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"Les hauts fonctionnaires ont une culture digitale vraiment insuffisante", regrette Thierry Mandon

| mis à jour le 23 janvier 2015 à 11H42
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Thierry Mandon, secrétaire d’État à la Réforme de l’État et à la Simplification, revient pour L’Usine Digitale sur sa stratégie de transformation numérique de l’administration. Volontariste, elle se veut innovante et collaborative. Mais pas si facile de changer les habitudes.

Les hauts fonctionnaires ont une culture digitale vraiment insuffisante, regrette Thierry Mandon
"Les hauts fonctionnaires ont une culture digitale vraiment insuffisante", regrette Thierry Mandon © Pascal Guittet

L’Usine Digitale - L’écosystème numérique s’est inquiété d’un Patriot Act à la française. Le pensez-vous souhaitable, voire envisageable ?

Thierry Mandon - Parler de Patriot Act, ce n’est pas le bon angle d’attaque. Internet est un outil formidable d’échange et d’innovation, mais aussi de diffusion massive d’idéologie et de préparation d’actes terroristes. C’est un sujet extrêmement sérieux, qui appelle probablement à des décisions plus fortes que celles qui ont été prises, mais qui ne sont pas encore en place. Le tout dans le respect d’un certain nombre de principes auxquels la France est attachée, qui sont notamment la liberté d’expression et d’information, la neutralité du net et la protection des données personnelles.

Il faut des outils de contrôles, mais il ne faut surtout pas aborder le sujet comme cela a été fait après le 11 septembre, avec le souci de décision ultrarapide, trois semaines après les événements. Il y a déjà un calendrier avec la Loi antiterroriste prévue en avril. Elle a été préparée de longue date par Jean-Jacques Urvoas et contient un volet numérique. Devra-t-il être abondé, trois à quatre mois après les attentats de début janvier ? C’est à ce moment-là que ce sera discuté.

Qu’attendez-vous de la loi numérique d’Axelle Lemaire et comment la préparez-vous ?

La loi numérique traitera trois grands sujets du numérique: l’innovation, notamment la question fondamentale de l’ouverture des données publiques, la loyauté et la confiance. Pour l’élaborer, nous avons testé, mercredi 14 janvier, une proposition que j’ai faite pour la "Fabrique de la Loi" : un débat d’orientation préalable. Trois à quatre mois avant la présentation d’un texte de loi, l’exécutif vient expliquer aux parlementaires, dans une commission, quelles sont ses intentions, pour lancer un débat d’orientation et un début d’étude d’impact.

C’est seulement à l’issue de ce débat que le gouvernement commence à rédiger son texte de loi. Pour la loi numérique, le président Bartolone a souhaité que le débat d’orientation ait lieu dans l’hémicycle. Axelle Lemaire est venue présenter sa loi, avec ses différentes briques, soit une vingtaine de fiches, notamment sur les données personnelles, les grandes plateformes, etc. Mais la loi numérique n’est pas une loi sur la cybersécurité. Le débat a été passionnant. Il nous amène à écrire une loi qui sera sans doute différente de celle que l’on aurait faite sans lui.

Qu’y aura-t-il dans la loi numérique sur le volet open data ?

Il y aura quatre points que je veux inscrire dans la loi numérique. Le premier c’est l’ouverture des données publiques par défaut. Deuxièmement, le principe de gratuité d’accès et de réutilisation de ces données publiques. Troisièmement, l’encadrement des redevances pour certaines données échappant au principe de gratuité, en s’inspirant de la directive européenne sur les informations publiques. Et enfin, des pouvoirs de régulation de ce système d’ouverture seront confiés à l’administrateur général des données et à la Cada [Commission d’accès aux documents administratifs, ndlr], par exemple la régulation des éventuels conflits portant sur l’ouverture des données.

Si vous savez déjà ce que vous voulez dans la loi numérique, qu’attendez-vous de la concertation nationale numérique ?

