A Lausanne, l'école 42 continue son expansion internationale à vitesse grand V

Le 6 juillet dernier, l'école d'informatique 42, créée par Xavier Niel en 2013, a ouvert à Lausanne son 34e campus en moins de deux ans. Reportage en Suisse sur une franchise qui étend sa toile dans le monde entier.

A Lausanne, l'école 42 continue son expansion internationale à vitesse grand V © Kévin Deniau

Le cadre est on ne peut plus quelconque. Un parking, un bâtiment cubique typique des anciennes imprimeries industrielles, une route passante en bordure. Ce qui se passe à l'intérieur l'est toutefois nettement moins. En témoigne la banderole turquoise bien vive, accrochée au-dessus de l'entrée, sur laquelle on peut lire "Je peux pas, j’ai piscine".

Pas question de natation à l'intérieur. Mais plutôt d'une immersion dans le grand bain du développement Web pour des étudiants et étudiantes en pleine brasse coulée. La piscine, c'est en effet l'épreuve d'admission à l’école d'informatique 42 durant laquelle, pendant 4 semaines, ils et elles doivent résoudre des exercices en apprenant de manière autonome et par l'entraide.
 


L'école 42 à Renens, à l'ouest de Lausanne.


C'est ici, à Renens, bourgade située à l'ouest de Lausanne, que l'école créée à Paris en 2013 par Xavier Niel vient d'ouvrir son premier campus dans la confédération helvétique, le 6 juillet dernier. La peinture est encore fraîche et les perceuses bruissent en fond. Malgré tout, quelque 150 personnes, reconnaissables avec leur T-shirt floqué de la devise de l'école Born2Code ("né pour coder") et de l’équation "6x7 = 2x21" (en référence à la date d’ouverture du 06/07/2021), sont venues tenter leur chance et tester leur motivation.

Agées de 18 à 53 ans, elles viennent essentiellement de Suisse Romande. A l'image de Rafael et Lionel, 20 ans et originaires respectivement des villes voisines de Sion et Montreux, croisés à l’occasion de leur pause cigarette. "La première heure, tu es désarçonné par la difficulté. Ce qui te pousse à vite travailler en équipe", relate Lionel, ancien employé de commerce qui n'y connaît rien en code mais se verrait bien développer des applications mobiles plus tard.
 


La piscine est l'épreuve d'admission à l'école 42.

Une réponse favorable des financeurs locaux
Derrière cette antenne suisse de 42, l'idée et la volonté d’un homme : Christophe Wagnière, un quadragénaire lausannois qui gravite dans l'informatique depuis une vingtaine d'années. C'est dans le cadre de sa veille régulière sur les solutions pédagogiques innovantes, en tant que directeur des systèmes d'information au sein de la Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO), une des plus grandes universités suisses, qu'il découvre le concept de 42. Un coup de foudre.
 


Christopher Wagnière à l'école 42.


"Je viens de l’informatique et de la formation, évidemment que c'était super pour moi ! Mais il fallait tester l'idée auprès des acteurs de l’économie…", explique-t-il. Il commence par en parler à un ami, Serge Reymond, un haut dirigeant du plus grand groupe de médias privé de Suisse. "Je lui ai tout de suite dit : je te trouve de l'argent, on va le faire !", s’enthousiasme ce dernier, qui est aujourd’hui président bénévole de l’association à but non lucratif qui gère 42 Lausanne.


Car cette école atypique, sans cours obligatoire ni professeur, basée sur l’apprentissage par projet entre pairs et grâce à la gamification, est entièrement gratuite. Son coût étant supporté par des mécènes. "Le tissu économique a répondu présent dans notre cas, ce qui valide le besoin de combler la pénurie de main d'œuvre dans le développement informatique localement", confie Alessandro Rui, l’un des cofondateurs de 42 Lausanne.

La levée de fonds fut certes fortement compliquée par l'émergence de la pandémie. Mais, au final, l'équipe a réussi en 18 mois à collecter une bonne partie des 7 millions de francs suisses (6,45 millions d'euros) nécessaires au fonctionnement de l'école ces 5 prochaines années. Grâce à l'appui d’une vingtaine d'acteurs locaux (la banque cantonale vaudoise, Romande Energie, le centre patronal suisse etc.) et du numérique (l’opérateur Swisscom, les entreprises Open Web Technology, Qoqa, Infomaniak...). "C'est toute l'économie romande qui se reflète dans ce mécénat, assure Pierre Antoine Baraille, autre cofondateur du projet. Il y a un vrai intérêt à être diversifié autant pour la stabilité économique du projet que des débouchés pour les étudiants". Motivée par ce lancement, l'équipe s'est même remise en quête de 10 millions de francs suisses (9,24 millions d'euros) pour ouvrir… une autre école à Zurich !

