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Le père de Siri et celui de M for Messenger dézinguent la hype autour de l'intelligence artificielle

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Le Forum Netexplo 2017 avait réuni deux intervenants de choix pour discuter d'intelligence artificielle : Luc Julia, père de Siri et désormais VP de l'innovation chez Samsung, et Alexandre Lebrun, qui dirige le développement de l'intelligence artificielle pour l'assistant personnel de Facebook, M for Messenger. Les deux experts ont parlé sans retenue de leur discipline, touchant aussi bien aux défis qu'il reste à conquérir qu'aux idées reçues tout en démystifiant la technologie. Compte rendu.

Le père de Siri et celui de M for Messenger dézinguent la hype autour de l'intelligence artificielle
Alexandre Lebrun (à droite) et Luc Julia (au milieu) sur la scène du Forum Netexplo 2017. © D.R.

Le Forum Netexplo 2017, dédié à l'innovation digitale, se tenait cette année au Palais de L'Unesco à Paris les 26 et 27 avril. L'une des interventions les plus marquantes parmi les divers experts internationaux invités était celle de deux Français. Le premier est Luc Julia. Il est l'un des pères de Siri, qu'il a revendu à Apple en 2010, et est aujourd'hui vice-président en charge de l'innovation chez Samsung. Le second est Alexandre Lebrun : il dirige le développement de l'assistant personnel M for Messenger au sein de Facebook.

 

L'intelligence artificielle n'en est qu'à sa préhistoire

Les deux experts ont parlé très franchement sur leur domaine commun, celui de l'intelligence artificielle. Luc Julia a commencé fort en affirmant que "l'intelligence artificielle n'existe pas". Il faut comprendre qu'elle n'existe pas encore. Il y a des connaissances, et on entraîne des systèmes grâce à ces connaissances, mais ils ne sont pas capables de réellement penser par eux-mêmes. Pour le spécialiste, "nous sommes encore à la préhistoire de l'intelligence artificielle aujourd'hui."

 

Les mêmes algorithmes qu'il y a 30 ans

Il s'est aussi montré critique quant aux avancées réelles du secteur ces dernières années. "Nous utilisons toujours les mêmes algorithmes qu'il y a 30 ans. Il y a juste de plus grandes quantités de données pour entraîner nos modèles, et une plus importante puissance de calcul." En gros, le cloud a ouvert de nouveaux usages, mais la technique n'a en elle-même pas beaucoup progressé. "L'évolution, ce sera de faire réfléchir les machines, et ça moi je ne sais pas le faire" Rien à voir avec le machine learning (l'apprentissage supervisé) qui se pratique aujourd'hui.

 

Une position partagée par son confrère. "Ce que nous essayons de faire avec M, de créer un assistant qui réfléchit réellement, est très ambitieux... et ça prendra donc très longtemps. Il faudra cinq, dix voire quinze ans avant que cela ne soit applicable à grande échelle. Aujourd'hui, M s'appuie sur des humains lorsque la machine est bloquée, et cela limite mécaniquement son nombre d'utilisateurs." Quant au nombre d'humains employés pour seconder la machine, Alexandre Lebrun se contente de dire qu'il "y en a beaucoup".

 

Une conception hollywoodienne des assistants digitaux

La promesse de M, c'est de pouvoir répondre à une requête hors d'un cas d'usage prédéfini. Quelque chose dont les assistants personnels actuels sont complètement incapables.Titillé sur les performances assez déplorables de Siri en français, Luc Julia répond "qu'en anglais, ça ne marche pas mieux", provoquant les rires et applaudissements de la salle. Il rappelle qu'en 2010, pouvoir simplement parler à son smartphone était magique. "Le problème, c'est que les gens ont voulu faire faire de plus en plus de choses à ces assistants, alors qu'ils sont foncièrement stupides."

 

Alexandre Lebrun acquiesce et apporte ses précisions. "Il y a deux principaux problèmes pour la perception des assistants. D'abord, la découverte. On sait juste en le regardant qu'un marteau sert à planter des clous et pas à faire un café. Mais comment sait-on ce que peut faire un assistant ? Le second problème est que la conception culturelle que nous avons de ces produits vient d'Hollywood, au travers d'icones comme HAL 9000 dans "2001, l'odyssée de l'espace" ou KITT dans "K2000". Cela donne aux gens des attentes bien trop élevées par rapport à la réalité."

