Actualité web & High tech sur Usine Digitale

Les big data ouvrent l'ère de l'aéronautique de service

Twitter Facebook Linkedin Google + Email
×

Enquête Le numérique démultiplie les performances de la maintenance. Tous les acteurs tentent de se différencier sur ce marché en expansion.

Les big data ouvrent l'ère de l'aéronautique de service
Les big data ouvrent l'ère de l'aéronautique de service © Bombardier

"Nous essayons de nous inspirer du modèle Uber, c’est-à-dire de repenser notre modèle économique." Ces propos de Yann Barbaux, le directeur de l’innovation chez Airbus, témoignent d’une tendance de fond. Avec les technologies numériques, un nouvel espace à défricher se dévoile pour les acteurs historiques de l’aéronautique : celui des services. Une nouveauté dans l’aéronautique, où les contrats de vente fondés sur l’heure de vol sont légion ? Pas tout à fait. Mais la révolution numérique en cours, qui charrie des masses inédites de données, les transcende. C’est surtout vrai avec le big data et les mégadonnées, qui ouvrent l’ère de la maintenance prédictive vers laquelle se ruent les industriels. Ce n’est pas tout : la réalité augmentée simplifie les phases de contrôle des équipements, les algorithmes calculent des trajectoires de vol optimales, l’impression 3 D pourrait à l’avenir réduire les délais de réparation... Avec des marges au ras du plancher, les compagnies aériennes sont à l’affût des moindres sources d’économies qui réduiront leur coût d’exploitation.

Avionneurs, motoristes, équipementiers, compagnies aériennes... tous passent à l’offensive et lorgnent en particulier le marché de la maintenance, qui pourrait dépasser les 70 milliards d’euros en 2023 (40 % pour les seuls moteurs). "Les avionneurs sont souvent en retard dans le domaine de la maintenance par rapport aux équipementiers, explique Stéphane Albernhe, associé et cofondateur du cabinet de conseil Archery Strategy Consulting. Comme les autres avionneurs, Airbus et Boeing cherchent à reprendre la main, car cette activité à forte visibilité génère d’importantes marges." Conséquence de cette concurrence croissante : en quelques années, la propriété des données est devenue un enjeu industriel majeur. Pour autant, c’est dans le bon usage de ces informations que se niche la valeur ajoutée des services de demain.

Bombardier fait un bond en avant Avec le CSeries

Bombardier passe à l’offensive ! "En matière de services, les motoristes sont plus avancés, mais nous sommes en train de rattraper le retard", assène Todd Young, le vice-président chargé des services dans la branche aviation de Bombardier. L’avionneur canadien va proposer une nouvelle offre de services lors du lancement d’ici à la fin de l’année de son monocouloir, le CSeries. Parmi les innovations les plus marquantes : l’intégration d’un système capable de transmettre au sol les données sur l’état de santé de l’appareil durant le vol. Après l’atterrissage, l’ensemble de ces informations pourront être téléchargées via un système Wi-Fi. L’intervention d’un technicien venant charger les données du vol après chaque atterrissage ne sera alors plus nécessaire. Que vise Bombardier avec ses services haut de gamme payants ?

Des mesures plus fines pour une meilleure analyse prédictive et des recommandations de maintenance mieux ciblées. Le groupe procède aussi à une vaste numérisation de ses manuels techniques. Les équipes d’ingénierie, de maintenance et, plus récemment, les équipes de bord, ont accès aux informations techniques via des tablettes numériques. "Les pilotes peuvent avec ces tablettes émettre des recommandations aux équipes de maintenance", précise Todd Young. Quant au portail internet dédié aux clients, il devient une plate-forme de transactions. Fini les coups de fil, les envois de fax et autres procédures fastidieuses : les compagnies aériennes peuvent désormais acheter les pièces de rechange, les garanties et autres manuels techniques mis à jour en payant directement sur ce portail dédié.

General Electric a son arme : L’internet industriel

Jeff Immelt, l’actuel patron de General Electric, a propulsé en quelques années son groupe dans l’ère numérique. La branche aviation profite à plein du lancement de l’internet industriel, projet qui tente d’édifier un réseau mondial de machines communicantes. Pour traiter l’ensemble de ces données, General Electric a créé la plate-forme analytique Predictivity, dédiée aux mégadonnées : elle aurait déjà rapporté 1 milliard de dollars en 2014. Appliquée à l’aviation, elle permet de collecter et d’analyser les données mesurées par les moteurs d’avions et, in fine, de proposer des services aux compagnies aériennes. En parallèle, GE Aviation a créé Taleris en 2013, avec le cabinet de conseil en ingénierie Accenture. La coentreprise a signé un contrat de maintenance prédictive avec la compagnie Etihad.

L’écosystème numérique de GE a aussi séduit la compagnie AirASia en 2012. "L’objectif avec cette compagnie est de lui faire réaliser des économies comprises entre 30 et 50 millions de dollars sur cinq ans", précise Dave Bartlett, le directeur de la technologie chez GE Aviation. Comment General Electric compte-t-il parvenir à de tels résultats ? Grâce à la maintenance prédictive et à un programme de gestion de la consommation de carburant qui recherche les économies de combustible dans les moindres recoins, comme l’usage d’un seul moteur sur le tarmac de l’aéroport. Les solutions de GE dépassent le cadre des moteurs d’avion : le groupe propose des solutions d’optimisation de navigation et de déplacements dans l’aéroport, ainsi qu’un usage réduit du groupe auxiliaire de puissance (qui alimente les équipements électriques).

