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Mairies 4.0 : le maître des données de Chicago réinvente sa ville à grands coups de data

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Entretien Tom Schenk est le Chief Data Officer (CDO) de la troisième ville des Etats-Unis : Chicago. Il trouve aux données rendues accessibles par un décret du maire des applications aussi diverses que l'optimisation de la dératisation, la surveillance du marathon, la cartograpie des infrastructures, la transparence sur les salaires des employés municipaux... Il détaille pour L'Usine Digitale ses prérogatives de chef d'orchestre des données urbaines.

Mairies 4.0 : le maître des données de Chicago réinvente sa ville à grands coups de data
Tom Schenk, CDO de Chicago. © Schenk Jr.-Tom © 2013 Andrew Collings Photography, Inc.

L'Usine Digitale : En quoi consiste votre métier ? Le poste de Chief Data Officer (CDO) devient courant dans les entreprises mais pas encore dans les villes...

Tom Schenk : Mon rôle est de superviser l’utilisation des données de la ville, avec un objectif : améliorer l’efficacité de l’action publique et la qualité de vie des habitants. Mes responsabilités démarrent au moment où un jeu de données est mis à disposition sur notre portail. Avec la vingtaine d’employés de mon service, nous nous assurons d’abord que les données ont été correctement archivées, pour être facilement exploitables. Ensuite, nous réfléchissons à comment ces données peuvent être analysées et comment elles peuvent être mises à disposition du public.

 

Nous privilégions les données qui vont être utiles en terme de transparence du gouvernement - notre jeu de données le plus populaire est celui qui contient les salaires des employés de la ville de Chicago - et pour les chercheurs, par exemple l'état des plages (hauteur des vagues, température de l’eau, etc). Ces dernières données sont actualisées toutes les dix minutes.

 

Ces données publiques proviennent de tous les départements de la ville : comment êtes vous parvenus à ce niveau d’engagement ?

Le maire de Chicago a signé un décret qui oblige toutes les agences à faire ce travail de collecte, puis de mise à disposition des données sur le portail. Selon moi, le succès d’une politique des données dépend grandement de l’engagement des plus hauts responsables de la ville. C’est ce qui encourage les différents services de la ville à s’impliquer également dans cet effort.

 

Parlez nous de vos jeux de données... le portfolio est considérable.

Environ 600 jeux de données sont disponibles sur notre portail qui reçoit quelque 70 000 visiteurs par mois. L’afflux varie en fonction des nouvelles entrées. Par exemple, l’hiver dernier, nous avons connu un trafic important lorsque nous avons rendu publiques les données relatives aux propriétaires qui multiplient les entorses à la loi. Ces données ont non seulement accru la transparence, mais ont également permis de lancer des actions en justice à leur encontre.

 

En développant des applications qui permettent à nos agences de mieux visualiser et utiliser leurs données, nous encourageons les pouvoirs publics à s’en servir pour prendre des décisions. Chicago, c’est 30 000 employés. Nous voulons que tous ces employés soient capables de s’appuyer sur ces data dans leur travail de tous les jours. Pour cela, nous avons créé pour eux un programme qui s’appelle WindyGrid et qui regroupe sur un même portail plusieurs jeux de données utiles. Les employés peuvent ainsi voir en temps réel les appels d’urgence, les données météorologiques, le trafic, les permis de conduires délivrés, mais aussi les tweets géolocalisés à Chicago.

C’est un outil très utile pour nos services d’urgence : quand il y a un grand événement, comme le marathon, ils peuvent surveiller l’activité de la ville le long de l’itinéraire, tout cela depuis une plate-forme unique, quand autrefois ils devaient jongler avec plusieurs services pour rassembler toutes les informations requises.

 

Utilisez-vous des données qui proviennent du secteur privé ?

