Actualité web & High tech sur Usine Digitale

Pour Dominique Cardon, l'algorithme est entré dans le débat public... et c'est tant mieux

Twitter Facebook Linkedin Google + Email
×

Dominique Cardon, chercheur du Laboratoire des usages d'Orange Labs, relativise la grande peur des algorithmes. A condition que les sociologues aident le grand public qui s'est emparé du sujet, à prendre le recul nécessaire. Pour lui, quoiqu'il arrive, les internautes doivent assumer leur dépendance au numérique !

Pour Dominique Cardon, l'algorithme est entré dans le débat public... et c'est tant mieux
Pour Dominique Cardon, l'algorithme est entré dans le débat public... et c'est tant mieux © Emmanuelle Delsol

L’algorithme, une "séquence d’instructions organisée en vue de produire un résultat" ? Pas si simple. "C’est la définition qu’en donnerait un informaticien," explique le sociologue au Laboratoire des usages d'Orange Labs Dominique Cardon. Mais depuis quelques mois, le mot est sorti de sa boîte à geek pour envahir l’espace et le débat publics. Faut-il en avoir peur ? Nous ôte-t-il notre libre arbitre ? Sont-ils la puissance ultime ? En s’échappant de sa définition technique originelle, l’algorithme prend un sens plus large, plus flou, cristallise les craintes et espoirs face au numérique plus globalement…. Mais pour le chercheur, auteur de "A quoi rêvent les algorithmes ?", c’est pour la bonne cause.

 

Une recette de cuisine

A la description technique de l’algorithme, Dominique Cardon préfère ainsi l’idée de la recette de cuisine. Ou la métaphore des systèmes électoraux. "On a énormément de votants et il faut en réduire le nombre pour faire un choix, explique-t-il. On peut choisir le système uninominal à un tour, à deux tours, ou la proportionnelle. Et on se retrouve avec un choix de société : deux, quatre ou une vingtaine de partis..."

 

Du choix de tel ou tel algorithme découle le choix d’une société… Il est donc important de les comprendre. Ce qui ne signifie pas que tout le monde doive comprendre le code, comme le juge Dominique Cardon. "Il faut regarder et comprendre ce qui entre dans l’algorithme et quel est son objectif." Un travail de chercheur en sociologie des techniques.

 

Quelques éléments de réponse ? "Par exemple, tout porte à croire que Facebook se règle sur la maximisation du temps passé. Twitter valorise le nombre de comptes suivis et les interactions sous forme de retweets. Les gens doivent produire plus de signal."

 

Les paniques morales (et le rôle des sociologues)

Comprendre c’est déjà avoir moins peur ? Impossible de nier que la multiplication des algorithmes chez les Gafa, autres acteurs du numérique et même dans les secteurs classiques comme l’automobile, l’assurance, les télécoms… devient anxiogènes. "Cela relève davantage de paniques morales d’un très faible face à un très fort, estime cependant Dominique Cardon. En réalité, contrairement à ce que l’on pense, ces algorithmes et les plates-formes n’enregistrent pas tout. On ne met en ligne que ce qu’on veut. Toutes les bases de données ne sont pas interconnectées et les calculs ne sont même pas toujours intelligents."

 

Ouf ! Les craintes naîtraient bien, pour le chercheur, du manque de temps de chacun pour s’approprier ces outils. Et c’est justement le travail des sociologues de le pallier.

 

Les usagers braconniers, l’obfuscation (et le rôle des sociologues)

Et Dominique Cardon relativise. Une fois qu’ils ont compris, les internautes sont loin de rester passifs et impuissants face aux algorithmes. "C’est une loi connue de la sociologie. Dès que l’on place une mesure dans le monde social, et que les gens la comprennent, ils agissent en fonction de cette mesure. Donc il n’y a plus de mesure valide." Et de citer, par exemple, les propriétaires de Fitbit qui posent leur bracelet sur leur chien ou leur robot aspirateur quand ils n’ont pas le temps de faire leur jogging.

 

Que dire du référencement d’articles ?… Cela peut aller jusqu’à "l’obfuscation", un mot barbare pour signifier une façon de lutter de l’intérieur contre les algorithmes, de les prendre à leur propre jeu. "Comme ces add-on qui cliquent toutes les pubs dans Firefox, par exemple, raconte Dominique Cardon. C’est une forme de militantisme qui crée du bruit à l’intérieur du signal."

 

Une paradoxale revendication d’autonomie

L’enjeu n’en demeure pas moins complexe pour le sociologue. "Les algorithmes nous font vivre dans un monde contraint où on revendique pourtant l’autonomie du sujet". Par exemple, nous voulons un fil Twitter plus clair, mais nous voulons aussi tout voir, en toute liberté, de ce dernier sans que cela soit pré-trié par la plate-forme même si je perds du temps. "Sommes-nous face à un sujet fort qui revendique une autonomie ou au contraire serait-il incroyablement influençable ?" s’interroge Dominique Cardon. Difficile à dire. Les algorithmes, entre déterminisme et liberté ? Vous avez 4 heures.

 

Reconnaître nos dépendances

Finalement, en s’interrogeant sur le danger que représenteraient les algorithmes, Dominique Cardon invite à prolonger en philosophie et à se demander si on ne vivrait-on pas mieux en commençant par reconnaître nos dépendances. "Dans Facebook, ce n’est pas l’algorithme qui nous enferme dans un fil de publications, c’est notre choix d’amis, rappelle-t-il. On reproduit une organisation socio-déterminée. On a façonné notre propre niche et on s’y est enfermés." Qui plus est, pour le chercheur, les bons algorithmes, ceux qui fonctionnent, qui nous sont vraiment utiles, sont ceux qui ont besoin d’une régularité. "Quand on passe ou pas un morceau de musique dans une playlist, dans nos choix de livres, nos mécanismes de recommandation sont complètement analysables par la sociologie. On dit qu’on a des 'monotonies'. Finalement, les bons algorithmes sont ceux qui sont de bons sociologues."

 

Dominique Cardon est sociologue des technologies, chercheur pour le Laboratoire des usages d'Orange Labs et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux à l’EHESS.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, "A quoi rêvent les algorithmes" . Il est aussi un des animateurs principaux au sein du récent Digital society forum (DSF) créé en 2015 par Orange afin de donner à chacun des clés de compréhension pour mieux appréhender notre vie numérique, avec des intervenants chercheurs en sciences molles.
Les recherches de Dominique Cardon portent, comme il l’explique, sur les "transformations contemporaines de l’espace public en portant attention entre autres aux infrastructures de médiation offertes par les nouvelles technologies "

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

media

Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l'utilisation des cookies.OK

En savoir plus
Suivez-nous Suivre l'Usine Digitale sur twitter Suivre l'Usine Digitale sur facebook Suivre l'Usine Digitale sur Linked In RSS Usine Digitale