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Connaissez vous "Urssaf Ventures", le fonds de ceux qui n'ont pas de fonds ?

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Enquête Inefficace, trop généreux, le système d'indemnisation du chômage français ?  Alors que les partenaires sociaux doivent signer une nouvelle convention, la question reste posée.  Sauf peut-être dans l'univers numérique, où ce système est à la base de la création de nombreuses start-up. Faut-il revoir les règles de Pôle Emploi alors qu'il est peut-être devenu le premier VC de France ? Enquête auprès de ces entrepreneurs chômeurs, qui profitent du système pour se lancer.

Connaissez vous Urssaf Ventures, le fonds de ceux qui n'ont pas de fonds ?
Sauras-tu retrouver sur cette photo le financier qui soutient de multiples start-up ? © Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

En lisant la récente enquête de Roland Berger pour Numa sur le profil des créateurs de start-ups, une statistique m'a frappé. Comment se fait-il que la tranche d'âge la plus présente dans les créateurs de jeunes pousses soit les 25-29 ans ? Que se passe-t-il juste avant de passer le cap de la trentaine qui amène le jeune créateur à tenter le coup ?

 

Comme journaliste spécialisé qui fréquente le milieu depuis quelques années, j'avais bien une idée de la réponse : Pôle emploi et ses indemnités. D'où une frustration : mais pourquoi donc Numa et Roland Berger n'ont pas posé la question du statut du créateur de start-up ? Parce que l'image d'un chef d'entreprise pointant en ligne sur le site de Pôle emploi cadre mal avec le storytelling de l'entrepreneur seul contre tous, disrupteur en chef, ennemi des monopoles et du service public ? Ou parce que, comme la lettre volée d'Edgar Poe d'autant plus invisible qu'elle est sous le nez des protagonistes, l'existence de créateurs indemnisés est une telle évidence que les auteurs du sondage n'ont pas pensé à l'interroger.

 

Il n'y a pas si longtemps, Pierre*, un jeune homme bien sous tous rapports, en marge d'un entretien, m'annonçait son prochain mariage (il venait d'avoir 30 ans) et m'expliquait cash pourquoi et surtout comment il avait franchi le pas de la création d'entreprise. "Quand tu arrives vers 27-28 ans, tu commences à avoir quelques années d'expérience professionnelle. Cela a deux conséquences : tu sais que la grande entreprise et sa progression de carrière à l'ancienne, c'est pas fait pour toi, et tu peux avoir les Assedic pendant deux ans."

 

Le secret le moins bien gardé 

Plus que l' "aveu" de la combine, ce qui frappait c'était son côté décomplexé, un peu comme si tout le monde le savait, sauf le naïf journaliste à qui il parlait. Pour tout dire - enfin tout écrire - un autre créateur de startup m'avait raconté une histoire similaire il y a trois ans, en plein débat sur Les Pigeons. En terminant une interview, il avait insisté : "le système français est super. Il faut le dire, je ne fais pas partie des entrepreneurs qui critiquent les charges et tout ça. Sans l'aide de Pôle emploi, avec mes associés, on n'aurait rien fait ", expliquait-il, soulignant qu'étant d'origine modeste, il n'avait pas le moindre capital.

 

Autre milieu social, mais même constat ou presque avec Amaury* un jeune homme cool : "si tu regardes les créateurs de start-ups de moins de 30 ans à Paris, dans la majorité des cas, ce sont soit des gros bourges (sic) aidés par leurs parents, et/ou des personnes qui ont le chômage ".

 

Pôle Emploi veut accélérer

Mais comment font-ils ? La méthode est tout ce qu'il y a de plus légale. La possibilité de cumuler une indemnité chômage en créant une entreprise est tout ce qu'il y a de plus autorisée, voire motivée A tel point qu'un communiqué daté du 3 février de Pôle Emploi s'enorgueillissait "d'avoir accompagné près de 45 000 demandeurs d'emploi vers la création ou la reprise d'entreprises en 2015 et (38 500 en 2014), Pôle emploi a pour objectif de proposer un accompagnement à près de 100 000 demandeurs d'emploi en 2016. " la part de start-up dans ce total n'est pas connue.

