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"Les tiers lieux réunissent des intellectuels aliénés qui inventent une nouvelle façon de travailler", explique Antoine Burret

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Antoine Burret a publié "Tiers lieux et plus si affinités", aux éditions Fyp. Il est l’un des créateurs de la Poc Foundation et de Movilab. Pour ce doctorant en socio-anthropologie, les hackerspaces et autres fablabs inventent de nouvelles façons de vivre et de travailler ensemble. Le concierge et le dictateur bienveillant sont les deux personnages clés de ces lieux qui se développent à grande vitesse

Les tiers lieux réunissent des intellectuels aliénés qui inventent une nouvelle façon de travailler, explique Antoine Burret
"Les tiers lieux réunissent des intellectuels aliénés qui inventent une nouvelle façon de travailler", explique Antoine Burret

L’Usine Nouvelle - Qu’est ce qui fait la spécificité d’un tiers-lieu ?

Antoine Burret - Je me refuse à définir le tiers-lieu car cela figerait une notion qui par essence est en mouvement. À minima, je dirais que c’est un milieu de vie et de production pour les humanités numériques.

Ce n’est donc pas seulement un lieu de travail ?

L’aspect social est vraiment important. Je dirais même l’ingénierie sociale. J’y ai rencontré de nombreuses personnes qui sont devenues des amis, mais aussi des personnes avec lesquelles je travaille. Si vous poussez la porte d’un tiers-lieu, vous trouverez des personnes avec des personnalités, des profils, des responsabilités très différentes. Il est quasiment impossible de circonscrire sociologiquement les personnes qui fréquentent les tiers-lieux. On y trouve des gens qui viennent pour se remettre le pied à l’étrier après des difficultés passagères, des gens qui cherchent des solutions nouvelles dans leurs domaines d’expertise ou bien tout simplement des gens qui veulent travailler et vivre autrement.

En général, ils sont là parce qu’ils veulent trouver une voie qui leur est propre. Ce sont ce que j’appelle des intellectuels aliénés, c’est-à-dire soit des gens qui possèdent un haut niveau de compétences mais qui refusent le monde du travail conventionnel, soit des personnes pour lesquels le marché est fermé. Que des individus dans cette situation se réunissent pour inventer une autre organisation sociale, cela s’est produit à toutes les époques. Dans le passé, cela a même conduit à des révolutions.

Autrement dit, pendant que les jeunes sont dans des fablabs, ils ne sont pas dans la rue ?

Vous plaisantez ? La révolution se produit dans les fablabs et dans tous les autres tiers lieux comme les hackerspaces, les espaces de coworking, les cafés associatifs ou même les incubateurs. Dans ces endroits, on se réunit pour vivre, créer et produire différemment, en s’inspirant notamment de la culture numérique libre et open source. Grâce à elle, on a pu produire de nouvelles règles, de nouvelles monnaies, une nouvelle culture. Les tiers-lieux inventent une nouvelle forme de contrat social. C’est une révolution.

Les gens de ma génération sont revenus de l’idée romantique de révolutions. Mai 1968, le mouvement des indignés, c’est bien. Mais à l’épreuve du quotidien, cela a débouché sur des désillusions. Nous sommes tous confrontés à la question de savoir comment mettre en place concrètement les alternatives écologiques, sociales et économiques tant attendues. Et bien cela peut se faire et se fait déjà en bas de chez soi, tous les jours, dans les tiers-lieux. Et cela sans demander une quelconque permission, sans quête de pouvoir ni posture d’opposition.

Dans un incubateur, on trouve des jeunes qui veulent devenir milliardaires en créant et développant une start-up. Vous trouvez cela révolutionnaire ?

Chacun a son avis. Ce qui est révolutionnaire, c’est que, dans un même endroit, on peut trouver un gars ou une fille qui veut, comme vous dites, faire de l’argent, à côté de quelqu’un qui veut faire du beau code et d’un troisième qui veut créer des liens entre les personnes. Les tiers-lieux échappent aux vieilles catégories qui séparent les entrepreneurs et les autres, le monde marchand et le non marchand. Dans un tiers lieu, les règles sont là pour que chacun puisse trouver une solution appropriée aux problèmes posés. Que chacun puisse se créer son propre milieu de vie et de production. Cela peut être très variable d’un territoire à un autre.

Dans votre livre, vous dites qu’une des personnes essentielles au fonctionnement du tiers-lieu est le concierge. Qui est-il ?

Comme on regroupe différentes personnes au même endroit, il faut quelqu’un qui puisse jouer le rôle de référent, pour créer des liens entre ces personnes. Il devient une sorte de nœud de communication. Là encore, les profils sont très variés. On trouve aussi bien un étudiant qui est là souvent, qui reste tard le soir et qui va prendre le rôle peu à peu, qu’une des personnes à l’origine du projet. C’est une question de posture plus que de métier ou de compétence. Souvent, le concierge change, car c’est un rôle très difficile à tenir : il faut aussi bien s’occuper de l’approvisionnement en papier toilette, que discuter ou contribuer techniquement à des projets complexes.

L’autre personnage important selon vous, c’est le dictateur bienveillant. Quel est son profil ?

J’ai repris cette expression au monde du logiciel libre, avec lequel les tiers-lieux partagent beaucoup. On parle de dictateur pour désigner une personne qui a pris la main, qui a une position de meneur, parce que son charisme est reconnu par la communauté, parce que les gens croient ce qu’il dit et acceptent de le suivre. Mais il n’a pas de lien hiérarchique avec eux. Il laisse aux autres le droit de "forker" comme on dit, de bifurquer pour emmener le projet ailleurs s’ils trouvent que c’est plus adapté.

Dans les tiers-lieux, le travail et ses résultats comptent beaucoup. Au final, nous travaillons tout le temps. Trop peut-être, mais la séparation entre vie privée et vie professionnelle n’existe plus. C’est l’archétype de "l’entrepreneur de soi" théorisé par Foucault. On retrouve ici une vraie méritocratie animée par une éthique mi-libérale, mi-libertaire. En permanence, les individus cherchent à être et à devenir indépendants de toutes les contraintes. 

Votre dictateur bienveillant, c’est ce qu’on appelle un bon chef non ?

Il y a une différence importante, c’est qu’il n’y a pas de lien hiérarchique. Celui qui ne veut pas suivre peut partir. J’insiste sur un point : il peut partir et reprendre le projet pour aller dans un autre sens que celui voulu par le premier promoteur. Le pouvoir n’appartient au dictateur bienveillant que dans la mesure où la communauté lui donne sa confiance. Chacun est libre.

Propos recueillis par Christophe Bys

Du 8 au 10 avril aura lieu, à Saint-Étienne, la semaine des tiers lieux le programme "in" de la Biennale Internationale du Design. Mercredi 8 aura lieu une conférence et une performance sur le thème "Design moi un tiers lieu". Pour toutes informations, consultez le site.

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