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"L'édition doit intégrer les enjeux de la lecture numérique pour sauver le droit d'auteur" affirme Abeline Majorel

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Entretien Formatrice pour l'Asfored et pdg de chroniqu.es , une société de conseil et de développement en stratégie digitale pour le secteur culturel, Abeline Majorel (*) manie le paradoxe comme d'autres la langue de bois.  Très tôt numérisée, l'édition de livres peine pourtant à en tirer les conclusions et à s'adapter. A son détriment selon elle, car si elle s'adaptait l'édition pourrait proposer ses contenus à un public plus large. Car la lecture est en train de changer de nature. 

L'édition doit intégrer les enjeux de la lecture numérique pour sauver le droit d'auteur affirme Abeline Majorel
Abeline Majorel fondatrice de Chroniqu.es © L'usine digitale

Que vous inspire le débat qui vient de s'ouvrir suite à la publication de La gratuité c'est le vol, du médiatique avocat Richard Malka ? Y'a t-il vraiment péril en la demeure alors que chacun sait que très peu de gens vivent de leurs plumes. Sont-ce les auteurs ou les grands groupes d'édition qui sont en danger ?

Ce n'est pas une suppression que prône le rapport Reda mais une refonte, dans une logique de logiciel libre, qui d'ailleurs a été adoptée par l'Etat français dans tous les autres domaines. Richard Malka exagère donc cette position, sans parler de l'interrogation qui peut se poser sur la représentativité du SNE qui est à l'origine d'une opération intitulée #auteursendanger.

 

Ceci dit, il n'a pas tort sur point : il y a peu de solution économique viable de remplacement à l'édition actuelle. J'entends bien que le numérique est une profonde remise en cause des business models mais le secteur marchand du livre doit apprendre à construire son existence avec la gratuité et pas contre elle, comme la presse, le film, la musique... Je milite pour une formation massive des auteurs au numérique, pour qu'ils puissent non seulement comprendre les enjeux et se faire leur propre opinion mais aussi pour qu'ils maîtrisent les outils et créent de nouvelles formes pour de nouveaux publics. Parce qu'un des problèmes est là : qui seront les nouveaux publics et quelles seront leurs pratiques ?

 

Pourquoi donc l'édition semble si en retard en matière de numérisation ?

C'est une fausse impression. L'édition a été une pionnière du numérique. Depuis longtemps, le livre est d'abord un fichier numérique. Un roman s'écrit sur ordinateur, il se travaille de même. Et les éditeurs et les imprimeurs échangent des fichiers.

 

Aujourd'hui, le catalogue numérique est très important. Toutes les sorties se font simultanément sur du papier et en numérique. En revanche, là où il y a un retard français c'est sur l'achat de produits numériques purs, soit l'achat d'un fichier numérique lu sur un outil ad hoc. Aux Etats-Unis, 35 % des personnes lisent en numérique. En France, l'édition numérique représente à peine 10 % du chiffre d'affaires de l'édition.

 

Plus essentiellement, le développement du numérique intensifie la concurrence autour des contenus et fragilise l'industrie de l'édition. L'offre de contenus de divertissement s'est développée. Et la lecture qui est une activité solitaire difficile à partager et immersive, n'est pas très bien adaptée aux nouveaux usages sociaux. Une statistique le montre très bien : jusqu'à dix ans, les enfants lisent plutôt beaucoup, ils sont dans la phase d'apprentissage, la lecture est sociale. Dès qu'ils deviennent adolescents, la lecture devient plus solidaire et on voit le jeu vidéo occuper de plus en plus de temps.

 

En résumé, l'édition est plutôt numérique. C'est la lecture qui ne l'est pas.

 

Pourtant, on a l'impression que l'édition a été très conservatrice. L'arrivée des technologies digitales n'a pas été l'occasion de repenser l'objet livre. On s'est contenté de dupliquer le livre papier sur un écran. Où sont la R et D, la créativité ?

L'industrie du livre, car il y a une industrie du livre, se vit comme une chaîne, comme une filière, avec certains groupes très intégrés verticalement, combinant production et distribution. Le résultat est que leur client n'est pas le lecteur mais le libraire qu'il possède une échoppe dans le centre ville ou qu'il travaille dans un hypermarché qui est le premier lieu de vente de livre.

 

Le livre numérique risquait d'avoir un très gros impact sur l'économie, et notamment sur celle du livre de poche et de la réédition, qui joue un rôle important dans l'équilibre financier du secteur. Sans parler du piratage qui est craint pour son effet "cannibalisateur" des ventes.

 

Plus généralement, pour les géants de l'édition, le numérique a été une innovation qui remettait en cause cette chaîne qui jusque là assurait un équilibre économique, et notamment l'activité de distribution, de grossiste, où il y a des investissements logistiques très importants.

La création et la diffusion numérique demandait de très gros investissements et l'édition craint de perdre plus sur sa chaîne ancienne qu'elle ne gagnerait potentiellement de cette nouvelle façon. En outre, elle risquait de se brouiller avec les libraires.

 

Pour revenir à votre question, créer un beau livre numérique innovant, comme Retour à Béziers cela coûte très très cher, de l'ordre de 25 000 euros. Et comme c'est du multimédia, les aides du centre national du livre vous sont fermées ! Ajoutez que les liseuses ne sont pas toutes faites pour des images en couleur ou pour du film...

