Actualité web & High tech sur Usine Digitale

Michel Combes, transformateur numérique d’Alcatel-Lucent

|
Twitter Facebook Linkedin Google + Email
×

Le patron d’Alcatel-Lucent a entrepris depuis son arrivée en 2013 le redressement d’un industriel au bord du gouffre. Mais il est aussi aux commandes d’une transformation numérique de l’entreprise, de ses produits, de son organisation, de ses process et bientôt de son business model.

Michel Combes, transformateur numérique d’Alcatel-Lucent
Michel Combes, transformateur numérique d’Alcatel-Lucent © Alcatel-Lucent

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les grands de l’informatique et des télécoms n’échappent pas à la transformation numérique. Même des acteurs emblématiques comme Microsoft, Oracle et SAP ont entrepris une telle mue. À la tête d’Alcatel-Lucent depuis le 1er avril 2013, Michel Combes a d’abord dû s’atteler au redressement d’une entreprise au bord de la faillite. Mais dès le départ, c’est une transformation numérique de la société qu’il a imaginée. Pour les produits, l’organisation, la recherche, même les locaux, et bientôt le business model… "Nous voulons devenir une entreprise du numérique, plus agile, capable de se réinventer quasiment au quotidien, a-t-il confirmé lors d’un entretien exclusif accordé à L'Usine Digitale. Sur les dix-huit premiers mois [du plan de redressement, ndlr], nous luttions pour notre survie. Sur les dix-huit prochains, nous voulons reprendre l’initiative et le leadership technologique dans les secteurs qui sont les nôtres."

 

Lire l'entretien exclusif avec Michel Combes : "Alcatel-Lucent veut reprendre l’initiative et le leadership technologique"

 

L’agilité, le PDG l’a cherchée dès son arrivée, malgré les difficultés économiques et financières et le lourd plan de restructuration qu’il s’apprêtait à mener à partir de l’été 2013. Il a repéré très vite une activité clé, déjà identifiée par son prédécesseur Ben Verwaayen : le cloud télécoms, pour lequel il revendique aujourd’hui un leadership mondial. Pour développer rapidement l’activité, il décide de s’appuyer sur deux start-up internes : Nuage en Californie et Cloudband en Israël. Les deux entités ont développé et testé à vitesse grand V, en petites équipes et avec une forte autonomie, leurs technologies de virtualisation des réseaux. "Aujourd’hui, elles sont sorties de la phase d’amorçage et commencent à gagner des contrats commerciaux", rappelle fièrement Michel Combes. Ces start-up internes ont aussi servi au PDG à redonner les goûts du risque et de l’entrepreneuriat à une entreprise qui les avait perdus.

Des start-up internes

"Je me suis appuyé sur les équipes de notre ancienne start-up aux USA Timetra, devenue notre pole Internet, explique le patron. Et je le répète souvent pour illustrer : ce que j’ai essayé d’orchestrer, c’est un reverse takeover d’Alcatel-Lucent par Timetra. C’est profondément ce que j’essaie de faire, depuis le premier jour où je les ai rencontrés. C’est ça, remettre l’innovation au cœur du dispositif."

Aujourd’hui, Michel Combes veut continuer de faire grossir Nuage, devenu la base du business IP, et Cloudband. Et il devrait procéder de même avec son activité Motive, qui permet aux opérateurs de gérer commercialement leur réseau (tarification, offres commerciales, etc.). Un domaine bouleversé entre autres par le passage au cloud et qui nécessite une transformation rapide. Même les Bell Labs ont essaimé comme des start-up, avec des mini centres en Californie, en Israël et en Angleterre.

Le PDG s’est en réalité doté d’un éventail complet d’outils pour adapter Alcatel-Lucent à l’ère numérique : start-up internes, partenariats, co-innovation, investissements dans des start-up, etc. Depuis son arrivée, il s’est allié à Qualcomm, Intel, Accenture mais s'est aussi lancé dans une alliance plus atypique, avec JCDecaux. Il investit aussi dans des entreprises dont les technologies l’intéressent comme le Français spécialiste de l’accès mobile eBlink.

