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L'Uberisation du travail décryptée par The Economist

| mis à jour le 06 janvier 2015 à 19H29
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Pour sa première une de 2015, l’hebdomadaire britannique The Economist a choisi les travailleurs de l’Uber Economy. Son article "workers on tap" (travailleurs au bout du robinet) décortique la façon dont ce modèle d’économie à la demande devient aussi celui d’un travail à la demande.

L'Uberisation du travail décryptée par The Economist
L'Uberisation du travail décryptée par The Economist © Uber

Uber économie, économie à la demande, capitalisme de plate-forme… La terminologie n’est pas encore figée, mais le modèle est bel et bien en place. Et en transformant l’économie, inévitablement il transforme également le travail. Il le bouleverse même au point que l’hebdomadaire britannique The Economist en a fait sa une en ce début d’année 2015. Titré "workers on tap", l’article utilise l’image d’une force de travail disponible comme l’eau sortant d’un robinet, que l’on ouvre plus ou moins ou que l’on ferme selon son bon vouloir. Le magazine observe à la loupe ce mouvement mais aussi ses incidences qui pourraient faire basculer le travail du côté du partage aussi bien que de la précarité généralisée.

La multiplication des Uber

La Uber économie met en relation des tâches (jobs) avec des personnes, des internautes, des contractuels disponibles n’importe où dans le monde. Une force de travail payée au pourcentage, sans ou avec très peu de protection sociale et bien sûr aucun avantage de salarié, mais une grande liberté d’organisation - du moins en apparence - de leurs emplois du temps. L’article de The Economist cite les nombreuses jeunes pousses - les Uber X - qui appliquent le modèle à des prestations de service comme le ménage, la livraison de repas ou de fleurs.

Selon le magazine, copier le californien est devenu une activité presque plus populaire que celle qui consiste à "l’Uber bashing". Uber n’est pourtant pas à l’origine du modèle, puisque depuis le début des années 2000 d’autres comme TopCoder ou Medicast s’y sont essayés respectivement avec des développeurs informatiques ou des médecins. Même Amazon, depuis 2005, permet via son "mechanical turk" nommé d’après un célèbre automate joueur d’échecs du XVIIIe siècle, à n’importe quel internaute de proposer une tâche non automatisable à la multitude des autres internautes : indexation de contenu, écriture de SMS… Reste que le succès d’Uber, qui devrait afficher un chiffre d’affaires 2014 de l’ordre du milliard de dollars, a amplifié le phénomène.

Le Plattform Kapitalismus

"Ce boom marque une étape supplémentaire importante vers une transformation encore plus profonde, insiste l’article. L’utilisation de la plate-forme ubiquitaire du smartphone pour fournir du travail et des services dans un grand nombre de nouveaux modes va remettre en question de nombreuses hypothèses fondamentales du capitalisme du XXème siècle. Depuis la nature de l’entreprise jusqu’à la structure des carrières."

Pour toutes ces activités en effet, il n’est plus besoin de bureaux, ni d’employés à temps plein. La taille et la qualification des équipes sont aisément adaptables aux différentes tâches. Il est possible d’accéder à du temps et de la capacité disponible dans le monde entier. En Allemagne, des opposants au modèle le qualifient de Plattform Kapitalismus (capitalisme de plate-forme) totalement déshumanisé qui réduit la vie au partage de pièces de son logement, à la location de son temps ou à la mise aux enchères de ses biens.

Transition historique

The Economist rappelle que l’arrivée de l’industrie a apporté, en son temps, une certaine stabilité dans le travail et une structure de différenciation des tâches (jobs). Une évolution qui est allée de pair avec la création de syndicats associés aux métiers. Après la 2ème guerre mondiale, tout le monde en aurait bénéficié : les travailleurs avec la sécurité de l’emploi, des augmentations et des avantages ; les entreprises avec une force de travail stable et rentable.

Un modèle dont la globalisation et l’informatique ont eu raison dès les années 70. Les syndicats ont perdu leur pouvoir et les entreprises ont resserré les coûts et externalisé. L’informatique et les télécommunications ont favorisé les organisations et les techniques facilitant l’externalisation. L’économie repose encore sur le principe traditionnel d’une entreprise qui a une valeur si son organisation hiérarchique des tâches en interne coûte moins cher que l’achat de biens ou de services à l’extérieur. Mais avec des smartphones d’une puissance considérable dans les poches de tout un chacun, il devient de plus en plus simple de trouver des personnes hors de l’entreprise (en ligne, n’importe où dans le monde) pour réaliser une variété de tâches de plus en plus grande. Un Américain sur trois aurait déjà au moins une activité freelance.

