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"Le numérique, ce n'est pas un secteur : c'est un bouleversement de tous les business-model", assure Geoffroy Roux de Bézieux

mis à jour le 08 juin 2015 à 17H41
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Entretien La première université numérique du Medef, se tiendra les 10 et 11 juin au siège de l’organisation patronale dans le 7e arrondissement de Paris. Vice président du syndicat des patrons en charge du digital, Geoffroy Roux de Bézieux fait le point sur la maturité numérique de la France et de ses entreprises. S'il est plutôt positif sur l'action gouvernemental, il est beaucoup moins tendre avec les syndicats de salariés. Rencontre.

Le numérique, ce n'est pas un secteur : c'est un bouleversement de tous les business-model, assure Geoffroy Roux de Bézieux
Geoffroy Roux de Bezieux vice président du Medef en charge du numérique © Pascal Guittet

L’Usine Digitale - Pourquoi avoir créé une université numérique plutôt que d'intégrer le numérique à l'université d’été annuelle du Medef ?

Geoffroy Roux de Bézieux - Dédier deux jours au numérique c’est en montrer l’importance. Pendant longtemps certains ont pu croire qu’il y avait le numérique et les autres secteurs. Cette idée, fausse, est derrière nous. C’est un bouleversement de tous les business models, qu’on soit dans l'hôtellerie, dans la banque ou dans l’industrie. Ce discours commence vraiment à prendre. On a d’ailleurs plus de 1600 inscrits.

En Allemagne, le plan Industrie 4.0 a déjà 3 ans, la France est en retard par rapport à ses voisins européens ?

Oui et non. C’est sûr, le plan français Industrie du futur est derrière le plan Industrie 4.0. Cela s’explique en partie par l’avance industrielle des Allemands. Ils ont pris des avantages compétitifs et ils entendent le garder avec cette politique. Mais il y a des sujets sur lesquels il y a davantage d’initiatives françaises : les FinTech, la mobilité...

D'ailleurs BlaBlaCar et Drivy ont coup sur coup racheté des entreprises allemandes... alors que le covoiturage est une invention allemande. Institutionnellement les Allemands sont en avance, notamment sur le plan industriel, mais en termes d’initiatives entrepreneuriales je pense que la France, sur la scène européenne, tient un rang honorable.

Mais l'économie ne se limite pas aux start-up...

C'est vrai, le vrai sujet c’est la transformation numérique des entreprises. Et là les chiffres sont assez inquiétants. Dans le baromètre sur la compétitivité que vous avez réalisé avec Deloitte, le numérique est en queue de peloton des préoccupations des chefs d’entreprises dans l’industrie. Il y a du travail d’évangélisation à faire pour réveiller les uns les autres ! Il y a 5 ans, les hôteliers pensaient que le numérique ce n’était pas pour eux. Maintenant certains n’ont que leurs yeux pour pleurer et doivent donner une grosse partie de leur marge à Booking ou Expedia.

Il n’y a que deux attitudes possibles, celle de celui qui est là, derrière son mur, et qui ne fait que se défendre et puis celle de celui qui contre-attaque. Dans l’assurance et la finance, on observe plutôt une capacité contre-offensive. Les entreprises y créent leur propre concurrence en prenant les codes, les coûts et l’agilité des attaquants. C’est ce message que veut porter notre université numérique : n’ayez pas peur de vous transformer.

Toutes les entreprises sont elles égales face à ce message ?

Les grandes entreprise, et même les ETI, sont assez conscientes des enjeux. C’est plus difficile dans les PME. Leurs dirigeants sont le nez dans le guidon, empêtrés dans des problèmes de marges et de trésorerie. Quelquefois, ils ne voient pas les choses avec la même acuité, ils ont l’impression d'être peu concernés. Mais peut-être que dans 10 ans, un Amazon aura piqué une partie de leur chiffre d’affaires. C’est eux que l’on espère sensibiliser avec cet événement. Et on compte beaucoup sur nos Medef territoriaux pour reprendre l’initiative.

On réfléchit aussi avec la commission transformation numérique à un outil de diagnostic numérique, une sorte de thermomètre qui mesurerait le degré de numérisation, à travers les relations en amont avec les fournisseurs, en aval avec les clients, la présence sur internet de la marque, entre autres. Dans l’industrie, traditionnellement on fabriquait un produit, on le mettait dans les mains d’un commerçant qui le livrait, puis qui le réparait. Avec la transformation numérique le producteur devient aussi vendeur. Apple est à la fois un fabricant, un détaillant...

On voit bien le basculement dans le discours. Mais finalement quand on regarde les discussions paritaires auxquelles participe le Medef sur la modernisation du dialogue social, le numérique n'est jamais abordé...

