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"La politique est un système où des personnes échangent des informations, et utilisent des algorithmes pour cela", explique le chercheur Gilles Dowek

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Entretien Serge Abiteboul et Gilles Dowek sont tous les deux chercheurs à l'Inria. Ils viennent de publier aux éditions du Pommier "Le temps des algorithmes", un ouvrage à la fois didactique et sublime qui interroge sur le réel impact des algorithmes dans nos vies. Loin de la critique facile, les auteurs rappellent à quel point un algorithme est neutre. Tout dépend de ce que l'on en fait. A quelques semaines de la Présidentielle 2017 et alors que le rôle des logiciels est d'autant plus critiqué qu'il est jugé tout-puissant, ils remettent en perspective les changements en cours.

[Interview] Politique et algorithmes : les liaisons dangereuses ?
Un algorithme abolira-t-il un jour le hasard ? © Pixabay

L'Usine Digitale : Pourquoi écrire aujourd'hui un livre sur les algorithmes ?

Serge Abiteboul : On entend souvent des mises en accusation de leur rôle, de leur omniprésence. Mais cela tient avant tout de l’ignorance de ce qu’ils sont. C'est nous décidons ce qu’ils font, si le résultat est bien ou pas. Certaines applications sont positives, par exemple, ils améliorent l'information du citoyen. A l'inverse quand on utilise des algorithmes pour pratiquer une surveillance massive et opaque des mêmes citoyens, cela nous semble négatif. Mais on ne peut pas dire  : "les algorithmes sont bons ou ils sont mauvais". Ce n'est pas une question technologique mais politique : il faut décider comment on utilise des algorithmes, quelles limites on leur met.
 

Gilles Dowek : Nous avons voulu rappeler que la question est de savoir quels algorithmes on emploie, pour quelles raisons, dans quel but. Depuis Athènes, la politique est une question d'algorithmes. Un système électoral, un mode de scrutin, ce sont des algorithmes. La politique est un système où des personnes échangent des informations, et utilisent des algorithmes pour cela.

 

Alors qu'y a-t-il de si nouveau ? Le discours de certaines entreprises vantant les performances du big data associé aux algorithmes accrédite l'idee d'un changement d'échelle. Qu en pensez-vous ?

S. A. : Il y a beaucoup d'arguments commerciaux dans ces discours. On a tendance à survendre les performances. Ceci dit, il est vrai qu'avec l'informatique, on peut désormais faire des opérations qui étaient tout simplement impossibles il y a encore peu de temps. Mais, si la campagne d'Obama s'est appuyée sur de nouveaux outils, des données nombreuses, il n'empêche que ce qui a fait son succès c'est d'abord son discours politique. L'informatique a pu l'aider à un niveau organisationnel en rendant les levées de fonds et les microdons ou le porte-à-porte plus efficaces. Reste que, in fine, c'est le message politique d'Obama qui a convaincu les électeurs.

 

Mais n'y a-t-il pas un risque avec ses outils qui ciblent les électeurs à aller convaincre de fausser l'élection ? Finalement celui qui gagnera sera celui qui aura le meilleur outil ?

G. D. : Mais ce n'est pas très nouveau. Le rôle des partis politiques depuis toujours est d'influencer le vote en leur faveur. Ils délivrent des informations pour que les gens votent dans un sens ou dans un autre. Influencer le vote, c'est ce à quoi servent les appareils politiques.

Là où le rôle des algorithmes pourrait être plus problématique, c'est si les partis les utilisaient pour voler de l'information sur les personnes ou les informations d'un autre parti. Or, ils utilisent, autant que nous sachions, des informations publiques, dans un cadre fixé par la Loi.

Un autre problème serait qu'on utilise les algorithmes pour cacher de l'information aux citoyens, ce qui renvoie au débat qu'il y a eu lors de la dernière élection présidentielle aux États-Unis. Les réseaux sociaux, en sélectionnant les informations qu'ils proposent à chaque utilisateur sur son fil, ont-ils sciemment caché des informations pour orienter le résultat de l'élection ? Mais pour revenir à ce que nous disions, si tel était le cas, cela serait dû à l'action d'une personne ou d'un groupe de personnes. Ce ne sont pas les algorithmes qui vont décider cela tout seuls.

 

Vous parlez des fameuses "bulles informationnelles" qui ont été si critiquées. Les utilisateurs des réseaux sociaux seraient en quelque sorte enfermés dans leurs convictions car l'algorithme aurait tendance à afficher sur son fil des informations qui vont dans son sens. Cela pose un vrai problème, non ?

S.A. : Il ne faut pas exagérer, dramatiser à outrance ce problème. Aujourd'hui, l'utilisateur des réseaux sociaux peut consulter beaucoup plus de sources que par le passé, entre la presse, la télévision, les livres, les réseaux sociaux et tous les autres moyens. C'est un peu étrange d'imaginer que les gens n'iraient que sur Facebook ou Twitter pour s'informer. Ces nouvelles sources d'information s'ajoutent à d'autres.

