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"Le numérique n’est pas un objet de discussion dans l’entreprise, et c'est une erreur"

| mis à jour le 23 mars 2016 à 14H12
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Entretien Document Deux fois par mois, Julien Pouget partage avec les lecteurs de L’Usine Digitale son expérience en matière de management et de génération Y. Il va publier en auto édition "Lâcher-prise en entreprise" , dont il nous a livré les bonnes feuilles. Dans cet ouvrage où il s’interroge sur les dérives du management par objectif aussi bien que sur les modes de gouvernance, le consultant estime que les entreprises souffrent d’un sur-contrôle qui étouffe créativité et engagement. Le remède passe par une remise en cause des processus pour libérer les énergies. Entretien et extrait choisi sur l’innovation.            

Le numérique n’est pas un objet de discussion dans l’entreprise, et c'est une erreur
Julien Pouget © dr.

L’Usine Digitale : Vous publiez prochainement un livre titré est "Lâcher-Prise en Entreprise". Est-ce un guide zen ?

Julien Pouget : Non. Ce livre est parti de plusieurs constats réalisés dans mon activité de consultant. Dans plusieurs entreprises de multiples secteurs, j’étais confronté au même paradoxe. D’un côté, les entreprises doivent faire face à une complexité croissante, à une imprévisibilité, qui, pour certaines, va jusqu’à une possible remise en cause de leur existence à court terme. De l’autre, la réaction est de renforcer les contrôles, que ce soit à la demande des dirigeants ou des investisseurs. La tendance est d’en rajouter toujours plus, à mesure que croît l’incertitude, dans les contrôles sur les collaborateurs et les processus.

 

 

Or, toujours d’après ce que j’observe, cette fuite en avant ne produit pas les résultats escomptés, au contraire. Cela produit un étau qui nuit au bien-être des collaborateurs. Ce n’est pas par hasard si fleurissent actuellement des méthodes alternatives en matière de management. Elles signalent par contraste ce problème. En outre, cela nuit à la performance de l’entreprise. Quand la valeur est de plus en plus produite par des travailleurs intellectuels, il est vain d’espérer pouvoir encadrer, prescrire le travail. Il résulte de tout cela une baisse de l’engagement et de l’innovation.

 

Quel rôle joue la transformation numérique dans ce processus ? Participe-t-elle à libérer les initiatives ou la mise en place de logiciels tous azimuts renforce-t-elle la prescription du travail ?

Ce qui m’a frappé c’est que le numérique n’est pas un objet de discussion dans l’entreprise. Quand un nouveau salarié arrive, on lui attribue son équipement informatique, sans lui demander ses besoins spécifiques. C’est un peu comme quand on distribuait le paquetage à l’armée : la même chose pour tout le monde et au suivant ! C’est la même chose pour les logiciels qui sont souvent choisis par le service des achats et l’informatique. L’utilisateur est à peine consulté. Ou s’il l’est, qui l’écoute vraiment ? Dans les entreprises, les technologies ne se discutent pas.

 

C'est pareil pour le contrôle d’Internet avec des listes de sites autorisés ou interdits. J’ai parfois entendu des dirigeants m’expliquer que c’était pour gagner en productivité. Ils omettent qu’une personne qui veut trouver quelque chose réussira, soit avec son smartphone, soit en contournant les règles. Surtout, ces dirigeants se trompent de problème. Quand j’entends dire qu’un jeune passe deux heures par jour sur les réseaux sociaux, le problème ce n’est pas le jeune, mais c’est surtout son manager. S’il trouve le temps de le faire, la question que devrait se poser le chef d’entreprise est celle de la qualité du management de proximité.

 

Croire qu’on peut résoudre les problèmes en contrôlant l’usage des technologies est une illusion. Cela donne l’impression aux salariés qu’on ne leur fait pas confiance. C’est vexatoire et contre-productif. Encore récemment, une salariée m’expliquait qu’elle ne pouvait pas réserver une salle de réunion dans son entreprise. Seules les personnes autorisées peuvent le faire. Comme si les salariés allaient passer leur temps à réserver douze salles pour le plaisir !

 

Quelles solutions préconisez-vous ?

Je n’ai pas de solution clés en main, à part de proposer à chaque entreprise de s’interroger sur la pertinence des outils de contrôle qu’elle a mis en place. Elle doit auditer son organisation, sa gouvernance mais aussi son cadre de travail… en se posant deux questions : quels sont les carcans qui brident la collaboration et le bien-être des travailleurs ? Comment les lever ?

 

Quel rôle joue le cadre du travail ?

Les entreprise veulent contrôler l’espace et le temps. Par exemple, c’est tout le débat autour du télétravail. Je connais au moins un DRH qui se cache de son comité de direction pour en faire au sein de l’entreprise. Au-delà de ce cas limite, je constate que de nombreuses font la guerre au télétravail, parce qu’elles ne peuvent pas contrôler le travail. Or, je cite dans mon livre une expérience formidable réalisée par une entreprise chinoise. Voulant réduire ses coûts immobiliers, elle décide de mettre une équipe en télétravail en estimant que le gain réalisé compenserait la baisse de productivité, puisqu’elle était dans cette idée que sans contrôle les gens travaillent moins. Et bien elle a obtenu la double récompense : un coût immobilier moins élevé et des salariés plus productifs ! Face à cette réalité, on continue de rêver d’open-space où on peut d’un coup d’œil contrôler tout le monde.

 

Je croyais que l’open space servait à faciliter la communication !

L’adoption de l’open-space vise à réduire le plus souvent les coûts immobiliers. On parle de rendement moquette. Ce sont les directions financières qui adorent ces espaces ouverts. Après la décision est enveloppée avec de la communication sur les échanges, la convivialité…

 

Ce que les directions financières oublient de compter c’est la perte de productivité que tout cela produit : le bruit dérange vraiment certaines personnes qui travaillent moins bien, d’autres se sentent observés ce qui provoque malaise voire désengagement. Sans oublier l’effet que cela peut avoir sur ce fléau qu’est le présentéisme : des gens malades viennent travailler parce qu’elles pensent que leur absence va se voir dans l’open-space.

 

Comprenez-moi, je ne suis pas contre par principe. Je suis contre ce choix quand il est fait dans une volonté de contrôle des personnes et des coûts.

 

Comment peut-on demander aux dirigeants de lâcher prise, sachant que l’entreprise est quand même responsable ? N’est-ce pas un peu dangereux de dire "laissez faire vos salariés" ?

Mon propos n’est pas de dire cela dans toutes les circonstances. Ce que je constate c’est que les entreprises vont trop loin dans le contrôle et qu’en rajouter aggravera le problème encore. Nous sommes aujourd’hui dans le sur-contrôle, pas vraiment dans une dérive libertaire. Le risque de déresponsabilisation généralisée que vous évoquez est donc loin de la réalité. Il faut en finir avec cette volonté de tout normer, de prescrire le travail dans ses moindres détails, il faut lâcher du lest, lâcher prise. 

 

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, une conférence sur la thématique est organisée à l’ESCP Europe le 5 avril prochain.

 

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