 

Le deep learning, loin d'être une panacée

Et le deep learning dans tout ça ? "On me gonfle avec le deep learning, répond Luc Julia sans ambages. Cela permet de faire un peu mieux, d'aller un peu plus en profondeur, mais on limite encore ici l'intelligence à la connaissance. Il prend l'exemple de la reconnaissance d'image. "Il faut montrer 1000 fois l'image d'un chat à la machine avant qu'elle ne commence à comprendre ce que c'est. Un enfant n'aura besoin que d'en voir un seul."

 

Les objets connectés feront-ils un jour parti des assistants ?

Chez Samsung, qu'il a rejoint lorsque le géant coréen a racheté sa nouvelle start-up Viv, Luc Julia travaille désormais sur les objets connectés. Ses positions sont là aussi très tranchées. "La façon dont on nous vend l'IOT aujourd'hui, comme quoi n'importe quel objet va devenir intelligent, c'est une fumisterie. Chaque objet à sa fonction. Une cafetière à juste besoin de savoir faire le café. Mon rôle chez Samsung, c'est d'expliquer qu'on aura un Internet des objets intéropérables. On sera dans un monde communiste. Les objets s'associeront tous, avec des services, pour former l'assistant ultime."

 

"Les standards n'existent pas"

Ne faudra-t-il pas pour cela développer un standard commun, demande le modérateur. La réponse ne se fait pas attendre. "Les standards n'existent pas. Regardez les prises de courant. On a voulu standardiser, mais si je vais de l'autre côté de la Manche, eh bien ça ne rentre pas. Et si je traverse l'Atlantique, non seulement ça ne rentre pas, mais le voltage n'est pas le même." Au cas où il resterait un doute, il renchérit. "Il y a 130 ans un bonhomme s'est dit qu'il allait créer une langue unique, l'Espéranto, et qu'on vivrait tous en paix et en harmonie, le monde serait beau. 300 personnes le parle aujourd'hui. Ce qui existe, ce sont des egos. Ceux qui définissent des standards le font pour eux-mêmes."

 

L'IA est clairement en pleine hype, mais son potentiel est réel

Pour terminer, les deux experts répondent à une question simple : l'intelligence artificielle n'est-elle pas en pleine "hype" stérile, comme le "big data" avant elle ? "Sur les 600 dernières entreprises américaines à avoir présenté leurs résultats financiers, 450 parlent d'IA", répond Alexandre Lebrun. Un chiffre qui parle de lui-même. Une start-up aujourd'hui aura du mal à lever des fonds si elle ne discute pas d'intelligence artificielle à un moment ou à un autre. Pourtant, il reste persuadé que dans 20 ans, l'IA aura vraiment tout changé, que son potentiel est réel.

 

Elon Musk a les oreilles qui sifflent

"Ce qui m’énerve ce sont les personnalités médiatiques qui disent n'importe quoi, du genre que les robots deviendront bientôt plus intelligents que nous, commente Luc Julia. Le vrai danger pour moi c'est l'aspect éthique, le respect de la vie privée et la bonne utilisation des données. Pas besoin de partir dans le fantasme." Alexandre Lebrun termine avec un sujet d'actualité. "Ces programmes sont conçus par des humains et reflètent ceux qui les conçoivent. Si vous entraînez une intelligence artificielle avec des données racistes, elle sera raciste."

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2 commentaires

Michel

30/04/2017 14h30 - Michel

Je m'étonne grandement de lire qu'il n'existe aucun standard ... c'est une fausseté! Le world wide web consortium (w3c) est l'organisme mondialement reconnu et à but non lucratif dont la mission est de fixer les standards du web. En IA, c'est le web semantique qui en est sa norme. Ce standard, est gratuit, ouvert, et du domaine public. Bien sûr, pour tirer profit de ces standards on se doit de passer d'une vision limitée à servir des intérêts industriels à une vision élargie au service du partage des savoirs.

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Yoann

15/05/2017 17h35 - Yoann

Sauf que comme souvent les standards du web sont extrements longs à sortir et que dans ce type de technologie très mouvente, le standard est rapidement dépassé (pour peu qui ai existé). C'est pour cela que les grands industriels et/ou éditeurs supplantes souvent les standards (il suffit de voir le temps qu'il à fallu à ce que HTML 5 sorte, toujours pas de standard pour les services REST JSON alors que c'est déjà considéré par toute l'industrie comme le standard pour les APIs).

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