Redevenir attractif, comme Google

Autant de moyens de transformer la culture de l’entreprise de l’intérieur. Mais aussi de redonner à Alcatel-Lucent un pouvoir d’attraction des jeunes ingénieurs. Pour le patron de l’équipementier, il faut faire encore plus dans ce sens. C’est pourquoi, pour ses équipes autant que pour ses futurs employés, il a voulu rendre ses sites de recherche plus attractifs. Le très historique site des Bell Labs de Villarceaux se donne depuis peu des airs de GooglePlex. Devenu Cité de l’innovation - de quoi flatter ceux qui y travaillent -, il accueille une nouvelle activité de recherche en mathématiques, un fablab et une plate-forme française de test de réseaux télécoms de bout en bout, qui devrait aussi devenir la base de celle du cloud télécoms français. Les bâtiments, repeints, arborent en grand le nom d’un scientifique de renom comme Curie ou Copernic. Un restaurant d’entreprise tout vitré avec des tables et chaises de couleur en terrasse, un potager, un immeuble à insectes, une conciergerie, une salle de sport, des food trucks...

"J’avais 7 sites de R&D en France, et on a décidé de se recentrer sur deux seulement. Mais ce sont deux sites importants sur lesquels on investit. La Cité de l’innovation à Villarceaux avec ces 5000 collaborateurs est notre plus gros site de R&D en Europe. C’est même un des plus gros sites de R&D en Europe tout court. C’est un site ouvert, où on attire les start-up, les universitaires, les écoles...", assure Michel Combes.

De fait, Alcatel-Lucent séduit de nouveau les jeunes ingénieurs. "Il y a beaucoup de trucs sympas dans mon travail à la tête de cette entreprise, s’exclame Michel Combes. Quand j’ai dit que je venais chez Alcatel-Lucent, beaucoup m’ont demandé si je n’étais pas devenu totalement cinglé. Entre autres parce que c’était déjà très difficile de trouver des talents à ce moment-là. Mais aussi parce qu’un jeune sortant d’école va préférer aller dans une start-up, ou dans un grand groupe, mais pas dans une entreprise prête à mettre la clé sous la porte ! Depuis quelques mois, les gens se disent que la boite est un peu sortie d’affaire et repositionnée sur des domaines technologiques sympas. Aujourd’hui, on attire à nouveau. À la fois des jeunes venant de chez nos concurrents, et sortant de l’école. Quoiqu’il arrive, j’ai tout intérêt à avoir des jeunes. Même en stage. Même si au final, ils vont travailler ailleurs, chez un de mes clients par exemple, je ne perds pas mon temps avec eux aujourd’hui."

En état de veille permanente

Michel Combes a aussi placé Alcatel-Lucent en veille permanente. À commencer par lui. "J’ai des capteurs un peu partout pour savoir s’il y a une nouveauté qui sort. Et j’essaie de comprendre. En voyant des gens à tous les niveaux. Je me moque que ce soit Pierre, Paul ou Jacques. La semaine dernière, le truc qui m’intéressait, c’était le nouveau bazar de Google. Les ballons. Alors je me suis organisé durant une heure, une session téléphonique avec celui qui s’en occupe chez eux. Pour qu’il m’explique exactement comment ça marche et comment il arrive à les recycler." Mais le patron d’Alcatel-Lucent ajoute que ses clients sont sa première source d’information, avec les clients de ses clients, les start-up, les universités, les étudiants, les grands patrons de la Silicon Valley, etc.

Dans le monde entier. "Je voyage plus de 200 jours par an. Et encore, je pense que je minore." Quant à la sphère technologique ? "J’adore ça, s’exclame-t-il. Hier, j’étais avec Télécoms Paristech dont j’ai décidé de parrainer la dernière promotion. Aux USA, je vais aussi dans les universités comme Stanford. Et je veux m’inspirer de ce que font les patrons de la technosphère californienne : un ou deux jours par semaine, ils ont un dîner avec des start-up, ils vont passer des journées dans les amphis, voir ce qui s’y passe, comprendre ce que les étudiants sont en train de faire..."

