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Emploi dans le numérique : le compte n'y est pas !

mis à jour le 21 novembre 2014 à 14H05
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Le numérique embauche à tout-va. Chez les géants de l’économie et dans les nouveaux métiers de l’industrie. Pas sûr que cela compense la destruction de postes plus traditionnels. Enquête.

Emploi dans le numérique : le compte n'y est pas !
Emploi dans le numérique : le compte n'y est pas ! © BlaBlaCar, le leader européen du covoiturage, compte 6 millions de membres et 115 salariés.

Il y a deux mois, King, l’éditeur de "Candy crush", ce jeu sur mobile un peu idiot qui consiste à aligner des bonbons et rend addict jusqu’aux mères de famille, est entré en Bourse. Certains ont parlé de "Candy crash", car l’action a perdu 15 % lors de sa journée d’introduction. Effervescence sur la planète boursière : la valeur future sera-t-elle au rendez-vous ? L’éditeur va-t-il s’écrouler comme l’autre spécialiste du jeu en ligne, Zynga ? La finance spécule légitimement sur les potentialités futures de l’entreprise, mais la valeur que génère King à l’heure actuelle est incontestable. En 2013, elle a dégagé un chiffre d’affaires de 1,88 milliard de dollars (1,3 milliard d’euros) pour 567 millions de dollars (413 millions d’euros) de profits. Mais l’information la plus importante de cette affaire est que l’éditeur l’a fait avec 665 salariés. C’est, en gros, le chiffre d’affaires d’un groupe industriel comme Fives qui compte, lui, 6 000 salariés.

"Élémentaire, m’explique mon fils de 17 ans. Une fois que tu as codé ton jeu, tu peux le dupliquer. Tu n’as besoin de personne pour le produire, contrairement à une boîte de petit pois." Ce que Stéphane Distinguin, le président de Cap Digital, le pôle de compétitivité numérique francilien, théorise de manière plus sophistiquée : "Dans le numérique, la production d’une unité coûte le même prix que 1 milliard d’unités." C’est là un paradigme fondamental qui change le niveau et la nature de l’emploi en renvoyant la quasi-totalité des besoins de compétences aux activités de conception et de commercialisation. Et encore, cette dernière tâche peut s’avérer nettement moins consommatrice de main-d’œuvre pour les pure players vu la viralité magique d’internet.

Mais le numérique ne se résume pas à ces entreprises d’activités virtuelles. Il investit des secteurs traditionnels en bousculant les acteurs en place et irrigue la transformation de ceux qui tiennent le haut du pavé dans l’industrie et les services. Partout il détruit des emplois et en crée de nouveaux. La question de fond qui émerge dans le débat public est de savoir si cette balance est positive.

Des gains de productivité réels

Dans la distribution, les nouveaux géants du numérique ont mis en œuvre une vraie industrialisation du secteur (des algorithmes d’un côté, une logistique ultraperformante de l’autre). Et qui dit "industrie", dit "gain de productivité". Le résultat est au rendez-vous, avec Amazon par exemple. Sur l’année 2012, celle où une commission du Parlement britannique a obtenu de la compagnie de Jeff Bezos son très secret chiffre d’affaires en France, l’entreprise avouait réaliser 880 millions d’euros dans l’Hexagone pour 2 000 salariés. La Fnac sur la même période totalisait pour la France 2,77 milliards d’euros pour 11 300 salariés. En gros, un salarié français d’Amazon rapporte deux fois plus de chiffre d’affaires qu’un salarié de la Fnac. Et si ce calcul ne dit rien de la rentabilité, la situation des enseignes s’en charge. 960 postes en moins avec la liquidation de Virgin Megastore, 700 postes supprimés à la Fnac entre 2012 et 2013, 434 avec la faillite du réseau de librairies Chapitre, 300 dans la librairie indépendante en 2012. Dans ce cas précis, le bilan est piteux. Mais ne nous arrêtons pas à un secteur spécifique pour tirer un bilan global, car si les cochers de fiacre ont disparu, le développement de l’automobile a, lui, porté des millions d’emplois.

Le secteur peut créer de l’activité et même des revenus, mais pas forcément avec des emplois marchands, voire à leur détriment.

"Nous, on embauche !" C’est ce que clame le Syntec numérique. Et c’est vrai. Dans l’étude annuelle de "L’Usine Nouvelle" sur les secteurs qui recrutent, les entreprises de services du numérique (ESN, ex-SSII) font le gros des embauches. Chez des industriels comme EDF ou Michelin, on cherche aussi des ingénieurs des systèmes d’informations et chez Thales des spécialistes du logiciel embarqué. Quant aux start-up françaises du web, elles organisent conférences sur événements pour recruter les talents qu’engloutit leur croissance à deux ou trois chiffres. Combien de divisions représentent ces emplois ? La branche numérique du Syntec a mené, en 2013, une étude de fond pour évaluer la création nette d’emplois dans son secteur et dans la domotique, la robotique, le web, l’e-commerce. Le résultat est de 45 800 créations entre 2012 et 2018, soit 7 600 par an en moyenne.

Quand la croissance est à l’arrêt, comme en 2012, c’est un excellent chiffre, car cette année-là l’économie française a détruit 57 000 emplois. Mais en 2011 et 2010, lorsqu’une croissance (modeste) était au rendez-vous, la France avait créé respectivement 116 800 et 138 000 emplois. Avec 7 500 postes, le numérique représente moins de 7 %.

