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Le crowdfunding, un outil pour financer l’innovation ?

Le crowdfunding, un outil pour financer l’innovation ? © Rocío Lara

Nacer Eddine Sadi, professeur et docteur en économie industrielle, et Maria Theodosiou, chargée de cours au département Management et Technologie de Grenoble Ecole de Management, reviennent pour L'Usine Digitale sur la tendance du crowdfunding, ou financement participatif. Ils font le point sur les conditions de réussite du crowdfunding dans la promotion de l’innovation dans un environnement financier contraignant.

Dans les petites firmes innovantes, telles que la biotechnologie, la nanotechnologie, l’électronique, la bio-informatique, etc., le financement de la R&D est un enjeu central. Depuis la crise de 2008, les sources de financement institutionnel ont tendance à devenir difficile d’accès.

Le recul du financement institutionnel, une contrainte à l’innovation

Les dispositifs d’aide et de soutien financiers publics à l’innovation, qui représentent en France 27,5 % dans le financement de la R&D, commencent à montrer leur limite au regard, notamment du coût de la R&D de plus en plus croissant, des aides aux effets peu visibles et des règles du jeu imposées par les compétiteurs dans la course technologique mondiale. Cette tendance est aggravée par le poids grandissant du déficit et de la dette publics, qui contraignent de nombreux pays européens, dont la France, à mettre en œuvre des politiques structurelles de réduction des dépenses publiques.

En France, le ratio dette publique/PIB dépasse en effet les 80 % et les mesures de réduction des dépenses sont déjà à l’œuvre. Ce contexte de crise budgétaire nourrit des craintes, particulièrement dans les petites firmes innovantes en phase d’amorçage de l’innovation, sur les risques d’un durcissement des conditions d’éligibilité à ces dispositifs, voire sur la disparition de certains dispositifs. Alma Consulting (2012) nous révèle qu’en France 24 % des entreprises innovantes craignent la disparition dans les années à venir d’un dispositif majeur de financement de l’innovation, le CIR (47 % des entreprises françaises de moins de 10 salariés utilisent ce dispositif) et 21 % craignent la réduction des dépenses éligibles. En Europe, les crédits publics à l’innovation connaissent déjà des réductions estimées à 4 % avec des pointes dans certains pays, comme l’Espagne et le Portugal, où la baisse prévue avoisine les 45 %.

Le financement privé de l’innovation a connu un certain recul depuis la crise de 2008. Le comportement des investisseurs privés est emprunt de prudence dans l’accompagnement des projets technologiques, particulièrement des projets en phase d’amorçage de l’innovation où les perspectives de croissance future sont difficilement lisibles au regard, notamment de l’incertitude "radicale" qui les caractérise. Dans ce contexte, le financement privé devient de plus en plus sélectif au sens où il s’oriente nettement vers les leaders sectoriels et vers les firmes qui ont atteint un certain degré de maturité et présentant de sérieuses assurances en termes de retour sur investissement à un horizon de court terme.

Dans le secteur des biotechnologies santé par exemple, 82 % des fonds levés sont concentrés en effet sur 20 % des firmes. Le recours aux marchés financiers n’est pas envisageable en phase d’amorçage de l’innovation. Le marché financier n’est pas accessible à des firmes sans historique en termes de performance financière et, dont la pérennité du projet technologique est incertaine dans une phase précoce de son amorçage, qualifiée par les observateurs de "vallée de la mort" au regard de taux d’échec qui la caractérise. Le taux de mortalité des projets technologiques avoisine en effet les 70 %.

Le crowdfunding, une innovation financière à l’innovation

Dans ce contexte, les petites firmes innovantes sont incitées à réduire leurs investissements en R&D et à ajuster leur trajectoire en développant souvent en parallèle des activités de services génératrices de flux de trésorerie à très court terme mobilisables en appoint dans la poursuite du processus d’innovation. Le crowdfunding se révèle dans ce contexte une solution salutaire aux difficultés rencontrées par ces firmes dans la couverture des coûts de la R&D de plus en plus élevés. Ces coûts dépassent dans certains secteurs, en particulier celui de la biotechnologie santé le milliard de dollars.

Ce mode de financement dit "participatif" ou "financement par les particuliers" connaît en effet un certain succès depuis l’année 2012, date de son officialisation aux États-Unis avec la modification du JOBS Act (Jumpstart Our Business Statups Act). On recense aujourd’hui plus de 900 plates-formes de crowdfunding dans le monde, dont une soixantaine en France.