 

Y'a-t-il en des jeunes pousses qui ont inventé des modes de lecture innovants ?

Il y a des tentatives intéressantes, comme Storylab qui envoie un texte court chaque jour ou l'appli des éditions Points du Seuil qui propose des textes dont la longueur est adaptée au temps de transport. Mais pour l'instant, il n'y a pas d'adoption massive de ces nouveaux formats de lecture. Or l'économie numérique requiert une adoption massive pour amortir les coûts. Le résultat c'est que les start-ups échouent ou pivotent pour résister. Il y a une exception : c'est le multimédia pour les livres pour enfants. C'est un secteur très actif, très animé qu'il faut observer de près, car il s'y invente des choses, ainsi que dans le monde du webdocumentaire, qui est sûrement le plus créatif de tous. 

 

L'avenir de l'édition numérique peut-il être de lire les mêmes romans sur une tablette ? Ou aura-t-on tôt ou tard de nouveaux formats ?

Le numérique va changer la manière de lire. C'est la lecture numérique le véritable enjeu. Il est très probable qu'on abandonnera la lecture itérative et immersive d'un roman, du début à la fin, d'autant que c'est une invention récente, qui date du 19e siècle. Don quichotte, que beaucoup considèrent comme le premier roman de l'histoire, se lisait en piochant un chapitre par ci par là. Il avait été écrit pour cet usage. De même, dans les Essais Montaigne dit qu'il lisait "à sauts et à gambades ". Ces formes de lecture fragmentaire vont se développer, d'autant que Facebook, par exemple, propose des articles et qui sait demain des fictions courtes. L'avenir est aux formats ouverts.

 

Quel rôle peuvent jouer les plateformes d'auto-édition, comme, par exemple, celle d'Amazon ?

Il y a deux cas intéressants 50 shades of grey et After. Le premier a été publié sur Amazon mais l'auteure est la femme d'un producteur, pas vraiment l'innocente totalement ignorante des lois de la production culturelle. Elle a très bien su faire buzzer sur les réseaux sociaux pour faire de la sortie de son livre un événement annoncé.

 

After c'est une autre histoire. Anne Todd, l'auteure, a publié sur Wattpad, une plateforme d'édition, d'écriture et de lecture. Elle écrivait son histoire quasiment en temps réel. Peu à peu, des lecteurs se sont agglomérés, et on est arrivé à des chiffres vraiment impressionnants de lecteurs, comme, par exemple, un milliard d'impressions. Mais ce qu'on ne dit pas, c'est qu'il s'agit de l'impression d'un chapitre court et démultiplié. L'éditeur français Hugo et cie a très bien su les utiliser pour faire parler du livre avant sa sortie. Résultat : 150 000 exemplaires en France, davantage qu'aux Etats-Unis.

 

Pour l'édition traditionnelle, cela montre une voie possible : utiliser ces plateformes pour repérer les nouveaux talents, les tendances.

 

L'édition est aussi une activité top down, comme on dit en français. Le monde Internet est essentiellement un monde de pair en pair. N'est-ce pas là le cœur du problème ?

D'un point de vue économique, Internet oblige à revoir complètement le marketing, de travailler autrement avec la masse, la multitude. Les maisons d'édition dépensent à peine 2 % de leur chiffre d'affaires dans le marketing, c'est-à-dire la connaissance de ses clients, de leurs besoins, de leurs envies. Je me répète : mais le client des éditeurs c'est le libraire, pas le lecteur. Cela explique pourquoi beaucoup d'éditeurs ont des sites vitrines sur lesquelles on ne peut non seulement pas acheter directement de livre, ils excluent même de faire de la vente directe. Nombreux sont ceux qui ne renvoient même pas vers le site d'un libraire en ligne ou qui multiplient les plug-in si bien qu'on n'y comprend plus rien.

 

Dans le monde digital, les business models sont multiples et instables. C'est ça que l'édition peine à faire : trouver de nouveaux marchés, de nouveaux modèles pour monétiser ses contenus. Pis, l'affiliation et le placement de produits sont vus comme le mal absolu envers la création.

Les éditeurs devraient faire davantage de curation, ressortir les livres du fond pour les mettre en lien avec l'actualité. Sur Facebook, les comptes d'éditeurs se contentent d'afficher les nouveautés. Or, avec le numérique un fond travaillé peut rapporter autant que les nouveautés.

Pour les éditeurs, le lecteur n'est pas un utilisateur. Leur perception devrait changer. Pour cela, il faudrait de vrais community managers qui dialoguent avec les lecteurs. Sinon tout cela va se développer à côté d'eux.

 

On voit que Facebook joue un rôle de plus en plus important pour la consultation des médias. Pourrait-on imaginer la même chose pour le livre ?

Mark Zuckerberg a eu l'idée de se mettre à lire cette année et a publié la liste des 10 livres qu'il allait lire. Ce sont devenus 10 best sellers. Et chaque fois qu'il cite un nouveau livre, les ventes frémissent. Désormais on peut tagger des livres.

 

Bientôt on peut imaginer que comme pour la presse, l'oeuvre soit publié directement sur Facebook. Comme la presse, l'édition n'est pas prête pour cette évolution.

 

(*) Abeline Majorel  est aussi la fondatrice et l'animatrice de la plateforme chroniquesdelarentreelitteraire.com, auquel participe régulièrement et bénévolement l'auteur de l'interview. 

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