Rolls-Royce lorgne l’intelligence artificielle

Collecter des données et proposer des services de maintenance personnalisés, c’est une activité que le motoriste britannique a lancée dès le milieu des années 1990. Et le contrat de 9,2 milliards de dollars passé avec Emirates en avril prouve qu’elle demeure au cœur de la stratégie de Rolls-Royce. En plus de l’acquisition de moteurs Trent 900 pour équiper 50 Airbus A 380, la compagnie aérienne a acheté TotalCare, l’offre de services phare du groupe. "En 2014, les services ont représenté 52 % de notre chiffre d’affaires, explique Matt Burns, le responsable du service opérationnel chez Rolls-Royce. Et 90 % de nos clients achètent notre offre TotalCare." L’essor des mégadonnées a fait passer cette offre, qui comprend notamment la maintenance et la surveillance de l’état de santé des moteurs, à une autre échelle.

Chaque jour, Rolls-Royce collecte 40 gigaoctets de données, issus des 40 paramètres mesurés sur chacun de ses quelque 4 400 moteurs en circulation, via le système Acars (Aircraft communication addressing and reporting system). Des données récupérées en temps réel au centre de contrôle de Derby par une équipe dédiée de 20 personnes. Le groupe tente de mettre au point des techniques analytiques qui pourraient, via une forme d’intelligence artificielle, optimiser la maintenance prédictive et aboutir à une analyse automatisée. On compte également sur les mégadonnées pour la conception du moteur et de l’avion du futur.

Safran digitalise ses process de maintenance

En moins d’un an, Safran s’est doté de deux outils innovants : Safran Analytics, une entité dédiée aux big data, et un fablab qui doit transformer l’approche du business aéronautique. Le groupe donne ainsi un rôle de premier plan aux technologies numériques dans le développement de nouveaux services. L’offre SFCO2, par exemple, permet aux compagnies aériennes de réduire leur consommation de carburant, grâce à l’analyse des données des moteurs durant les vols. "Dans les deux ou trois ans à venir, nous serons en mesure de commercialiser des services de maintenance prédictive, estime Ghislaine Doukhan, à la tête de Safran Analytics. La digitalisation des services ne tend pas uniquement vers la prédictivité, mais aussi vers une plus grande fluidité. Elle apportera toute sa valeur ajoutée, lorsque l’ensemble des process de maintenance passera au numérique."

Le groupe teste des technologies de reconnaissance digitale des opérateurs afin de numériser les documents papier nécessaires aux opérations de maintenance. Quant à la formation des clients grâce à l’usage de lunettes à réalité augmentée, les premières solutions opérationnelles pourraient être proposées d’ici à deux ans. "Nous offrirons de plus en plus de services en avance de phase, telle que l’anticipation des besoins en pièces de rechange", résume Ghislaine Doukhan. Dans le futur, elle imagine même possible, grâce à la transmission des données de l’avion en temps réel, d’effectuer certaines opérations de maintenance entre deux vols.

Air France Industries prédit les pannes

Sans surprise, la maintenance prédictive constitue l’un des axes de développement les plus importants d’Air France Industries KLM Engineering & Maintenance, la division maintenance d’Air France–KLM. Avec ses 150 clients internationaux, ses 1 500 avions maintenus par an et un chiffre d’affaires de 3,4 milliards d’euros en 2014, cette branche de la compagnie aérienne mise beaucoup sur le numérique pour maintenir son développement. "Grâce aux algorithmes que nous développons, nous essayons de détecter les pannes avant qu’elles n’arrivent", explique James Kornberg, le directeur de l’innovation pour la maintenance aéronautique au sein du groupe. En ligne de mire : les équipements critiques tels que les moteurs, l’avionique et tous les systèmes susceptibles de générer des pannes ayant un fort impact sur l’exploitation. Les experts aéronautique et big data développent des algorithmes qui envoient des alertes au Maintenance control center, où travaillent environ 180 personnes.

Une maintenance prédictive développée en particulier pour les avions de nouvelle génération comme l’A 380, l’A 350 et le Boeing 787. Conséquence directe : les process de maintenance doivent être plus poussés, dans la mesure où il faut réparer des équipements qui fonctionnent encore très bien… Au-delà des outils prédictifs, l’impression 3D a déjà fait son entrée dans cette filiale d’Air France–KLM. "Elle nous sert à vérifier le calibrage et les caractéristiques d’une pièce avant sa production, précise James Kornberg. Nous pourrions, à l’avenir, imprimer des pièces réelles pour gagner en réactivité, mais des problématiques de certification se posent." À plus court terme, la réalité augmentée va être déployée. Casque sur la tête, les clients pourront se déplacer dans une cabine d’avion virtuelle et valider les modifications d’équipements.

À notre grand regret, Boeing n’a pas donné suite à nos sollicitations.

"Le numérique est une occasion de repenser notre modèle industriel"
Guillaume Faury, président d’Airbus Helicopters

"Le numérique va profondément transformer notre activité. Qu’il s’agisse de la production de pièces d’hélicoptères par impression 3D, du développement d’e-services ou de solutions de réalité augmentée pour faciliter les opérations de maintenance à distance et les échanges d’informations sur les pièces de rechange. Tout cela va avoir un impact important en matière de satisfaction de nos clients. Au-delà de l’approche technologique, c’est une occasion formidable de repenser notre modèle industriel et d’imaginer de nouvelles façons de travailler ensemble, de se sentir impliqué à chaque étape et d’atteindre un objectif commun."

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

media

Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l'utilisation des cookies.OK

En savoir plus
Suivez-nous Suivre l'Usine Digitale sur twitter Suivre l'Usine Digitale sur facebook Suivre l'Usine Digitale sur Linked In RSS Usine Digitale