Julien Maldonato, Deloitte : "L'assurance a un potentiel de transformation beaucoup plus grand que la banque"

Entretien Les insurtechs sont-elles en train de bouleverser le marché de l'assurance ? Sont-elles aussi avancées que les fintechs ? Quels verrous doivent encore être levés ? Qu'en est-il du marché français ? Quelles pépites tirent leur épingle du jeu ? Où en est la collaboration start-up - grands groupes ? Julien Maldonato, associé industrie financière chez Deloitte, nous livre son éclairage sur ce marché complexe, mais à haut potentiel. 

Julien Maldonato, Deloitte : "L'assurance a un potentiel de transformation beaucoup plus grand que la banque" © DR

L'Usine Digitale : Le secteur de l'assurance connaît-il une vraie rupture ?

Julien Maldonato : Depuis une quinzaine d'années, si l'on remonte à la naissance des comparateurs, on assiste à une modernisation du secteur par la technologie assurtech avec une accélération progressive. Toutefois, je ne parlerai pas de rupture mais de modernisation incrémentale.

Pourquoi n'y a-t-il pas encore eu de rupture ?

On voit certains courtiers en assurance plus à l'aise avec la relation à distance. Ces derniers parviennent à négocier auprès des compagnies d'assurance une simplification des critères de sélection qui fait que les formulaires à remplir sont moins laborieux.  Mais selon moi la partie distribution ne traite pas encore suffisamment du cœur de l'assurance : la gestion des risques. On devrait pouvoir, grâce à la technologie, mieux anticiper le risque et passer dans une logique de prévention. Il y a cette promesse des capteurs qui permettent de comprendre le risque et de l'anticiper, mais la diffusion de ces capteurs dans notre société est très lente. C'est un mouvement qui prendra beaucoup plus de temps que ce que spéculent certains.

Le secteur de l'assurance présente donc un certain retard par rapport à celui de la banque quant à sa transformation…

Si on fait une analogie avec le secteur voisin qu'est la banque, l'assurance a un potentiel de transformation beaucoup plus grand. Pourquoi ? Parce que le métier bancaire est plus simple et pourrait se limiter à un tableau Excel et une gestion de flux d'entrée et de sortie, là où la gestion des risques peut être beaucoup plus sophistiquée car il n'y a pas de limite dans la captation des informations qui permettent de cerner ces risques. Cette information nous permettrait de tuer le risque sur tous les types d'assurance en dehors des grands risques qu'on ne peut assurer.

Mais si le risque disparaît, l'activité d'assureur aussi…

C'est tout le problème qui pèse sur les assureurs. Les acteurs qui se trouvent en amont, qui capturent et gèrent la donnée, comme Google, Apple et les géants chinois, pourraient-ils tuer le risque ? Nous pouvons imaginer des scénarios futuristes où lorsque nous marcherons, nous détournerons notre chemin parce que notre assistant intelligent nous indiquera que telle personne est malade. Ces futurs assistants, est ce que les compagnies d'assurance sont en mesure d'en créer ? Il y a un vrai sujet sur le devenir du produit d'assurance.  Est-ce que l'indemnisation telle qu'on la connaît existera toujours ?

Certaines insurtechs parviennent-elles tout de même à tirer leur épingle du jeu ?

Les start-up qui essaient de retravailler plus le produit sont celles qui se sont positionnées sur le secteur de l'assurance collaborative et du peer-to-peer sans que ça n'ait vraiment pris. Il est très difficile de faire mieux que la théorie des grands nombres. Reproduire cette approche à petite échelle c'est délicat en termes de statistiques assurantielles. La promesse de ces start-up est de travailler avec moins de clients, mais qui partagent davantage de données. Or, comme le faible déploiement des objets connectés dans la société, il n'y a pas eu une appétence forte à partager et surpartager ses données.  On voit également apparaître des assurances "à la demande" taillées sur-mesure aux usages et aux comportements, mais là encore le déploiement des dispositifs de capture de données fiables prend beaucoup de temps.

Le digital a tout de même permis certains progrès…

Indéniablement. Le digital et les nouvelles interfaces ont permis de simplifier des processus laborieux. C'est une bonne nouvelle et cela inspire les grands acteurs qui poursuivent leurs efforts de modernisation et parfois leur rattrapage. Mais ce qu'apportent les start-up aujourd'hui était quasiment atteignable il y a une quinzaine d'années.

Pourquoi en France le marché reste encore relativement timide ? Quels sont les verrous à lever ?

D'abord, le niveau de prime est tellement compétitif en France qu'il est difficile pour de nouveaux acteurs de se positionner sur le marché du low cost. Certains modèles anglophones ne sont donc pas transposables sur le marché tricolore. Ensuite la France est un marché très régulé et donc un pays déjà très couvert. Il reste quelques niches à prendre comme, par exemple, l'assurance pour chiens et chats. Cette notion de couverture est un peu moins vraie pour le marché des entreprises où il y a encore des choses à faire. Par ailleurs les entreprises pourraient s'équiper plus vite en objets connectés. Tous ces freins font que les acteurs traditionnels finalement ne vont pas vivre une ubérisation ou un rebattement des cartes complet.

Qu'en est-il de la collaboration entre les grands groupes et les start-up ?

Les premiers acteurs de l'insurtech étaient très B2C avec une couverture complète des parcours clients, de la souscription à la gestion, puis on a vu apparaître des acteurs spécialisés sur des tâches internes aux compagnies d'assurance. On peut citer Shift Technology pour la lutte contre la fraude, Dreamquark qui travaille sur les sujets de KYC. En Israël, la start-up Scanovate s'est spécialisée dans la reconnaissance de photos et de caractères des documents d'identité et commence à être testée par des acteurs français. De point de vue c'est via ce type de collaborations que les choses vont commencer à bouger.