 

Mais une chose est sûre : ce chiffre est en dessous de la réalité, car il minore tous ceux qui ne se déclarent pas créateur d'entreprise et attendent un peu pour devenir gérant officiel... L'époque où Raymond Barre, Premier ministre, choquait une partie de l'opinion en indiquant que les chômeurs n'avaient qu'à créer une entreprise, paraît bien loin. Le demandeur d'emploi peut même obtenir le versement immédiat de son capital indemnités plutôt qu'un versement mensuel, si, par exemple, il a besoin d'un pécule de départ pour commencer son activité.

 

Si tu es jeune, t'as rien compris

Cette possibilité ne semble pas faire rêver dans les start-up. "Pour débuter, on n'a pas besoin d'investissement massif en capital dans les entreprises numériques. C'est surtout du développement qu'on peut faire sur son ordinateur personnel en travaillant dans son salon ", précise Thomas*, pour lequel le paiement de l'indemnité mensuelle a été une aide autrement plus fondamentale.

 

Encore faut-il avoir la possibilité de toucher des indemnités, c'est-à-dire être un demandeur d'emploi. Pour cela, il vaut avoir déjà travaillé, ce qui exclut d'office tous ceux qui créent une entreprise dans le cadre de leurs études supérieures ou à la sortie.

 

C'est ce qu'a fait Bertrand* qui, s'il ne le regrette pas, compare sa situation à celle de ses aînés indemnisés par Pôle emploi : "Toucher le chômage m'aurait évité d'être un entrepreneur clochard, c'est-à-dire un type qui gagne 400 euros par mois. Cela crée un certain stress car tu es à la fois super diplômé mais socialement tu passes pour un loser à côté de tes copains qui touchent leur premier salaire." Des amis qui claqueront peut-être dans deux ou trois ans la porte de leur employeur pour tenter l'aventure dans un contexte plus facile.

 

La rupture conventionnelle, l'avoir ou feinter

Car avec la rupture conventionnelle, l'accès aux allocations chômage a été simplifié. Une fois signée, elle ouvre les mêmes droits à l'indemnisation qu'après un licenciement. Il suffit de convaincre son employeur de signer le sésame. Pour certains, cela ressemble à une formalité. Pour d'autres, la manœuvre a été plus compliquée. Emmanuel*, qui a sauté le pas en 2010, raconte avoir dû attendre 9 mois pour que son employeur, un très gros cabinet de conseil, accepte de signer la séparation à l'amiable. Cette entreprise qui communique à longueur d'années sur le bien être au travail, craignait, raconte Emmanuel*, "une vague de départs massifs, si elle acceptait le deal " ! L'histoire se termine bien : l'entreprise a fini par céder.

 

D'autres n'ont pas cette chance, mais il existe des parades. "J'ai embauché un pote qui voulait créer sa boite", se souvient Charles*. Son pote "a démissionné de son précédent job en CDI car son employeur ne voulait pas de rupture conventionnelle. Après un mois passé dans mon entreprise, j'ai mis fin à la période d'essai et il a pu comme ça toucher des indemnités chômage". Au passage, Charles* a quand même dû le rémunérer un salarié pendant un mois, et son camarade a perdu un peu d'argent, car le montant de l'indemnité mensuelle est minoré dans ce cas. Mais c'est mieux que rien, ajoutait en substance notre témoin privilégié de la manœuvre.

 

Longtemps, la seule différence entre le chômeur créateur d'entreprise indemnisé et les autres concernait la durée d'indemnisation. Le futur entrepreneur pouvait toucher ses indemnités pendant 15 mois au lieu des 24 possibles pour un salarié qui souhaite le rester. Depuis octobre 2014, les deux régimes ont été harmonisés : c'est deux ans pour tout le monde (s'il a suffisament travaillé pour y avoir le droit). 

 

Hackers blancs de Pôle Emploi

Si Pôle emploi cherche de nouveaux conseillers pour décrypter le système d'indemnisation, que l'agence n'hésite pas : l'écosystème numérique regorge de jeunes très au fait de ses méthodes de calcul, comme ces entreprises qui embauchent des hackers pour tester leur degré de sécurité informatique. Les jeunes créateurs semblent avoir hacké les secrets de l'indemnisation du chômage, qu'ils partagent en ligne, comme l'explique Pierre * : "c'est sur un forum sur la création d'emploi que j'ai entendu parler pour la première fois de l'allocation chômage ".

