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"Passer de l’informatique au numérique n’a rien changé au désintérêt des filles", constate Isabelle Collet

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L'entretien Humanités numériques Entretien Isabelle Collet est maître d'enseignement et de recherche en genre et éducation à la faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'Université de Genève. Elle est spécialisée en particulier dans la question du genre dans les études scientifiques et techniques et observe depuis longtemps l'évolution de la proportion de jeunes femmes dans les études informatiques. Elle en étudie les raisons, et explique à l'Usine Digitale comment la réticence des filles pour l'informatique semble perdurer avec le numérique.

Passer de l’informatique au numérique n’a rien changé au désintérêt des filles, constate Isabelle Collet
"Passer de l’informatique au numérique n’a rien changé au désintérêt des filles", constate Isabelle Collet © Emmanuelle Delsol

L'Usine Digitale : Depuis les années 90, l’informatique se plaint de l’absence de femmes. Il semblerait que le phénomène se reproduise plus largement dans le numérique. Qu’en est-il exactement ?

Isabelle Collet : Passer de l’informatique au numérique n’a pas changé grand-chose. Quand les étudiants visualisent les métiers du numérique, comme de l’informatique, ils continuent de n’imaginer que le codage. Et ce, même s’ils ont un smartphone en main en permanence et naviguent naturellement entre réel et virtuel. En Suisse, on a interviewé des étudiants et des étudiantes en licence d’informatique. Les filles n’ont aucun problème quand on parle des études informatiques. Mais leur problème, c'est leur entourage qui a du mal à les imaginer en spécialistes de l'informatique, et non en simple utilisatrice. C’est toute la nuance entre s’intéresser à l’automobile et s’intéresser à la réparation des véhicules. C’est la frontière entre l’usage et la discipline.

 

On a attribue entre autres le faible nombre de femmes dans l’informatique à l’absence de modèles. Dans le numérique, il y a quelques figures phares comme la numéro 2 de Facebook Sheryl Sandberg. Est-ce que cela ne devrait pas avoir un effet positif ?

En fait, depuis quelques années, la recherche a beaucoup relativisé cette question du modèle. Bien sûr, cela entretient l’idée qu’il n’y a pas de femmes dans ce domaine, et donc qu’elles ne sont pas compétentes, pas attirées par le numérique. Mais ça n’est pas aussi déterminant qu’on le pensait dans le choix des plus jeunes. En revanche, ce qui est absolument déterminant, c’est qu’aujourd’hui les emplois dans le numérique sont recherchés, et que de ce fait, les hommes s’y intéressent. Tant qu’on ne comprenait pas ce qu’était l’informatique, il y avait davantage de femmes. Comme l’homme est supposé être le premier salaire et le pourvoyeur d’emploi, les hommes se sont engouffrés dans le métier jusqu'à le dominer.

 

Une autre des explications généralement évoquée, c’est l’image de l’informaticien dans les medias, au cinéma. En général, c'est un homme, qui se laisse aller, rivé à son écran dans un sous-sol au milieu de vieux cartons de pizza… Même un peu moins caricaturale, cette image de geek se prolonge jusque dans les séries. Est-ce que cela joue encore ?

Il y a de plus en plus d’informaticiens dans les séries, mais qui restent effectivement des caricatures de geeks : des garçons asociaux, pas sportifs, empruntés avec les filles. Comme les scientifiques de The big bang theory. Mais on a aussi vu arrivée des héroïnes, très différentes qui plus est. Même si toutes n’arrangent pas la situation ! Lisbeth Sallander, le personnage principal de Millenium, est une punkette, asociale, qui a été violée dans son enfance… Elle est extraordinaire mais l’identification n’est pas facile ! C’est comme si un informaticien devait forcément être marginal. Pour les physiciennes, il y a Marie Curie, tellement inaccessible, que c'est même un contre-modèle. Le message qu'elle semble envoyer, c'est : "si vous êtes juste normalement compétente, ça ne suffira pas". Et on voit plus globalement de plus en plus de scientifiques femmes dans les séries. Cela évolue tout de même. Dans James Bond, Q est devenu un hacker. Dans Black Hat (hacker en français) de Michael Mann, le héros est une sorte de gentil pirate qui combat les vilains cybercriminels…

 

 

 

 

En 2016, que faut-il faire pour enfin attirer les filles vers le numérique ?

Il faut les sensibiliser de bonne heure. Il y a par exemple la bonne idée de l’option ISN (informatique et sciences du numérique) mise en place pour les terminales S depuis 2012. Le programme est plutôt bien fait fait, plutôt vaste et pas uniquement polarisé sur le code. Il étudie aussi droits et dangers, la modélisation, la vidéo, etc. Mais d’abord, tous les lycées ne proposent pas l’option, et on n’a créé aucun Capès informatique pour les professeurs. Donc ce sont par exemple des professeurs de mathématiques qui s’y attèlent. Et ils n’ont pas forcément la compétence.

 

Y a-t-il des expériences qui ont marché ailleurs dans le monde ?

