complémentaires à l'Homme et ne pas le remplacer. Pour autant, les auteurs du rapport recommandent de rester attentif à la l’évolution du marché du travail, qu’ils jugent à juste titre impossible à anticiper. La possibilité d'un déséquilibre entre les destructions et créations d'emploi et d'une répartition très inégale de la richesse était très présente dans les esprits. Pour Mady Delvaux, la clé est de ne pas perdre de vue l'essentiel : "l'humain doit rester au cœur de notre société, car c'est pour lui qu'elle existe."

 

Une "taxe robot", hypothèse lointaine et de dernier recours

L’idée du rapport d'introduire une taxe sur les robots pour compenser les pertes d’emplois (reprise en France par Benoît Hamon), qui alimenterait éventuellement un revenu universel de base, reste une mesure "extrême" qui ne s’appliquerait qu’en cas de "scénario catastrophe" (chômage massif et généralisé). Comme l’a fait remarquer Laurent Zibell, qui intervenait en tant qu’expert, "personnellement, la difficulté que j'anticipe est de savoir quand on démarre. Le fait de remplacer les capacités humaines par des capacités automatiques est très ancien. Cela remonte au métier à tisser. Il faudra donc définir ce qu’est ou pas un robot, et cela va devenir très difficile." Le risque serait aussi de tuer une industrie européenne de l’IA dans l’œuf tandis que d’autres nations prendraient le pas sur l’Europe.

 

D’autant qu’il y a d’autres solutions, comme le rappelle le Dr. Zibell : "Une taxation sur la valeur ajoutée des entreprises ou sur l’impôt des sociétés est une manière plus simple d’amener les détenteurs des capitaux productifs à contribuer à l’entretien des infrastructures publiques et sociales. Et on s’appuierait sur des choses qui existent déjà et qui sont efficaces." Le professeur Dirk Lefeber, qui dirige l’institut Brubotics au sein de l’Université de Brusselles, a aussi rappelé que les révolutions industrielles se déroulent sur de très longues périodes, et que l’éducation et la formation doivent être les priorités dans l’immédiat. Il a également mis en garde sur le fait que pour rester compétitive à l’échelle mondiale, l’Europe se doit de ne pas négliger le financement de la recherche.

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