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Pourquoi l'écrivain Antoine Bello cède ses droits d'auteur 2014 à Wikipedia

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Entretien Ecrivain français singulier et entrepreneur vivant à New York, Antoine Bello a discrètement annoncé sur son compte Facebook qu'il verserait à Wikipedia l'intégralité de ses droits d'auteur de 2014. Dans l'interview qu'il a accordée à l'Usine digitale, cet admirateur de Borgès, qui avait imaginé Wikipedia dans une de ses nouvelles, explique les motivations de ce don. Pour Antoine Bello, Wikipedia est un projet fascinant, animé par une équipe de passionnés idéalistes. 

Pourquoi l'écrivain Antoine Bello cède ses droits d'auteur 2014 à Wikipedia
Antoine Bello est l'auteur d'une pasionnante trilogie sur la falsification. Et d'un roman américain sur les paradoxes du capitalisme made in USA. © C.C. Wikipedia

L'Usine digitale : Pourquoi avez-vous décidé de soutenir Wikipedia en lui donnant vos droits d’auteur de 2014 ?

Antoine Bello : Je soutiens Wikipedia depuis longtemps, car c’est une cause qui me tient à cœur et pas seulement parce qu’il m’arrive de m’y documenter pour mes romans. Wikipedia est un projet fantastique et j’avais envie de faire quelque chose de plus sérieux. Il y a quelques mois j’ai rencontré l’équipe de Wikipedia à San Francisco, des gens que j’ai trouvés formidables, idéalistes et passionnés.

 

Les résultats auxquels ils sont arrivés en quelques années sont impressionnants. Je me souviens très bien de l’époque où il n’y avait que trente mille articles. Aujourd’hui, l’encyclopédie propose des articles dans 288 langues, un nombre en croissance constante. Et ils innovent, comme avec le simple english, un anglais simplifié qui peut être lu plus facilement par des jeunes ou des gens moins lettrés.

 

Lors de ma visite à San Francisco, j’ai aussi découvert qu’ils lançaient une autre branche chargée de recueillir des informations chiffrées, pour que les citoyens puissent accéder plus facilement à des données et se faire leur avis.

 

Pour toutes ces raisons, je trouve que Wikipedia est un projet grandiose. Cela participe de la même démarche que les associations qui soutiennent le journalisme d’investigation : donner des outils aux citoyens pour comprendre le monde. Plus ils sont éduqués, mieux ils sont informés, plus ils seront capables de prendre leur destin en main.

 

Ecrivain français, vous vivez à New York. Aussi, vous ignorez peut-être qu’en France certaines figures intellectuelles ont critiqué Wikipedia qui substitue un savoir horizontal à la transmission avec un grand T, de maître à élève. Cela ne vous dérange pas ?

On entend les mêmes choses aux Etats-Unis. Mais il me semble qu’on critique moins Wikipedia aujourd’hui. C’est un peu comme Twitter. Certains le critiquent parce qu’il n’est pas possible de penser en 140 signes. Jusqu’au jour où le rôle de Twitter dans certaines révolutions est primordial.

 

Le succès de Wikipedia balaie les critiques. La qualité des articles de Wikipédia s’améliore en permanence. Plus il y a de lecteurs, plus il y a de corrections et plus le résultat est de qualité.

 

Les propos outranciers sont  rééquilibrés à mesure que le temps passe. Prenez une personnalité comme George W Bush, aucun électeur républicain n’aurait aujourd’hui l’idée de contester qu’il y a eu un gros raté sur les armes de destruction massive. De même, les opposants de Georges W Bush reconnaissent que c’est une personnalité sympathique, qui a un rapport direct avec le peuple américain. C’est important de disposer d’un outil pour arriver à cela.

 

En outre, des études scientifiques ont comparé des articles de Wikipedia et des articles d’encyclopédie classique. L’écart entre les deux, mesuré en nombre d’erreurs par articles, était très faible. Et je vous parle d’une étude qui a plusieurs années, l’écart doit s’être encore resserré.

 

Pour l’écrivain qui connaît la fameuse solitude du créateur, n’y a-t-il pas quelque chose de fascinant dans ce travail collectif qui produit un savoir peut être jamais rassemblé ?