D’autant qu’il a l’occasion d’en côtoyer certains de près. Même s’il fait mine de ne pas avoir le droit de dévoiler son nom, Michel Combes n’a de cesse de laisser comprendre à ses interlocuteurs qu’un de ses nouveaux clients est le géant des géants de la Silicon Valley : Google himself. Celui-ci s’appuierait ainsi – entre autres — sur les équipements du Français pour ses déploiements africains et américains de fibre optique. Une autre façon de pivoter vers le numérique pour Michel Combes, est justement d’ouvrir toutes ses offres à d’autres clients que les historiques opérateurs télécoms. Jusqu’aux géants de l’Internet.

Du côté des clients de ses clients comme sources majeures de veille, Michel Combes évoque l’automobile. De retour d’Allemagne, il partage ainsi son enthousiasme d’avoir échangé avec BMW, Porsche, ou Patrick Pelata, l’ancien DG de Renault devenu VP de Salesforce : "On a beaucoup parlé de la voiture connectée, bien sûr. Et de ses besoins en réseau. Mais la voiture autonome va arriver très vite. Et là, en dehors de ses contraintes technologiques propres et des questions éthiques, elle va faire porter des contraintes colossales sur le réseau. Il faudra une architecture augmentée avec une résilience totale. Il y a même un impact sur la neutralité du Net. Les premiers à demander des services différenciés, ce ne sont plus les opérateurs, mais les constructeurs auto ! " Et d’ajouter qu’il procède ainsi dans tous les secteurs d’activité : "J’essaie de comprendre."

Enfin, parmi ses sources de veille essentielles, il n’oublie pas ses équipes : "Nous avons quand même plus de 60000 collaborateurs dont 20000 chercheurs ! Ma plus grande joie c’est d’aller m’enfermer dans le New Jersey, aux Bell Labs et de passer une après-midi géniale. Les chercheurs adorent ça, en plus, me présenter leurs recherches. Même si je leur pose 150 questions..."

Last, but not least, la transformation du modèle

Évidemment, le numérique change aussi les produits d’Alcatel-Lucent. Quand on lui demande si ses offres de cloud ne vont pas mettre en danger son activité matérielle, Michel Combes répond sans hésiter : "ça ne sert à rien de lutter contre le progrès technique. Il vaut mieux se cannibaliser soi-même que de l’être par les autres !" Pas d’état d’âme, donc. Le PDG d’Alcatel-Lucent a déjà d’autres étapes en tête. Pour lui, d’abord, comme pour le commerce électronique dont on a cru qu’il envahirait tout avant de se rendre compte que le multicanal était la solution, la virtualisation n’envahira pas tout. Mais surtout, il a déjà en ligne de mire un nouveau modèle économique autour du logiciel et des services, et non plus basé sur le seul matériel.

"La marge que nous faisons sur l’équipement n’est pas énorme, explique-t-il. À un moment, il va falloir qu’on change notre mode de pricing. Comme les opérateurs télécoms qui vendaient la voix très cher, et proposaient la data gratuitement. Jusqu’à ce que les clients arbitrent, passent à des solutions Whatsapp et consorts, qui leur permettaient de faire du SMS compris dans leur forfait data... Aujourd’hui, notre pricing incorpore encore matériel et logiciel. Mais quand cela changera, tout le monde sera gagnant. Si le réseau passe sur du matériel standard - et non plus spécifique - le coût du matériel va baisser. On devrait alors pouvoir baisser le prix total pour le client, et en même temps augmenter nos marges, si on le fait intelligemment." Tout est dit.

Emmanuelle Delsol

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

Publicité

à la une

media

Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l'utilisation des cookies.OK

En savoir plus
Suivez-nous Suivre l'Usine Digitale sur twitter Suivre l'Usine Digitale sur facebook Suivre l'Usine Digitale sur Linked In RSS Usine Digitale