Le calendrier n’a pas été pensé par hasard, le projet de loi ne sera déposé qu’après la fin de la concertation, justement pour que nous puissions y puiser des idées - je l’ai encore constaté lundi dernier à Bordeaux [lors du d’une journée contributif organisé par le CNNUm, ndlr].

Sur la question des infrastructures, nous avons avancé avec un système d’information de l’État unifié. On a identifié un certain nombre de pistes pour la mutualisation possible entre les services. La concertation peut en faire émerger de nouvelles. Avec la Dila [Direction de l’information légale et administrative, ndrl] et le SGMAP [Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, ndlr], on travaille au projet France Connect et sur "Dites-le nous une fois". Mais on attend d’autres idées sur les nouveaux services publics grâce au numérique, par exemple !

Sur l’open data, sur l’organisation des services, sur le gouvernement ouvert... Le choc numérique oblige à repenser l’organisation des administrations et les citoyens doivent y participer. Ce choc est le défi majeur auquel l’État est confronté. Les valeurs du numérique sont contraires à celles sur lesquelles s’est structurée la puissance publique, en France comme ailleurs. L’État s’est construit sur la hiérarchie et l’autorité quand le numérique induit l’horizontalité, le collaboratif et l’hyper vitesse. Il faut préparer l’État à ce choc.

Comment prépare-t-on l’État au choc numérique ? Y a-t-il une méthode Mandon ?

Le numérique dans l’État est aujourd’hui plus du fait d’agents de terrain. La haute administration a une culture digitale vraiment insuffisante. Il y a une formation massive à la culture digitale à opérer, notamment auprès des managers, avec des Master class. Il faut aussi une structuration du numérique avec des responsables suffisamment hauts dans les hiérarchies, comme cela s’est fait en Angleterre, pour que le numérique ne reste pas une problématique de commodité, mais soit pensé au niveau stratégique. Il faut enfin mettre en réseau tous les innovateurs numériques de l’État. On est en train de s’en occuper.

Qu’est-ce qui a déjà été fait en matière de transformation numérique de l’État ?

Je prépare un ensemble de réformes qui seront présentées dans les mois qui viennent lors d’un séminaire gouvernemental. Je 

mettrai au cœur des réformes la transformation numérique de l’État. On a aussi avancé sur les infrastructures avec la Disic [La Direction interministérielle des systèmes d'information et de communication, ndlr]. Nous avons créé le poste d’Administrateur général des données, le premier en Europe. Nous mettons en réseau les innovateurs numériques, nous étudions la création de masters class numériques. Et je prépare la suite, notamment en liaison avec la directrice de l’Ena, pour faire évoluer les contenus de formations, en particulier au regard du numérique, mais pas seulement. Vous serez surpris. On accélère également sur les données ouvertes... Je veux rendre lisible ce mouvement. En avril, dans le programme de réforme de l’État, à côté du sujet des missions de l’État, la question du numérique sera centrale.

Il parait que l’on doit pousser les murs dans les réunions interministérielles numériques ? Curiosité ou réelle implication ?

La France est quatrième au monde en matière d’administration numérique. La France est forte sur les services en ligne, mais la culture interministérielle ne suit pas. C’est là qu’est l’essentiel du travail pour créer un véritable État plateforme.

A lire aussi : Le paradoxe français du numérique

 

Construire un État plate-forme est très ambitieux. Avez-vous un modèle ?

Là, à part les Anglais, on est en défrichage. Mais cela se joue finalement sur l’évolution culturelle vers la culture du résultat. Trop longtemps, en délivrant une politique publique on a pensé faire au mieux. Mais sans évaluation. Là, il faut réinterroger toutes les politiques publiques. Et pas seulement au regard de ce qu’on a envie d’en faire, mais des résultats réels et concrets qu’elles donnent. Le numérique donne des moyens fantastiques pour disposer des données qui permettent ces évaluations. C’est la méthode Esther Duflo [économiste française du MIT qui prône l'expérimentation en permanence et son évaluation, ndlr] transposée aux politiques publiques.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux, Anne Sophie Bellaiche et Solène Davesne

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