Les premiers obstacles

Ainsi, le modèle Uber bouleverse déjà le travail. Il en induit une division plus importante, par l’hyperspécialisation d’un côté, et la possibilité de faire appel à des ressources (temps et compétences) sous utilisées de l’autre. Il permet à de nouveaux secteurs d’avoir accès aux économies d’échelle comme la restauration par exemple. The Economist cite SpoonRocket qui prépare des plats dans deux grandes cuisines à San Francisco et à Berkeley, mais les fait livrer par une flotte de véhicules appartenant à des conducteurs indépendants. L’article liste néanmoins les premiers obstacles rencontrés qui pourraient limiter la généralisation du modèle. Ces entreprises s’appuient sur le principe simple de coût du travail très bas permettant des prix de vente très bas. Mais elles sont déjà quelques-unes à constater qu’elles obtiennent une meilleure qualité avec des permanents qu’avec des contractuels, peu fidèles et de compétences inégales. Et que des coûts du travail plus élevés leur permettraient d’offrir un meilleur service…

De fait, du côté des travailleurs, les désavantages sont aussi apparus très vite. Les conducteurs Uber se plaignent d’être poussés à travailler régulièrement, comme des permanents, sans en obtenir jamais les avantages. Les autres obstacles résident bien sûr dans les régulations rarement favorables et aux résistances des services traditionnels concurrencés. L’article évoque enfin la question de l’économie d’échelle sur laquelle repose cette nouvelle économie. Pour dominer son secteur, une Uber X doit disposer du plus grand nombre de membres-travailleurs. Mais cela signifie aussi qu’elle décide d’abaisser la barrière à l’entrée et fait face à un taux plus faible de fidélité (aux USA, la plupart des conducteurs d’Uber sont aussi conducteurs chez le concurrent Lyft.)

Tous travailleurs indépendants

Enfin, si aujourd’hui à l’image de la Silicon Valley, les riches cadres de l’économie numérique ou plus largement de l’économie de la connaissance sont les clients de ces services auxquels adhèrent plutôt des travailleurs pauvres, The Economist estime que les premiers doivent se sentir tout autant concernés. La routinisation, l’externalisation et la division du travail ne les épargneront pas. En 2008, le pharmacien Pfizer s’était aperçu que ses cadres passaient 20 à 40 % de leur temps à des tâches routinières (réalisation de Powerpoint, recherche sur le web…) Aujourd’hui elle les soustraite. InCloudCounsel, lui, fait appel à une armée de juristes freelance qui traite des documents légaux pour de grands cabinets qui ont ainsi réduit leurs coûts de 80 %.

Temps contre argent

De cette économie "on demand" à l’automatisation totale il n’y a qu’un pas, conclut l’article. La division du travail en tâches réparties entre des personnes n’est qu’une étape. Et si Uber décidaient d’utiliser des véhicules autonomes par exemple ? L’article imagine alors un monde fait uniquement de travailleurs indépendants hyperspécialisés attendant qu’on veuille bien leur donner leur dose de travail journalier, comme les dockers du film de 1955 "Sur les quais" d’Elia Kazan.

Même s’il évoque un autre monde où l’Uber économie permettrait à chacun de devenir maître de son travail et de son emploi du temps, l’article penche plutôt pour le côté obscur. Il rappelle que cette économie "on demand" n’arrive pas par hasard dans des temps de chômage. Selon le magazine, elle devrait intéresser davantage des travailleurs jeunes et "souples" que ceux plus âgés qui ont besoin de stabilité. Mais elle bénéficie surtout aux plus riches qui manquent de temps et délèguent certaines tâches à des travailleurs plus pauvres qui restaient jusque-là hors circuit et eux, manquent d’argent.

Emmanuelle Delsol

 

L’article de The Economist “Workers on tap. There’s an app for that”

 

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1 commentaire

Chouvet

04/12/2015 16h35 - Chouvet

Pour nous l'ubérisation de l'économie est une façon pour les particuliers de pouvoir accéder à des sources de compléments de revenus, en dehors de leur activité salarié. Demain, nous aurons probablement tous une petite activité complémentaire mais le salariat perdurera. En tous cas c'est la vision que nous défendons ;) !

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