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La révolution digitale est-elle intrinsèquement libérale ?

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Analyse L'institut de l'entreprise et les éditions Eyrolles publient l'édition 2016 de Sociétal. Cette année, la publication met  l'accent sur la question du travail et de l'emploi à l'heure du numérique. Jean-Marc Daniel qui a codirigé, avec Frédéric Monlouis-Félicité, cet ouvrage a estimé lors de la présentation à la presse que la transformation numérique vérifiait plusieurs des hypothèses des économistes libéraux : plus de numérique, c'est plus de marché, plus de liberté et donc moins d'Etat. Pour lui, c'est une bonne nouvelle. Le débat s'ouvre à peine. 

La révolution digitale est-elle intrinsèquement libérale ?
La révolution digitale est-elle intrinsèquement libérale ? © C Bys

Numérique et emploi : lost in transition ? affiche la troisième édition de Sociétal, le rapport annuel de l’Institut de l’entreprise qui fait la liste des thèmes économiques et sociaux de l’année. Discret hommage à la rubrique éponyme de L’Usine Digitale (lost in digital), ce numéro est très largement consacré aux changements qui affectent les économies et le travail.

 

L'irrésistible extension du marché 

Pour l’économiste enseignant à l’ESCP Europe Jean-Marc Daniel, qui a supervisé cette édition, la révolution numérique à l’œuvre est plutôt l’enfant des auteurs libéraux que de leurs adversaires. Pour preuve, il estime que contrairement aux analyses des tenants de l’économie du don, la digitalisation du monde ne s’accompagne pas d’une plus grande dé-marchandisation des rapports humains, au contraire. Pour le prouver, il cite l’exemple de la concurrence à la SNCF, qui se faisait avant grâce à l’autostop, une démarche où l’automobiliste ne faisait pas payer le voyageur. Aujourd’hui, il existe des sites d’auto-partage, qui covoiturent contre une somme d’argent. De même, le professeur de l’ESCP Europe rappelle qu’avant "le voisin venait donner un coup de main pour monter une armoire Ikéa. Aujourd’hui, il s’inscrit sur une plateforme et se fait rémunérer 30 ou 40 euros pour le temps passé".

 

Derrière l’anecdote, c’est pour l’économiste une confirmation des fondements quasi anthropologiques de son savoir : loin d’être mû par le plaisir du don - " l’idée que l’Homme fonctionne sur le don est absurde" affirme-t-il -, l’Homme agit d’abord par intérêt. Ou comment Internet donnerait raison trois siècles et demi plus tard à Adam Smith, le père de l’économie classique.

 

Le salariat va mourir, pas le travail

Sur la question du travail, Jean-Marc Daniel est tout aussi iconoclaste. Pour lui, le travail salarié n’aura été qu’une parenthèse dans l’histoire. Aux débuts de l’industrie, rappelle-t-il, le mineur n’obtenait pas un salaire : il vendait le charbon qu’il avait recueilli à la compagnie propriétaire de la mine. Et cela pourrait être l’avenir des économies modernes. Pourquoi ? Parce que le produit du travail intellectuel, qui est la base de l’économie digitale, ne se stocke pas, au contraire des biens industriels. "Les relations de travail seront de plus en plus liés au cycle économique qu’à la semaine ou au mois", promet l’économiste. Le contrat de travail pourrait disparaître à l’avenir, remplacé par des contrats commerciaux signés pour le temps que la prestation soit accomplie. Les jours du salariat sont comptés.

 

Pourtant, le développement du travail indépendant ne crève pas encore les statistiques. C’est notamment la faute à l’appareil de recueil des informations qui n’a pas été pensé pour ça. Sans parler des personnes ayant un statut mixte (salarié le jour, chauffeur de VTC en soirée…). C’est aussi parce que maints indépendants sont des agriculteurs, population qui régresse. La croissance des indépendants est en partie masquée par la baisse du nombre des agriculteurs. A cela s’ajoute les mesures prises par le gouvernement qui ont rendu le statut d’auto-entrepreneur moins attractif, regrette Jean-Marc Daniel.

Il n’empêche, il assure que le recul du salariat est pour lui une tendance inéluctable. Le numérique va attaquer dans les années qui viennent deux monopoles d’Etat : la santé et l’enseignement, prévoit l’économiste.

 

L'épineux financement des dépenses publiques

Et cela ne semble pas l’angoisser. Il récuse l’idée selon laquelle les destructions d’emplois l’emporteront. Très fidèle à la pensée libérale, il estime que "ce qui crée l’emploi, c’est l’emploi" : une personne employée va recevoir un salaire pour acheter des biens fabriqués par d'autres personnes.

 

Tout juste concède-t-il qu’il va falloir trouver de nouveaux moyens pour financer les dépenses publiques, l’impôt sur le revenu étant de moins en moins un critère pertinent. Idem pour la protection sociale qui reste liée au statut de salarié. Il va falloir trouver de nouveaux modes de financement. Si le professeur d’économie estime que la partie assurantielle peut être fournie par le secteur des assurances, il estime plus difficile de trouver des ressources pour les dépenses liées à la solidarité.

 

Quand Internet donne raison à Walras

Le changement initié par les outils numériques est tel qu’il donne même raison à Walras contre Schumpeter. C’est une vieille querelle économique. Léon Walras, un des principaux penseurs néo-classiques, estimait que les prix se fixaient sur une sorte de super marché régulé par un commissaire-priseur. Une thèse contestée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, l’inventeur de la ô combien célèbre destruction créatrice. Pour lui, ce super commissaire-priseur n’existe pas et ne peut pas exister car l’Homme n’a pas le don d’ubiquité, quand il est dans un magasin, il ne connaît pas les prix pratiqués par les concurrents, expliquait-il y a un peu moins d’un siècle.

 

Patatras, Internet est arrivé et le monde qui vient est plus proche de Walras que de Schumpeter : il est possible de comparer et d’aller là où le prix est le moins élevé, explique Jean-Marc Daniel. Ce phénomène emporte une conséquence, toujours selon lui, les économistes qui appellent à plus d’inflation perdent leur temps. Les banquiers centraux auront de plus en plus de mal à "fabriquer" l’inflation car le rapport du consommateur au prix a changé. Sachant que les libéraux ont toujours été des opposants aux politiques monétaires créant de l’inflation, on peut dire que c’est une bonne nouvelle pour l’orthodoxe Jean-Marc Daniel. CQFD.

 

La présentation complète de Sociétal 2016 (qui ne traite pas que de numérique) peut être consultée ici 

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