Comme écrivain et comme historien, comparer l’effort qu’il a fallu pour composer le premier volume de l’encyclopédie de Diderot et D’Alembert et le nombre de contributions quotidiennes sur Wikipedia donne le vertige évidemment. Cette tentative d’écrire le monde, d’épuiser le monde par les mots, est fascinante. L’écrivain sait qu’il ne pourra pas alors il travaille sa singularité.

 

Un de mes maîtres en littérature est l’écrivain argentin Borgès. Dans le recueil Fictions, il y a une nouvelle intitulée Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, où l’on découvre l’existence d’une confrérie secrète qui s’est amusée en quelque sorte à inventer une civilisation et a piraté certains exemplaires d’une encyclopédie où figure des articles sur la langue parlée, l’organisation de cette société. Wikipedia m’y fait penser.

 

Vous-même, dans votre avant-dernier roman, Roman américain, vous imaginez un universitaire qui fausse la biographie d’un auteur ? N’est-ce pas un risque avec cet outil collaboratif ?

Précisément, j’imagine qu’un des personnages invente une relation intellectuelle entre Hermann Broch et Léo Perutz, constatant qu’ils ont été contemporains. Il produit alors une falsification. Comme je vous le disais, le nombre d’erreurs n’est pas très supérieur à ce qu’on observe dans des encyclopédies établies. Et puis c’est tellement important que des habitants en Chine ou dans les pays du Golfe puissent lire sur Wikipedia ce qu’est le concept de liberté, ou la signification de la liberté religieuse.  Par rapport à cet enjeu, une falsification comme celle que j’invente dans mon roman me semble un risque à courir.

 

Justement, vous insistez sur le rôle de Wikipedia comme contre-pouvoir. Mais si elle devient le lieu où le savoir universel s’accumule et est dirtibué, ne va-t-elle pas devenir à son tour un pouvoir ? Un pouvoir hégémonique ?

C’est un vrai risque mais qui dépend de la gouvernance adoptée par Wikipedia. Je ne suis pas un expert de celle-ci, mais le mode de fonctionnement actuel est satisfaisant. Savez-vous qu’une française a été à la tête de la Wikimedia Foundation depuis son domicile ? Ils n’ont pas une approche technocratique, ce sont plutôt des fonctionnels qui travaillent sur la manière de présenter l’information. Ce sont des gens véritablement passionnés. Si toutes les associations sportives pouvaient être gérées de cette façon !

 

Juste un fait qu’il me semble important de rappeler : Wikipedia ne collecte aucune information sur ses utilisateurs. Tout juste récupère-t-on votre adresse IP. Ils n’ont rien sur nous, ils ne monétisent pas, alors que ce serait facile de le faire pour mieux vous connaître, vous soumettre des articles qui pourraient vous intéresser… Imaginez que le 7e site du web mondial fonctionne avec un budget annuel de 49 millions de dollars et sans rien demander directement ou indirectement de ses utilisateurs. Ceux qui financent le font volontairement. En faisant ce don, j’ai voulu donner un coup de projecteur sur cet outil vraiment unique.

 

Vous êtes entrepreneur, mais vous êtes aussi écrivain. Restez-vous attaché au droit d’auteur ? Ou faut-il voir dans votre geste un acte militant en faveur de nouvelles formes de rémunération de la création ?

Je suis attaché au droit d’auteur. Je voulais faire un don significatif et je me suis dit que c’était un bon symbole de le présenter de cette façon, que ce serait plus marquant que de donner une somme. J’aimais bien l’idée de donner le fruit de mon travail, présenté comme tel, plutôt que de donner une somme très abstraite.

 

Vous-mêmes, vous contribuez à l’encyclopédie ?

Je suis très curieux. J’y passe beaucoup de temps quand je me documente, passant d’un article à l’autre. Je fais plutôt partie des gens qui corrigent les fautes d’orthographe. Je réécris les phrases mal tournées. Je ne supporte pas de lire des textes imparfaits.


Antoine Bello et Wikipedia
L'article du blog de Wikipedia consacré à ce don peut être lu ici.
La fiche wikipedia d'Antoine Bello et la présentation de son oeuvre chez son éditeur Gallimard. Nous vous recommandons la trilogie Les falsificateurs Les éclaireurs, les producteurs, plus de mille pages qui se lisent d'une traite ou presque. Ou son premier roman, Eloge de la pièce manquante. 

 

 

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