 

Benoît*, un autre entrepreneur qui a fréquenté un incubateur de la Ville de Paris raconte qu'un professeur de finances le reprenait quand il disait avoir débuté sans fonds personnels : "il me disait, tu viens d'Assedic Ventures, le plus gros fond de soutien à la création de start-ups" !

 

A Pôle Emploi, des agents bienveillants

Et les témoignages concordent : les agents de Pôle emploi sont plutôt accommodants avec ces jeunes qui veulent faire du business. Pierre* se souvient des sueurs froides lors de son premier rendez vous à Pôle Emploi : "j'ai eu un gros coup de flip. J'avais fait un dossier très complet avec le Kbis, les statuts quand l'agent de Pôle emploi m'a dit que si j'avais déjà créé ma boîte je n'avais plus besoin d'eux puisque je n'étais plus demandeur d'emploi. J'ai vraiment eu très chaud, mais la fille a été super sympa, elle m'a dit on dira que je n'ai jamais vu le Kbis, rapportez-le au prochain rendez-vous ". Et elle tint promesse.

 

D'autres continuent de frissonner quand ils évoquent les formations qu'ils ont du suivre : Aurélien*, diplômé d'une des trois meilleures écoles de commerce de France, se souvient d'un cours sur la création d'entreprise "très très théorique ", où il n'a rien appris. Pierre* raconte mi-indigné, mi-amusé, le cours d'informatique où on l'a obligé d'aller : "il y avait des gens qui ne savaient pas se servir d'une souris ! Quand j'ai dit au formateur que j'étais en train de faire un site Internet il ne m'a pas cru, alors je lui ai montré et il m'a laissé au fond de la salle faire ce que j'avais à faire. " Et il a poussé un ouf de soulagement quand sa conseillère ne l'a pas obligé à suivre le module de niveau deux.

 

la case manquante

Les uns et les autres racontent la même anecdote : le demandeur d'emploi qui veut créer son entreprise pointe à distance comme tout le monde. Sauf que pour le moment, Pôle Emploi n'a toujours pas prévu la case adéquate. Chaque mois donc, le créateur qui bosse à sa création avoue cocher la case "je suis à la recherche d'un emploi ". Charles* conclut: "il faut mentir sur sa situation sur le site de Pôle Emploi, c'est eux qui te le disent ! ".

 

Pas sûr que le futur réseau social pour les créateurs d'entreprise que Pôle Emploi expérimente actuellement devienne l'appli préférée de nos startupper !

 

Gagner du temps, donc de l'argent

Au-delà de ses péripéties, reste à savoir comment a été utilisé l'argent ainsi reçu. Certains expliquent qu'il a été indispensable pour monter l'entreprise. C'est le cas de tous ceux qui n'ont pas d'apport ou d'épargne. Certains, tel Aurélien*, expliquent que sans cette aide il n'aurait jamais crée son entreprise. Charles* parle plutôt de confort. Plus âgé, il avait des économies : "la différence c'est que j'ai moins pioché dans mon épargne. Et pendant 15 mois, j'ai pu travailler dans une relative tranquillité". Cela évite de devoir faire une levée de fonds dès le départ, au moment où on a seulement une idée et où le financement est le plus risqué.

 

Amaury* confirme que ce système arrange aussi les venture capitalistes : "Quand tu touches le chômage tu rassures les investisseurs, qui ne sont pas très contents quand leur apport sert à payer des salaires". Et décidément rationnel, il poursuit ; "c'est même parfois un critère pour choisir ses associés au départ : une personne qui a le chômage sera moins flippée".

 

Mais c'est aussi une aide qui aide les entreprises à se développer ou pas. Charlotte* avait l'idée de créer une entreprise. Alors qu'elle était sans emploi malgré elle, elle a tenté l'aventure entrepreneuriale avant de réaliser que ce n'était pas pour elle.
Pour d'autres, cela a été plutôt un accélérateur en leur offrant une meilleure situation de trésorerie. " J'ai pu embaucher une assistante au bout de six mois, explique Xavier*. Si j'avais dû me payer un salaire, je ne l'aurais pas embauchée aussi rapidement ".