 

G.D. : Les grandes plateformes ont pris une position importante dans la façon dont les citoyens sont informés. Le débat est posé aux Etats-Unis pour savoir si cela a eu ou non un effet sur l'élection de Donald Trump. Est-ce que cette puissance l'a servi ? L'effet des réseaux sociaux sur le vote sera très difficile à mesurer mais la question doit être posée car elle est importante.

Quand vous achetez le Figaro, le Monde ou Libération vous savez qu'un humain a choisi une ligne éditoriale que vous partagez ou pas. Quand Facebook affiche des informations sur votre timeline, on suppose qu'il a une certaine neutralité, comme si Facebook était un service public...

 

Vous insistez sur le fait que l'algorithme ne fait que faire ce qu'on lui demande. Comment expliquez-vous que l'algorithme soit devenu l'ennemi public numéro 1 ? D'ailleurs, lors de la première élection d'Obama, personne ne parlait d'algorithme en France. On disait que c'étaient les réseaux sociaux qui l'avait fait gagner. Qu'est-ce que cela dit de nos peurs ?

G.D. : Si on remonte en arrière, à une époque, c'était l'ordinateur ou le robot le chiffon rouge qu'on agitait. Il nous semble, à Serge et à moi, que le basculement vers le mot "algorithme" s'est fait il y a deux ou trois ans. Il y a eu une prise de conscience soudaine que des machines pouvaient remplacer des hommes pour des tâches autres que manuelles. Les robots menaçaient les travailleurs manuels, mais les algorithmes menacent tout le monde. Derrière cette peur des algorithmes, il y a la peur d'être remplacé, de perdre son emploi.

S.A. : Et si les algorithmes posent des problèmes d'emploi, ils offrent aussi de formidables opportunités. On l'oublie mais les printemps arabes ont montré que les gens sont mieux informés aujourd'hui, même dans les dictatures. On voit plus de participation des citoyens dans l'élaboration des lois, avec par exemple le modèle participatif inédit utilisé en Islande pour transformer leur système politique.

                                                                                                                               

Si on revient aux logiciels de ciblage pour les campagnes politiques, quel est leur impact selon vous ?

S.A. : Il existe quelques entreprises qui développent ce type de logiciels. En général, elles les revendent à plusieurs partis. On retrouve le même algorithme dans plusieurs équipes de campagne. Aujourd'hui, il est difficile de dire que ce sont eux qui font la différence.

G.D. : On parle beaucoup de l'élection, mais ces outils servent aussi pour gouverner. Des algorithmes de simulation permettent par exemple de prévoir l'effet d'un décision politique. Que se passera-t-il si on augmente ou si on baisse les impôts, si on ferme une route ou si on construit un pont ?

 

Lorsque l'on voit les publicités contextuelles qui vous proposent d'acheter un DVD que vous venez d'acquérir ou les conseils de lecture d'Amazon, n'y a-t-il pas à l'inverse un danger à faire confiance à des outils encore très imparfaits pour décider ?

S. A. : Il existe de très bons algorithmes. Les recommandations de Netflix sont plutôt très pertinentes par rapport à celles d’Amazon par exemple. De même pour les moteurs de recherche, leurs résultats sont quand même bluffants.

G. D. : Quand on parle des outils qui aident à optimiser une campagne électorale ou une décision politique, on parle d'outils nouveaux qu'on invente et découvre. Ils ne sont pas encore très forts, il ne faut donc pas faire des algorithmes de nouvelles pythies. Peut-être que dans 20 voire 50 ans ils seront bien meilleurs. Il sera alors impossible de faire de la politique sans eux. Cela pourrait être un vrai danger, car il faudrait avoir les moyens d'avoir ces algorithmes pour faire de la politique. Ils deviendraient alors très puissants. Mais on en est loin.

S. A. : L'autre pan du problème, c'est l'utilisation des données. Aujourd'hui, peu de systèmes ont suffisamment de données personnelles pour avoir une information fiable. Pour améliorer les résultats des algorithmes, il y a un besoin de mieux connaître les individus, d'avoir plus de données de meilleure qualité.

 

Dans quelle mesure les algorithmes pourraient contribuer à améliorer la vie politique ?

G. D. : Les systèmes électoraux peuvent être améliorés. Par exemple, lors du second tour de la primaire socialiste, les votants avaient le choix entre un candidat pour la légalisation du cannabis et pour l'instauration du revenu universel, t un autre qui était contre les deux. Comment fait un électeur qui est, par exemple, pour le revenu universel et contre la légalisation du cannabis ? Aujourd'hui, il n'est pas possible de mixer, on est face à un algorithme de compression. Une élection aujourd'hui, c'est une seule question, voulez-vous X ou Y ? A l'avenir, ce pourrait être plusieurs questions plus précises.

S. A. : Les questions posées ne concernent pas seulement la vie politique mais toutes les organisations, les entreprises ou les associations, tout ce qui est organisé avec des liens hiérarchiques et des autorités. Les algorithmes permettent de mettre en place des structures moins hiérarchiques. Comme le gouvernement, toutes ces organisations vont se transformer. 

 

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