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Formation professionnelle : les barbares du numérique attaquent !

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Le numérique, ça ne marchera jamais, ont longtemps pensé les spécialistes de la formation professionnelle. Pas de formation de qualité sans présence humaine, sans interaction avec le professeur. Jusqu'au jour où la crise est passée par là et que payer des billets de train et des nuits d'hôtel pour une formation qui pouvait être dispensée à distance a fait tiquer le cœur des contrôleurs de gestion. Jusqu'au jour où de jeunes pousses ont inventé de nouvelles façons d'apprendre et d'utiliser Internet pour enrichir l'expérience de l'apprenant. Une conjonction d'étoiles qui a été fatale à d'autres secteurs. 

Formation professionnelle : les barbares du numérique attaquent !
Le succès des Mooc s'explique par de nouvelles interfaces plus réalistes. © Branching Mind

Après le tourisme, les taxis, la presse, le disque, la banque... l'industrie de la formation professionnelle pourrait bien être la prochaine à être confrontée à ce peu réjouissant dilemme : s'adapter ou périr. A moins qu'elle ne réussisse à trouver un équilibre avec les nouveaux entrants venus du numérique.

 

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : globalement, les dépenses mondiales pour les contenus pédagogiques numériques sont passées de 35 milliards de dollars en 2011 à 55 milliards en 2013, d'après une étude citée par Precepta qui anticipe des dépenses de 100 milliards en 2016.

 

Une accélération sensible depuis 3 ans

Le mouvement, qui concerne l'ensemble des formations, atteint aujourd'hui le monde de l'entreprise. "Jusqu'à une date récente, on sentait chez nos clients une réticence vis-à-vis des outils de e-learning notamment pour les formations comportementales, explique Nicolas Caron, le pdg d'Halifax Consulting. Désormais, les cahiers des charges exigent de plus en plus qu'une partie de la formation se fasse sous forme numérique."

 

Encore collégien quand il a commencé à s'intéresser à la formation en ligne, Pierre Dubuc, le co-fondateur d'OpenClassrooms, indique "avoir senti une accélération il y a trois ans. Il y a dix ans on était les seuls à faire des cours en ligne gratuits. Et quand on est seul, soit c'est qu'on est très très fort, soit qu'on n'a pas beaucoup de clients." Aujourd'hui, à l'expression  "cours gratuit en ligne ", un très célèbre moteur de recherche renvoie 32 700 résultats !

 

Les raisons de ce décollage sont multiples. Au-delà des qualités intrinsèques des nouvelles offres, la morosité conjoncturelle joue son rôle. A l'heure où les entreprises, grandes ou petites, cherchent à diminuer leur coût, la formation professionnelle n'échappe pas au mouvement. Une partie des succès futurs des formations en ligne reposera sur des prix plus attractifs. Car il ne faut pas s'y tromper : la logique à l'œuvre est industrielle. Un Mooc ou un cours de ligne c'est la possibilité d'amortir sur un très grand nombre de personnes les coûts de développement, là où une formation traditionnelle reste limitée. Un formateur ne pourra jamais avoir une classe de 3000 élèves. D'un côté un coût de développement estimé entre 30 000 et 50 000 euros. De l'autre, des dépenses de personnel croissantes.

 

A cela s'ajoute un atout en termes de déploiement pour certaines formations maison, comme le lancement d'un nouveau produit. Pour apprendre à des vendeurs répartis dans le monde entier les spécificités techniques d'une montre suisse, mieux vaut une belle formation à distance dispensé à tout le monde que d'envoyer des formateurs ou, pire encore, d'organiser un grand raoût pour tous les revendeurs. C'est la ligne budgétaire des voyages en avion qui d'un coup se dégonfle ! Sans parler de la vitesse de déploiement de la solution en ligne.

 

UN MOOC C'EST DES COURS EN LIGNE MAIS PAS SEULEMENT

Si la vitesse de déploiement est une condition nécessaire, elle n'est pas suffisante pour expliquer les mouvements en cours. L'amélioration des offres, l'enrichissement de l'expérience du formé expliquent une grande partie de l'envol. "Au début, on a proposé des simulations en ligne avec un personnage en flash", explique Nicolas Caron. Pour lui, la nouveauté vient de la possibilité de proposer des offres en ligne plus "réalistes", un critère essentiel dans les formations commerciales qui sont la spécialité de son entreprise.

 

Directrice de la transformation numérique d'Infosys et auteure de Mooc, Cooc, la formation digitale à l'ère du digital (Dunod), Laetitia Pfeiffer ajoute une autre dimension : "les entreprises qui pénètrent sur le marché depuis quelques années ont soigné ce que j'appelle la dimension informelle ". De fait, les premières entreprises à avoir proposé des solutions de e-learning se contentaient souvent de mettre des cours en ligne sans soigner la dimension sociale de l'apprentissage. "Les nouveaux entrants, eux, ont très bien saisi l'importance de Twitter, des réseaux sociaux, des forums pour éviter que le formé se retrouve seul face à son écran ", observe la spécialiste.