 

Il y a deux expériences qui sont des succès. Une dans l’université américaine de Carnegie Mellon et une autre à la NTNU (Norwegian University of Science and Technology) de Trondheim, en Norvège. Cette dernière avait constaté qu’après avoir eu 30% d’étudiantes dans les années 90, ils étaient progressivement passé à 10%, puis seulement 6 ou 7%. Avec en plus un plus fort pourcentage d’abandon chez les filles au cours des études. Pour régler le problème, ils ont monté une équipe de recherche à qui ils ont donné les moyens d’étudier et de résoudre la question.

 

Et ils sont progressivement repassé à près de 40% en 2007, année de la dernière publication de leurs résultats sur le sujet. Leur constat, c’était justement que les études d’informatique étaient malades de leur image, de la représentation du geek. Une des solutions qu’ils ont trouvée a été de faire de la publicité pour leur cursus au cinéma, de distribuer des plaquettes, pour expliquer que les femmes étaient les bienvenues dans l’université. Cela s’appuyait néanmoins sur un message essentialiste qui disait que les femmes avaient certaines qualités spécifiques qui les destinaient aussi à l’informatique.

 

Ils ont aussi imaginé des bonus, en quelques sortes, pour les jeunes femmes. Le jour de l’accueil à l’université, à l’occasion du girls day, elles étaient traitées comme des princesses. En parallèle, ils ont mis en place des quotas. 30 places étaient réservées aux étudiantes et elles pouvaient accéder à l’entrée avec 5% de points en moins que les garçons. En cours d’année, elles avaient des week-ends gratuits au ski ou un accès réservé aux ordinateurs. Mais ce qui a été retenu, ce n’est pas ce message, mais le "on est bienvenues". Ça a transformé la culture de l’université. Reste que cela n’a pas eu d’effet d’entrainement à long terme. Le problème, c’est qu’autour le monde ne change pas ! Il aurait fallu qu’ils maintiennent toutes ces mesures.

 

Et du côté de Carnegie Mellon ?

Eux ont considéré que l’image du geek n’était pas tant que ça un problème. Mais ils ont lancé une étude précise sur les raisons du "pourquoi aussi peu de filles ?" Pour commencer, ils se sont aperçu que parmi les motivations à l’entrée, les garçons mettaient en avant leur intérêt pour l’informatique, contrairement aux filles, moins habituées à se mettre en avant. L’université a donc décidé de ne plus demander les centres d’intérêt mais les compétences déjà acquises, pour en déduire ensuite les centres d’intérêt. Ils ont ensuite fait de promotion des divers choix d’orientation qu’ils proposent en fonction de ces derniers, dans les camps d’été et dans le secondaire. Cela a marché et fait remonter le nombre de candidatures féminines.

 

Comme les norvégiens, ils se sont attaqués à la question du décrochage des filles en cours d’études. Mais eux ont constaté que c’était leur perte de confiance en elles qui entrainait leur perte d’intérêt (et non l’inverse). Et ce, indépendamment de leurs notes. Elles s’interrogent sur leur place dans la discipline, sur leur représentation dans la discipline, et sur la comparaison avec leurs pairs.

Il fallait empêcher que cette perte de confiance se produise. Carnegie Mellon a décidé de créer des groupes de niveaux sur les connaissances de base et des projets qui imbriquent projets menés à l’école et menés en dehors. Ils ont donc programmé davantage d’enseignement interdisciplinaire et … des cours sur le genre. L’idée : si les étudiantes ne se sentent pas à l’aise, c’est peut-être aussi que certaines influences leur laissent "penser que"… NTNU a cherché à transformer sa propre culture en transformant sa population. A Carnegie Mellon, c’est l’inverse. Ils ont transformé leur système pour s’adapter. Le défi, maintenant, c’est de maintenir cela.

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* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

2 commentaires

Tarouco

05/01/2016 22h06 - Tarouco

Bonjour, Je ne suis pas spécialiste dans la formation aux métiers du numérique. Par contre j'ai une entreprise dans le numérique ( je suis une femme) et je peux vous dire que je côtoie beaucoup de femme qui sont dans la filière. La seule différence avec les garçons, c'est peut être que les femmes ne font pas de grandes études et se lance d'abord en Freelance pour tester les compétences . Elles passent ensuite à entrepreneuriat. Alors pour ce qui est de la France je pense que votre réflexion n'est plus tout à fait vraie. Ce n'est que mon avis par rapport à ce que je vis depuis depuis plusieurs années.

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Coloquinte

06/01/2016 11h34 - Coloquinte

Pour mes trois filles qui ont se sont lancées dans cette filière, seule l'ainée est restée dans ce domaine (ingénieur en sécurité informatique) et y travaille ; la seconde (licence) comme la petite dernière (BTS) se sont réorientées après leur diplôme dans d'autres domaines. Pour celle qui était en fac, c'est lié à un manque d'intérêt quant aux emplois proposés et un sentiment d'inutilité, pour l'autre qui était en alternance, c'est nettement la confiance en elle qui a joué. Je rejoins donc l'article pour dire que, même s'il y a une envie au départ de bidouiller dans les programmes ou les puces, les études / profs / enseignement ou que sais-je en ont démotivé deux sur trois. L'aînée a étudié dans une école qui, au moment de son inscription, avait clairement pour objectif d'intégrer plus de filles ; il semble que cette volonté soit nécessaire.

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