En 2013, le marché du crowdfunding a atteint le niveau des 5,1 milliards de dollars, dont 55,2 % pour les dons, 41,6 % pour les prêts et 3,2 % pour les fonds propres. En France, les fonds collectés en 2013 par les différentes plates-formes se sont élevés à prés de 78,3 millions d'euros (correspondants à 32 317 projets), dont 48 millions d'euros sous forme de prêts et 10 millions d'euros en equity.

En France, les plates-formes de crowdfunding se répondent rapidement et couvrent pratiquement toutes les formes de financement y compris l’introduction en Bourse, telles que la plate-forme Anaxago, qui lie crowdfunding et IPO. Les expériences se multiplient aussi en France, c’est le cas récemment de la société Courb qui, pour financer son projet de voiture électrique labellisée origine France, a recouru à la plate-forme Axiona-startup.com dans la perspective de lever 10 millions d'euros. Cette opération connaît un certain succès au sens où la collecte a atteint en trois mois (fin janvier à mars 2014) les 500 000 euros.

Le crowdfunding est un phénomène dynamique appelé à se complexifier dans les années à venir sous l’effet notamment de son volume croissant, de la variété de son offre (dons, prêts et opérations sur capital) et des économies de coûts de transaction (collecte d’information, négociation, contractualisation) qu’il procure aux porteurs de projets, notamment grâce à son éloignement du formalisme excessif et des conditionnalités des financements classiques. Sa flexibilité et son éloignement des marches financiers le qualifient également dans la prise en charge des besoins de financement des structures d’économie sociale, telles que les coopératives, les associations, etc., voire également dans le financement de projets d’utilité publique. Ce nouvel entrant, qui allie finance et TIC, réduit les barrières à l’entrée sectorielle et est porteur de changements dans le paysage financier classique.

Un outil qui a besoin de plus de flexibilité et de souplesse

Dans la haute technologie, la durée qui sépare l’invention de la mise sur le marché d’un produit excède, selon la nature du projet technologique, les sept à dix ans. Dans les biotechnologies santé par exemple, cette lenteur s’explique par les multiples phases qui jalonnent le processus d’innovation depuis la découverte jusqu’à l’autorisation de mise sur le marché (AMM). Le cycle invention/innovation/commercialisation (I/I/C) est très coûteux au sens où les besoins de financement jalonnent toutes les phases du processus d’innovation. Le coût moyen de développement d’une nouvelle molécule a triplé en dix ans et oscille aujourd’hui entre 800 millions et 1,2 milliard de dollars US. Ce coût élevé s’explique par le coût des investissements nécessaires au criblage, qui représente la moitié du coût de développement.

Ces caractéristiques laissent penser que les assouplissements pris par les pouvoirs publics en faveur du crowdfunding par rapport aux exigences de l’AMF et de l’autorité de contrôle prudentiel restent très éloignés des besoins de financement de la R&D. Le crowdfunding ne peut être perçu dans cette perspective réglementaire (projet de cadre juridique) que comme un instrument de consolidation ou d’appoint en matière de financement de la R&D.

Le plafond d’un million d’euros de levée de fonds en capital social ou en dette via une plate-forme de crowdfunding est très loin des besoins réels de ces firmes, même en phase d’amorçage de l’innovation. Ce projet ne précise pas en outre expressément si ces modes de levée de fond sont cumulatifs au sens où un porteur de projets pourrait combiner capital et dette dans sa quête de financement sur les plates-formes.

La levée de fonds mériterait d’être liée (ou proportionnelle) au volume du budget et à l’ambition du projet R&D selon une grille à plusieurs échelles. La standardisation dans ce secteur (plafond identique pour tous les types de projets technologiques) pourrait atténuer sensiblement l’impact du crowdfunding dans la dynamisation de l’innovation voulue par les pouvoirs publics. Cette option serait accompagnée de dispositifs spécifiques de sensibilisation et d’information des contributeurs sur les risques d’échec et les incertitudes de la R&D et sur le retour sur investissement, qui n’est visible que sur le long terme. Certes, le projet de cadre juridique porté par le gouvernement prévoit une telle exigence de transparence, mais n’est pas précis quant à son contenu et sur la pédagogie qui doit l’accompagner.

Dans cette perspective, le crowdfunding peut être vraiment perçu comme un instrument au service de l’innovation, de lutte contre la délocalisation de la connaissance technoscientifique (brevets,...) et de promotion de l’entrepreneuriat en France, aux retombées sociales et économiques, voire culturelles, évidentes.

Nacer Eddine Sadi, professeur et docteur en économie industrielle, et Maria Theodosiou, chargée de cours - Département Management et Technologie de Grenoble Ecole de Management

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