Actualité web & High tech sur Usine Digitale

Les digital natives existent-ils ? Une question plus complexe qu’il n’y parait

Twitter Facebook Linkedin Google + Email
×

A l’occasion de l’Université d’été 2015 du Medef consacrée à la jeunesse, l’inévitable sujet des digital natives était l’objet d’une table ronde. L’occasion de faire tomber quelques mythes et de faire tomber la pression que le concept fait peser sur les entreprises.

Les digital natives existent-ils ? Une question plus complexe qu’il n’y parait
Les digital natives existent-ils ? Une question plus complexe qu’il n’y parait © Tom et Katrin - Flickr - C.C.

"Les digital natives", la génération Y et sa petite sœur génération Z, les millenials… Autant de vocables qui désignent "les jeunes" dans l’univers numérique et qui portent avec eux tout un imaginaire de promesses autant que de craintes. Ces bébés du web, aujourd’hui aux portes de l’entreprise, seraient des foudres de guerre, prêts pour ce nouveau monde entièrement virtuel, rapides, multitâches, etc. En creux, cette distinction désigne les "autres", qu’on ne qualifie d’ailleurs pas précisément – sauf à nommer "vieux" tous les plus de 25 ans –. Plus leur âge avancerait, moins ceux-là, au contraire, seraient capables de s’adapter à l’inéluctable transformation du monde.

 

Derrière la caricature – ne serait-ce que parce que, justement, les enfants du Net entrent petit à petit dans la vie professionnelle – le phénomène mérite qu’on s’y intéresse. Et c’est ce que font des entreprises du numérique, des entreprises traditionnelles, des élus, des sociologues. Certains d’entre eux ont évoqué le sujet lors d’une table ronde de l’Université d’été 2015 du Medef, le 26 août intitulée "Ultrabranchés !".

 

Tombés dans la marmite dès la naissance

 

Première question. Simple. Toutes ces dénominations ont-elles un sens ? Y a-t-il des digital natives qu’il faudrait traiter différemment en tant que candidats, qu’employés ou clients ? Oui, pas de doute. Presque mathématiquement, les plus jeunes d’entre nous, nés à partir du milieu des années 90, sont tombés dans la potion numérique dès la naissance (de nombreuses vidéos de bébés aussi à l’aise avec un iPad qu’avec un hochet en sont la preuve).

 

Contrairement à leurs aînés, ils ont joué, appris à lire et à écrire, voté, voyagé, acheté, se sont distrait, se sont fait des amis dans le monde entier en numérique depuis toujours. Il y a donc bien un avant et un après 1995 (à peu de choses près). Mais de là à considérer qu’il y a d’un côté "les" jeunes, 100% numériques, et de l’autre côté, "les" vieux totalement hermétiques au sujet, il y a un pas qu’il n’est pas toujours raisonnable de franchir sans précautions pour une entreprise.


Pas de frontière entre offline et online

 

"Les post-1995 ne font aucune différence entre le 'online' et le 'offline'", confirme Nick Leeder, DG France de Google. Un constat confirmé avec force par Cécile Lagé, directrice digital, clients et innovation de la Française des Jeux (FDJ) : "Les plus jeunes cherchent un parcours sans couture entre online et offline que nous n’offrons absolument pas entre notre site web et les bureaux de tabac, précise-t-elle. Pourtant, ils adorent jouer ! Mais ils trouvent nos jeux vieillots, pas assez divertissants. Et nous ne les attirons pas". La FDJ pense donc à se diversifier avec des casual games par exemple, ces petits jeux occasionnels comme Candy Crush ou Angry Birds. 

 

"L’autre problème, c’est que dans le monde professionnel, ils passent d’un monde de 2015 à un monde de 2005",  ajoute Nick Leeder. Pour Monique Dagnaud, sociologue au CNRS, enseignante à l'EHESS et à l'INA "internet est le legs d’une ancienne génération vers la nouvelle. Mais les plus jeunes se sont emparés de certaines propriétés". La chercheuse évoque les changements cognitifs comme la capacité multitâche ou la difficulté à s’attacher à des textes longs, l’attachement à la liberté individuelle et à la liberté de parole, et leur plongée dans une profusion de fictions autour d’autres mondes possibles.