Le système de relations sociales n’a absolument pas intégré cette dimension. On fonctionne comme en 1945 ou 1950. La loi de modernisation du dialogue social, sur ce point-là, est une occasion manquée. Il n’y a pas un mot de numérique dedans. Mais pour la moderniser il faudrait être deux, et je ne vois pas chez les syndicalistes et nos partenaires syndicaux une prise de conscience des enjeux du numérique.

On ne vit pas dans le même monde. Nous sommes confrontés par nos clients, par nos concurrents, à ces menaces ou opportunités digitales toute la journée, donc nous n’avons pas vraiment le choix. Je ne crois pas que les organisations syndicales soient dans ce contexte-là… La désyndicalisation que l’on observe dans le privé en est un marqueur. Elle est surtout visible chez les jeunes, qui considèrent que c’est sur Facebook ou sur Twitter qu’ils vont aller se défendre, en dehors de toute institution. Le modèle social français est le dernier à se numériser.

"Les jeunes considèrent que c’est sur Facebook ou sur Twitter qu’ils vont aller se défendre, en dehors de toute institution."

Geoffroy Roux de Bézieux

 

Vous trouvez que l’Etat prend bien en main ces sujets-là ?

Ce que le gouvernement a fait de bien, c’est déjà d’avoir nommé un secrétaire d’Etat au Numérique. J’aurais préféré qu’il s’appelle "secrétariat d’Etat à la Numérisation de l’économie" pour qu’il y ait une idée de transformation, mais il a le mérite d'être là. Il y a aussi le concept, marketing mais intelligent, de French Tech qui a bien pris. C’est une réussite de communication, et la communication ça compte.

On l’a bien vu au CES à Las Vegas avec Pierre Gattaz : dans le salon Eureka qui accueille les start-up, il y a une délégation pléthorique de français. Là on chasse en meute pour une fois.

Emmanuel Macron est un ministre de l’Economie qui sait ce que c’est que les start-up, qui est digitalisé et qui comprend les enjeux. Il y a aussi eu des mesures, modestes, mais positives, autour de l’écosystème. D’abord avec la préservation de ce qui existait pour venir alléger notre système fiscalo-réglementaire trop lourd. Je pense aux JEI (jeune entreprise innovante), au CIR (crédit d'impôts recherche) qui ont été sanctuarisé, mais aussi à ce qui est prévu pour les actions gratuites dans la loi Macron.

Cela favorise l'émergence de start-up numériques qui fonctionnent et qui irradient partout. Les succès de Blablacar ou Drivy par exemple obligent l’ensemble des  acteurs de la mobilité à se remettre en question, que ce soit la SNCF ou les loueurs de voitures. La digitalisation par l’exemple est extrêmement importante.

Ces exemples sont-ils assez nombreux et assez forts ?

Non, c’est le principe du château de sable : plus la base est large, plus il monte haut. Mais soyons optimistes : chez ISAI (fonds d’investissement cofondé par Geoffroy Roux de Bezieux, ndlr), on voit passer environ 1000 dossiers par an. La qualité des dossiers et des entrepreneurs n’a rien à voir avec ce qu’il y avait il y a 10 ans. Les gens qui entreprennent aujourd’hui sont beaucoup plus solides, beaucoup plus diplômés, beaucoup plus expérimentés. Ils lèvent plus d’argent. Je prends le pari que d’ici moins de 5 ans, on aura d’autres stars comme Sigfox, Criteo et Blablacar. C’est une question de maturité, de temps, d’argent… mais l’argent commence à venir, y compris en provenance des Etats-Unis.

Et puis il y a l’exemplarité : "s’ils l’ont fait, pourquoi pas moi ?" Ce n’est pas la Silicon Valley mais il se passe quelque chose. Et nos écoles d’ingénieurs et de commerce ont fait leur révolution de ce côté-là. A HEC ou Essec, 15 à 20% des élèves d'une promo deviennent créateur d’entreprise dans les 5 années qui suivent le diplôme.

Ce sont ces compétences qui poussent Facebook par exemple à installer son premier centre de recherche hors des Etats-Unis en France ?

Oui, on a une qualité de formation sur les 5% les meilleurs qui est excellente. Notre problème est dans le nombre : il faudrait sortir 100000 ingénieurs quand on en sort 40000. Mais la qualité de ces ingénieurs est très bonne et reconnue par l’étranger.

Ensuite cette attractivité dépend des activités. Dans la recherche, effectivement, la France est relativement compétitive grâce au CIR qui fait qu’un chercheur coûte moins cher que son équivalent aux Etats-Unis. Ce n’est pas la même histoire si vous voulez installer une usine...

Propos recueillis par Thibaut De Jaegher et Charles Foucault

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