Jean-François Lécole, le directeur général de Katalyse et auteur de cette étude, reste très dubitatif quant aux "10 000 data scientists à recruter à l’horizon 2020" qu’envisage Guy Mamou-Mani, le président du Syntec numérique. "Je pense que c’est beaucoup trop, l’exploitation du big data va prendre plus de temps. Ou l’on met sous le terme 'data scientists' tous ceux qui exploitent des bases de données", analyse-t-il. Pour déterminer les volumes d’emplois, Katalyse a pris en compte les taux de croissance des différents secteurs, très supérieurs à d’autres industries, mais pas seulement. "Il faut aussi intégrer d’autres éléments, comme l’offshoring des compétences qui se poursuit sur certains métiers, et l’impact des gains de productivité sur les nouveaux secteurs. Dans la robotique, par exemple, on estime ces gains à 4 % par an entre le premier robot et le vingtième."

Reste que la dynamique de certaines start-up à succès provoque un effet de loupe. Chez BlaBlaCar, le leader français et européen du covoiturage, on est ainsi passé de trois personnes en 2009 à 115 aujourd’hui, et l’entreprise qui s’internationalise prévoit 40 recrutements cette année. Sur les sites de production, robotisation et numérisation sont aussi à l’œuvre et apportent leur lot de nouveaux embauchés. Dans les secteurs manufacturiers, on n’a plus vraiment le choix et l’on court après ces nouvelles compétences. "Plus les industriels français seront automatisés, plus ils seront compétitifs, c’est un cercle vertueux", martèle Jean-Hugues Ripoteau, le patron de Fanuc Robotics, qui estime que "la formation d’un soudeur à la programmation numérique de son robot n’est pas très compliquée et que, oui, les emplois des ouvriers non qualifiés vont disparaître".

Des créations de postes trop lentes

Faudra-t-il tous se mettre à la conception, au pilotage automatisé de la production ou intégrer une start-up ? Le problème, c’est que ces nouvelles activités ne créent pas les emplois à un rythme aussi soutenu que les destructions de postes traditionnels. En Franche-Comté, Denis Sommer, le vice-président du développement économique, engagé dans la diversification de son territoire, en fait l’amère expérience : "L’an passé, PSA Montbéliard a fermé un atelier d’amortisseurs pour transférer la production à Vigo : 500 postes en moins d’un coup. De l’autre côté, le pôle des entreprises du numérique Numerica, créé en 2004, accueille 400 salariés… au bout de dix ans d’efforts." Si les créations ne sont pas à la hauteur, c’est qu’un autre paradigme de l’économie numérique intervient, celle du partage ou de la puissance des foules. Le secteur peut créer de l’activité et même des revenus, mais pas forcément avec des emplois marchands, voire à leur détriment. C’est le cas avec BlaBlaCar. Bon pour les revenus de ses membres, bon pour la planète (700 000 tonnes de CO2 économisés depuis le lancement) et 1 million d’actifs chaque mois, dont les voyages entre particuliers remplissent l’équivalent de 2 500 TGV. À terme, autant de voitures, de billets de train, de maintenance à réaliser en moins. Même impact chez Orange où Ludovic Guilcher, le DRH adjoint du groupe, estime que "les applications web de l’entreprise et le développement des réseaux sociaux, où les clients résolvent leurs problèmes entre eux, font baisser le trafic en boutiques et dans les call centers".

Et à en croire les dernières recherches académiques, la vague de la disparition du travail n’en est qu’à ses débuts. Dans leurs livres "Race against the machine" et "The second machine age", Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, deux chercheurs du MIT, montrent comment l’alliance des big data, de l’intelligence artificielle, des capteurs et de la puissance de calcul toujours croissante des puces vont permettre aux machines de réaliser des tâches complexes et non routinières. C’est désormais les travailleurs du tertiaire que la numérisation va remplacer. Le jour où les véhicules autonomes le seront vraiment, exit les emplois de chauffeurs livreurs. Et sur un second plateau technologique, la puissance des algorithmes pourrait prendre en charge des métiers beaucoup plus qualifiés dans le conseil financier ou le diagnostic médical, par exemple. Les oncologistes du Memorial Sloan-Kettering cancer center utilisent déjà l’ordinateur Watson d’IBM pour identifier des traitements plus personnalisés de cancer en analysant 600 000 rapports médicaux, 1,5 million de patients enregistrés et 2 millions de pages de journaux de médecine. En France, des professions juridiques se voient déjà chatouillés par de nouvelles start-up (Demanderjustice.com ou SaisirPrud’hommes.com) qui, pour l’instant, n’ont pas besoin d’intelligence artificielle, mais standardisent des dossiers basiques. Carl Frey et Michaël Osborne, chercheurs à Oxford, estiment que 47 % des emplois américains sont menacés par la montée de l’informatique. Mais ils conviennent que les compétences humaines de créativité ou d’intelligence sociale, comme celle d’un avocat, restent un "goulot d’étranglement pour les ingénieurs".

Alors que faire demain ? Optimiste, Michel Volle, polytechnicien et apôtre de l’"iconomie", la numérisation de la société née avec la troisième révolution industrielle, ne s’inquiète pas. "L’examen de l’histoire montre que toute économie équilibrée réalloue sa main-d’œuvre libérée à de nouvelles tâches et que les révolutions technologiques créent de nouvelles activités inimaginables", explique-t-il. Plutôt qu’une course contre la machine, il faut miser sur une course avec. Reste un virage pas évident à négocier entre ces deux périodes.

Anne-Sophie Bellaiche

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