 

Une aide raisonnable mais opaque

Même chose pour Emmanuel* qui avoue qu'il a continué de toucher jusqu'au bout du bout les prestations alors même que son entreprise dégageait peut-être suffisamment de ressources pour lui verser un salaire : "j'ai préféré utiliser l'argent pour embaucher des gens. Au fond, en le faisant, j'ai contribué à réduire le chômage". Pas faux, même si la rigueur juridique du raisonnement doit sûrement se discuter.

 

D'autres se font plus Robin des Bois, expliquant qu'une fois entrepreneur, ils perdent toute assurance-chômage, "on l'a avant, c'est normal", affirme Charles*.

 

Reste qu'en moyenne ces créateurs d'entreprise ont dû toucher selon nos estimations entre 30 et 50 000 euros, une somme loin d'être négligeable. En face, ceux que nous avons interrogé qui ont vraiment créé une entreprise et travaillé d'arrache pied pour la développer ont créé entre 2 et 20 emplois, ce qui représente une aide moyenne par emploi d'un montant plus que raisonnable. Alors, autant interroger les créateurs d'entreprise la prochaine fois. Des chiffres vérifiés valent toujours mieux que des rumeurs.

 

Ce qui pose problème, c'est la relative opacité du système grâce auquel certains font état de projets fantaisistes sans être vraiment contrôlés, selon certains témoignages qui nous ont été faits. D'autres pratiques qui nous ont été rapportés mais que nous n'avons pas pu vérifier sont franchement contestables, comme ses demandeurs d'emplois qui travailleraient pour des start-ups gratuitement, en échange de parts de capital social, tandis que les Assedic versent chaque mois des indemnités.

 

*Tous les prénoms suivis d'un astérisque ont été changés à la demande des personnes interviewées. Si Pôle emploi est généreuse, l'Urssaf sait faire des contrôles. On n'est jamais trop prudent.

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* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

3 commentaires

michel

22/02/2016 15h55 - michel

Gabgie et companie ! L'etat pourrait au moins récuperer l'argent (pret a taux 0) ou prendre des parts dans la société créée comme tout fonds de VC Quel système pourri ! (Mais c'est de meme pour les intermittents et pour les frontaliers suisses - ils ne cotisent pas du tout puisqu'ils travaillent en Suisse mais ensuite touchent le chomage en france a la suite d'un accord aberrant signé par la France) => Seule solution simple: remplacer les allocations chomages par des prets à taux zéro (les cotisations chomages sont alors versées sur un compte d'epargne deblocable en cas de chomage qui viendrait baisser les montants empruntés) - solution simple (plus besoin d'une ribambelle de fonctionnaire pour mal gérer le bousin) - solution égalitaire (quelque soit votre poste précédent, que vous ayez demissionné ou soyez licencié vous pouvez puiser dans ce compte epargne et vous endetter à taux 0 pour une somme maximale - disons 50,000€) => Tout le monde y gagnerait sauf les petits malins qui abusent du système !!

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Francis Gernet

22/02/2016 14h44 - Francis Gernet

Cet article, présentant des pratiques frauduleuses commes généralisées, est indigne de votre publication. Pour la pluspart, comme vous l'écrivez, « ... une fois entrepreneur, ils perdent toute assurance-chômage, "on l'a avant, c'est normal" ... » Visiblement, M. Christophe Bis n'a effectué un travail de recherche et de documentation que superficiel ; par contre, il sait bien agencer son rédactionnel dans le sens nouveau NewsMag, presse à (demi) scandale... Bien à vous, -- Francis Gernet (Paris, le 22 fév. 2016) PS 1 : Les créateurs d'ntreprises, sauf s'il mettent un mandataire de paille à la tête de leur société sont inscrit aur RSI, et fichés par l'administration. PS 2 : À propos de Pôle Emploi (curieux, en ce moment, on en parle), on peut, si on ne souhaite pas se laisser emporter par le vent des Média, lire l'étude de Bruno Cocquet pour l'Institut de l'entreprise : http://www.institut-entreprise.fr/les-publications/la-nouvelle-assurance-chomage

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Aldric

22/02/2016 11h34 - Aldric

Le MEDEF veut remettre en cause ce financement qui pourtant permet chaque année à de nombreux entrepreneur de démarrer plus sereinement la création de leur entreprise. Le MEDEF déconsidère-t-il les entreprises issues de mode de fonctionnement ? Il y a une incohérence dans les messages passés par le gouvernement et les satellites qui gravitent autour.

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