 

Tant pis pour Alain FinkielKraut

Car le changement apporté par les Moocs ne se réduit pas à la mise en ligne de cours. C'est l'adoption de nouveaux codes d'apprentissage qui fâcheront Alain Finkielkraut et tous ceux qui pensent qu'apprendre c'est souffrir et obéir. Un des atouts puissants des Moocs et autres Coocs (Corporate Open Online Course) ou Spocs (Small Private Online Course)  - l'inventivité en matière d'acronymes effraie en cette matière - est qu'ils s'adaptent à l'individu.

 

"Si la personne en formation connaît déjà un sujet, elle peut accélérer, quitte à prendre son temps à d'autres moments. Il n'est plus nécessaire d'attendre le reste de la classe. C'est à chacun selon son rythme ", estime Pierre Dubuc d'OpenClassrooms dont le site Internet évoque un Netflix de la formation en ligne.

 

A cela s'ajoute le recours à des outils ludiques, la possibilité de travailler à tous moments, depuis sa tablette au lit, sur un smartphone durant un déplacement, et pourquoi pas pour les plus originaux devant un ordinateur assis à son bureau !

 

Le paysage de la formation va donc changer. De là à accréditer l'idée que demain tout se passera en ligne il y a un gouffre. Tous les professionnels l'assurent : les formations classiques en présentiel - comme on dit dans ce monde qui aime le charabia - ont encore de beaux jours devant elles, notamment pour certaines compétences, comme apprendre le maniement d'une machine outil, d'un tour de main ou la conduite d'un semi remorque. Qui aurait confiance dans des chauffeurs routiers qui auraient passé leur permis sans jamais conduire dans le vrai monde ?

 

Un nouveau rôle pour les formateurs

Si la formation en ligne se développe, elle pourrait de plus en plus s'intégrer dans des parcours alternant Mooc et rendez-vous avec un formateur. L'apprentissage en ligne ne saurait être l'alpha et l'omega de la formation. "Un des attraits d'une formation à distance bien faite en amont est que le présentiel sera plus efficace ", estime Nicolas Caron. Dans l'écriture de son ouvrage de référence sur le sujet, Laetitia Pfeiffer a rencontré une entreprise qui "formait les top managers en ligne et  les envoyait ensuite répercuter à leurs équipes le contenu, avant de revenir la semaine suivante avec le degré d'avancement et leurs éventuelles questions ". Au-delà de ces considérations, Pierre Dubuc estime que "regrouper les gens pour une formation renforce aussi la cohésion des équipes ".

 

Une des limites au développement des Mooc pourrait se trouver dans la législation du travail, notamment en France. Le temps passé le soir sera-t-il comptabilisé comme du temps de travail ? Une autre question que l'on croise chaque fois qu'on s'intéresse au numérique concerne les données. Grâce aux données recueillies, le responsable formation ou le DRH d'une entreprise peut avoir une connaissance beaucoup plus fine de l'assiduité des uns et des autres qu'ils ne l'avaient avec une feuille d'émargement. "Il est facile de savoir quel salarié est plus lent qu'un autre, plus rigoureux ou plus régulier dans l'effort. Le jour où ils doivent décider d'une promotion ou d'une augmentation, les responsables s'interdiront-ils d'utiliser cette information ", s'interroge Laetitia Pfeiffer.

 

Gare en la matière, car le sens de l'Histoire ne soufre guère d'ambiguïtés. Le développement des cours en ligne se fera ultimement si les individus formés y trouvent leur compte. Dans quelques années, la formation professionnelle se présentera peut être sous la forme d'un abonnement à des plateformes, où chacun pourra aller piocher les savoirs dont il a besoin. Canal Plus l'a proposé à ses salariés en 2013. Avec Pôle Emploi, OpenClassrooms s'apprête à ouvrir son offre premium (20 euros par mois) à tous les demandeurs d'emplois de France. Un lancement annoncé par le président de la République, François Hollande, devenu un instant le VRP de la jeune pousse. Une reconversion pour l'après 2017 ? 2022 ?

 

 

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1 commentaire

Speciman

15/09/2015 15h10 - Speciman

Votre article est intéressant mais un peu "à charge" contre les organismes de formation professionnelle ! Ils utilisent de plus en plus l'e-learning en complément du "présentiel" (ça va vous plaire en termes de charabia : c'est du "blended learning" !), l'e-learning venant souvent en complément de la formation traditionnelle pour renforcer les concepts acquis. Notez de plus que certains salariés ont du mal avec l'e-learning, et ne se sentent pas à l'aise en apprenant seuls derrière un écran, aussi ludique la formation soit-elle. Pourtant, il ne s'agit pas de les écarter de la formation uniquement parce qu'ils apprennent mieux avec une formation traditionnelle et sont plus efficaces à construire des réseaux réels que des réseaux virtuels : l'entreprise a besoin de leurs compétences ! Les managers ont également des soucis à apprécier la pertinence du "diplôme" remis à l'issue d'un MOOC, par exemple. Enfin, laisser croire qu'une formation à distance pertinente est nécessairement moins chère qu'une formation traditionnelle est une véritable erreur : adapter l'e-learning à la problématique de l'entreprise, à son secteur, au public visé, cela coûte cher...

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