 

UN rapport différent aux outils numériques

 

Donc, oui, les digital native ont un comportement particulier face au numérique. Ou plutôt, ils ne voient pas de frontière entre réel et virtuel. Mais, en va-t-il vraiment différemment des autres ? Même Nick Leeder, DG France du géant des géants du numérique, Google, prévient : "Il ne faut pas se tromper. Les comportements des adolescents de 14 ans aujourd’hui, seront les nôtres dans 18 mois." Et Christophe Béchu, sénateur maire quadra d’Angers (Maine-et-Loire) de compléter : "Ceux qui ont 25 ans aujourd’hui seront ringardisés par les suivants". En bref, la frontière est ténue entre les digital natives et leurs aînés.

 

Comment l’entreprise doit-elle aborder ces phénomènes nés après Internet et élevés au smartphone, alors qu’ils deviennent des candidats, employés, clients...? De son point de vue d’élu, Christophe Béchu esquisse une réponse : "Il y a quelques règles face à cela. D’abord, il ne faut pas avoir de craintes ! Ça ne sert à rien, ce n’est qu’une perte d’énergie. Ensuite, il faut être capable de regarder ce qui se passe avec du recul, car on est dans une époque en 'sur réaction'. Mais on n’est pas obligé de participer à cet engouement. Et cela vaut pour les entreprises et leurs patrons."

 

Une autre approche du travail

 

D’autant que digital native ne rime pas non plus forcément avec digital ready pour la vie professionnelle, dont les codes sont différents de ceux des loisirs. Une étude Emmaüs Connect menée à l’automne 2014 auprès de 275 jeunes défavorisés a démontré qu’un accompagnement numérique était indispensable pour ces digital natives là.

 

A l’aise avec les jeux vidéo ou les réseaux sociaux, la plupart du temps, ils ne connaissent pas les arcanes numériques de la recherche d’emploi, avec un CV en ligne, une adresse mail, des méthodes particulières de recherche en ligne.... Un cas particulier, certes, mais qui peut être extrapolé au monde professionnel plus globalement.

 

UN défi pour les grandes organisations

 

En dehors de la seule question du numérique, la sociologue Monique Dagnaud insiste aussi sur la transformation des rapports de confiance qui caractérise les plus jeunes. Peu auraient envie de se tourner vers des institutions politiques ou de grandes entreprises. Ils préfèrent de plus petites structures, des associations ou l’économie collaborative, qu’elle soit marchande ou pas. La sociologue prévient également : attention à ne pas se tromper sur les envies des super diplômés (l’université d’été du Medef se tient sur le campus de HEC).

 

Alors que Laurent Solly, DG de Facebook France, met en avant l’impérieuse nécessité d’attirer ces jeunes car "le numérique est une révolution industrielle, économique, sociologique"... dans laquelle il faut s’investir, la sociologue présente tempère l’idée d’un enthousiasme sans borne des plus jeunes pour ce type de défis. "Ces magnifiques talents n’ont pas forcément envie de modèles hiérarchiques normés de grandes entreprises, explique-t-elle. Ils préfèrent se tourner vers les start-up, voire créer la leur. Je suis même réservée sur cette envie de compétitivité à tout va qui les caractériserait… Et n’oublions pas que ces très diplômés ne représente pas plus de 5% des plus de 20 ans."


Les digital natives existent bel et bien. Ils ont trempé dans le bain numérique depuis leurs premiers jours. Et les entreprises doivent être attentives à leurs spécificités. Pour autant, faut-il en faire une obsession, au point de les cantonner dans ce rôle et d’exclure toutes les autres classes d’âge ? Pas sûr…

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

media

Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l'utilisation des cookies.OK

En savoir plus
Suivez-nous Suivre l'Usine Digitale sur twitter Suivre l'Usine Digitale sur facebook Suivre l'Usine Digitale sur Linked In RSS Usine Digitale