Nous publions uniquement des données qui proviennent de nos agences. Mais en interne, nous utilisons aussi des données privées, comme les tweets géolocalisés à Chicago (11 millions de tweets par an). Ils contiennent des informations qui nous sont utiles : par exemple, si des internautes se plaignent d’une intoxication alimentaire après avoir mangé dans un restaurant, nous répondons au tweet en demandant à l’internaute de signaler le problème auprès du service d’hygiène de la ville, qui peut alors lancer une inspection.

 

Est-ce que ces données ont des retombées économiques pour la ville ?

La principale économie qui découle de l'usage des données est un gain de temps. Prenons la dératisation, qui est un problème de taille dans les grandes villes : à partir de 32 variables, comme les plaintes relatives aux poubelles et la localisation des terrains vagues, nous avons créé un modèle prédictif qui permet d’envoyer nos équipes de dératisation là où il y a le plus de probabilités qu'il y ait des rats. Cette automatisation permet un gain de temps de 20% - soit une journée de travail par semaine ! - par rapport à l’époque où les employés devaient maintenir eux-mêmes la liste des lieux à traiter.

 

La ville et ses partenaires ont lancé plusieurs programmes pour faire de Chicago une “smart city” : pouvez-vous nous en dire plus ?

L’université de Chicago pilote en ce moment un programme (Chicago Array of Things), qui va collecter des données environnementales rue par rue. Des boîtiers contenant une multitude de capteurs vont être installés, dans un premier temps dans le quartier d'affaires, afin de surveiller en temps réel température, humidité, état du trafic, qualité de l’air ou encore niveau sonore, etc. Cela va nous permettre, par exemple, d’anticiper les besoins de salage des routes lorsque la température passera sous la barre du zéro. Particularité de ce projet : le software et le hardware sont en open source et toutes les données seront disponibles au public.

 

Un autre projet que nous soutenons consiste à cartographier toutes les infrastructures souterraines de la ville. Comme New York ou Paris, Chicago est une vieille ville, avec par conséquent des infrastructures vieillissantes - nous avons encore de la tuyauterie en bois ! Pour cela, nous allons collecter des informations provenant de différents services de la ville, mais aussi les modéliser à partir de simples photos. A l’avenir, en un point donné de la ville, il sera non seulement possible de savoir quels tuyaux il y a sous terre, mais également de connaître leurs caractéristiques (taille, matériau,...).

 

Quels sont vos liens avec le secteur privé ? Quel est l’impact de votre politique d’ouverture des données sur l’écosystème d'entreprises de la ville ?

Je suis en contact régulier avec les entrepreneurs et les hackers civiques (citoyens qui utilisent les données publiques pour développer des applications gratuites, permettant souvent de confronter déclarations et résultats des actions politiques, ndlr) via les réseaux sociaux, les réunions et autres conférences. C’est important, car si nous essayons de construire de nouveaux services pour les citoyens de Chicago, nous ne pouvons pas tout faire.

 

Récemment, l’un d’eux a créé un service qui envoie un message d’alerte aux propriétaires de voitures lorsque les services de nettoyage de la ville sont sur le point de nettoyer la rue où ils sont garés, pour leur éviter de retrouver leur véhicule à la fourrière. (Une autre start-up permet à un automobiliste d’entrer sa plaque d’immatriculation pour savoir dans quelle fourrière trouver sa voiture, ndlr).

 

Ceci dit, il est difficile d'associer notre politique d’ouverture des données à une croissance des entreprises. Quelques unes s’appuient directement sur nos données mais l’open data en lui-même n’est pas suffisant pour faire grandir une scène tech... Ce n’est qu’un outil parmi d’autres.

 

Quel conseil donneriez-vous aux villes qui s’intéressent aux données ?

Il est important de maximiser l’utilisation des données dans tous les secteurs de l’action publique : une politique des données, ce n’est pas seulement de l’open data, mais aussi de l’analyse de données, et des projets qui se basent sur ces dernières. Il faut penser aux données de manière stratégique, pas seulement en terme d’économies budgétaires ou de transparence citoyenne.

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