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Numérique et entreprise : un voyage en terre inconnue

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A lire certains, l'histoire serait écrite : les technologies numériques vont s'imposer dans le mondé économique en imposant leurs règles à la Loi. Une prévision que remet en perspective le consultant Jean-Marie Charpentier. Il rappelle (cela ne fait jamais de mal) que la digitalisation est un nouveau stade de l'automatisation commencée il y a longtemps et remet en perspective les changements en cours. Selon lui, rien n'est déterminé.

Numérique et entreprise : un voyage en terre inconnue
Où mènera la transsformation digitale du travail ? © Pascal Dombis

Le digital suscite chez certains des réactions de sidération enchantée. En paraphrasant de Gaulle sur l’Europe, on en voit qui sautent sur leur chaise comme un cabri en disant le digital !, le digital !, le digital !, abandonnant toute lucidité, sans parler d’esprit critique. La révolution digitale charrie le meilleur comme le pire sur le plan technologique, économique et social et le moins qu’on puisse attendre, c’est justement de la lucidité. Il faut être conscient de ce qui se joue, sans se perdre en noires projections. Car, heureusement, des contre-feux existent aussi bien chez les salariés que chez les clients.

 

Avant d’être le monde enchanté du collaboratif ou de la communication, le digital c’est d’abord le développement de l’automatisation à un niveau inconnu jusqu’à présent. Générer automatiquement des données et des services, voilà le cœur. En témoigne la place des algorithmes et des big data.  Avec, bien sûr, des opportunités considérables du point de vue de la quantité et de la vitesse de traitement des données, mais aussi des risques que l’on entrevoit sur l’emploi ou sur les libertés avec le suivi des comportements.

 

Une révolution silencieuse

Face à cette automatisation massive, il serait utile de reprendre le fil de réflexions anciennes comme celles du sociologue Pierre Naville dans Vers l’automatisme social ? (Gallimard, 1963). Si elles concernaient un stade antérieur de l’automatisation, elles n’en gardent pas moins une actualité sur le fond. "Il faut consentir à sonder les conditions sociales présentes du développement de l’automatisme, sans préjugés et au niveau pratique où elles se situent dans le monde industriel. C’est une tâche à beaucoup d’égard ingrate, mais strictement indispensable. Des études minutieuses, déjà abondantes, permettent d’entrevoir à travers la technique nouvelle comment se façonnent de nouveaux modes de production et de consommation, comment les ingénieurs et les opérateurs y réagissent, comment se prépare, tout au long d’une "révolution silencieuse", les cadres de la vie de demain". Nous sommes face à une nouvelle révolution silencieuse dont il faut prendre toute la mesure pour ne pas être tantôt des spectateurs émerveillés ou des agents horrifiés.

 

Par certains côtés, cette révolution pourrait s’apparenter à une extension du taylorisme, poussant à une déshumanisation du travail sous l’effet de ce qu’Alain Supiot appelle la "gouvernance par les nombres". Plusieurs ingrédients, qui dérivent du calcul automatisé ou d’une conception limitée au travail de la machine, existent bel et bien et ne sont pas à négliger. L’administration des choses l’emportant sur le gouvernement des hommes aurait des conséquences en reléguant les utopies de la coopération et du collaboratif  loin de cet univers froid du calcul.

 

La maturité numérique des salariés, un atout 

Le pire n’est ni certain, ni fatal. Et cela avant tout parce qu’émerge un phénomène singulier propre au numérique. Cette technologie n’est pas complétement sous contrôle. Et c’est même une chance incontestablement. Le philosophe Bernard Stiegler constatait lors d’un séminaire de l’Anvie (Association nationale de valorisation interdisciplinaire de la recherche en sciences humaines et sociales auprès des entreprises) que "les administrateurs et les cadres dirigeants des grands groupes ne maîtrisent pas mieux la question de la digitalisation et ses enjeux que leur équipes. Cet état de fait est radicalement nouveau : jusqu’alors, les élites, dans les entreprises, étaient mieux formées que leurs équipes. Ce n’est pas le cas avec le numérique et la digitalisation".

 

Le territoire du web est depuis ses débuts un territoire singulier. On se souvient de la double origine libertaire et militaire d’Internet. Des acteurs, parmi lesquels une majorité de salariés, s’y meuvent à titre privé avec une grande aisance, ayant appris ses codes et compris ses pièges. La "maturité numérique"  des salariés, y compris vis-à-vis des dirigeants, est plutôt une bonne nouvelle. Le monde totalement programmé n’est pas pour demain, tant que des individus et des groupes se donnent les moyens de reprendre du pouvoir sur la machine et les calculs, même les plus avancés.

 

Nous ferons nôtre la conclusion du livre de Dominique Cardon A quoi servent les algorithmes (Le Seuil, 2015) : " Plutôt que de dramatiser les conflits entre les humains et les machines, il est judicieux de les considérer comme un couple qui ne cesse de rétroagir et de s’influencer mutuellement. La société des calculs réalise un couplage nouveau entre puissance d’agir de plus en plus forte des individus et des systèmes sociotechniques imposant, eux aussi, des architectures de plus en plus fortes".

Donc, pas d’angélisme, mais une lucidité active.

 

Jean-Marie Charpentier,  est vice-président de l'association française de communication interne (AFCI) et docteur en sciences de l’information et de la communication

(*) Le titre, le chapô et les inter sont de la rédaction de L'usine digitale. 

Les avis d'experts et points de vue sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n’engagent en rien la rédaction.

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