Un développement en franchise
Il faut bien voir que le financement dans la durée est une des conditions pour pouvoir ouvrir une école 42, dont le modèle se répand à l'international à vitesse grand V. Depuis son lancement en juin 2019, le réseau compte 34 campus à travers 22 pays et 5 continents, pour 15 000 étudiants formés par année. Dans des villes comme Rio, Tokyo, Adelaïde, Bogota, Madrid, Kuala Lumpur ou encore Paris, Lyon, Angoulême, Nice et bientôt Mulhouse en France. A Lausanne, une équipe turque a d'ailleurs fait le déplacement en vue de l'ouverture prochaine à Istanbul. "On s'était fixé l'objectif de 50 campus en 2025 mais on va le dépasser tellement ça se bouscule…" se réjouit Sophie Viger, la directrice générale de 42.

Cette dernière, arrivée aux manettes en 2018, assure ne faire aucun démarchage et ne gérer que des demandes entrantes. "Le monde a besoin d'écoles comme 42 et 42 a besoin du monde", lance cette ancienne responsable d'Epitech. Le développement se fait en effet sous la forme de franchise. Autrement dit, les acteurs locaux paient une licence à 42 pour bénéficier de la marque, du savoir-faire, des outils et du programme pédagogique. "Je parlerai plus de partenariat que de franchise, reprend Sophie Viger, on n’est pas dans une logique top down et tout le monde peut contribuer à faire évoluer le modèle".

Toujours est-il que les différents campus 42 doivent respecter une charte d’excellence et d'inclusion sociale ainsi que 5 valeurs clés :

la gratuité (une école en Ukraine demandait un dépôt aux étudiants, raison pour laquelle elle a été exclue du réseau par exemple) l'accessibilité des locaux 24h/24 et 7j/7 l'engagement envers les femmes et les minorités le sécularisme (la religion ne peut pas interférer dans la formation) et la "non commercialisation" des étudiants (des entreprises ne peuvent pas les faire travailler sur des projets à elles)


Pour le reste, c'est à chacun localement de trouver ses financements. Que cela soit par les collectivités locales (en France), le gouvernement (à Séoul), une université (à Rome), des milliardaires (à Tokyo), des grandes entreprises (Volkswagen à Wolfsburg, la Fondation Telefónica en Espagne)... ou une diversité d'acteurs comme à Lausanne.
 


Rapidement les épreuves d'admission poussent à travailler en équipe.

L’accent mis sur l’inclusion sociale
"C'est un modèle social incroyable qui donne sa chance à des personnes qui ne trouvent pas forcément leur place dans le système. Je suis persuadée que pour résoudre des problèmes, il faut y avoir été confronté, d'où notre volonté d’inclusion", ajoute l’énergique Sophie Viger, qui annonce fièrement la quasi parité des piscines à Paris en début d’année. Il faut dire que l'institution avait été pointée du doigt en 2017 pour son ambiance sexiste.
 


Cette première piscine compte un quart de femmes.


A Lausanne, cette première piscine compte un quart de femmes. "La parité est clairement un objectif. On voit, d'après les résultats des tests, que ce n'est pas une question de compétence mais de communication : il faut faire comprendre que c'est un métier aussi pour les femmes”, affirme Christophe Wagnière. Ce dernier se fait d’ailleurs conseiller par Isabelle Collet, enseignante à l’Université de Genève, spécialiste du sujet et auteure de "Les oubliées du numérique" (Ed. Le Passeur).

Claire, 34 ans, mère de 2 enfants, s'est inscrite à 42 Lausanne sur la recommandation de son mari et de sa famille. "Mon fils de 10 ans rêve que je devienne développeuse de jeux vidéos", sourit-elle. Cette ancienne secrétaire a décidé de se reconvertir car elle adore l'informatique et considère que le métier sera vecteur de nombreuses opportunités pour elle à l’avenir. "On verra si j’en suis capable mais pour le moment, ça me plaît bien", confie-t-elle.

Sur les 1 800 personnes qui ont passé le test en ligne, elle fait déjà partie des 700 retenues pour participer à la piscine. Et espère être de la première promotion composée d'environ 200 étudiants et étudiantes. Réponse en octobre prochain.

Article écrit par Kévin Deniau