Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

Affaire GameStop : comment des petits porteurs ont réussi à faire plier des magnats de la finance

Levée de fonds La start-up de courtage en ligne Robinhood vient de lever en urgence un milliard de dollars auprès de ses investisseurs existants pour faire face à l'affaire GameStop, qui prend la forme d'une bataille entre des petits porteurs et des grands fonds spéculatifs américains qui pariaient sur la chute de cette chaîne de magasins de jeux vidéo. Rassemblés sur le groupe WallStreetBets de Reddit, ces petits porteurs se sont accordés pour acheter des actions du distributeur, généralement considéré comme étant sur le déclin bien qu'ayant des résultats corrects. Conséquence de quoi, l'action de GameStop, qui était au plus bas, a progressé de plus de 1600% en quelques semaines. De leurs côtés, les fonds spéculateurs ont perdu plus de 6 milliards de dollars. 
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

Affaire GameStop : comment des petits porteurs ont réussi à faire plier des magnats de la finance
Affaire GameStop : comment des petits porteurs ont réussi à faire plier des magnats de la finance © Flickr c.c. - Giorgos Michalogiorgakis

Un groupe de plusieurs milliers de petits porteurs rassemblés sur Reddit dans le groupe "WallStreetBets" mène une bataille archarnée contre les grands fonds d'investissements américains. Elle a commencé il y a des mois pour certains, mais elle s'intensifie surtout depuis quelques jours, à tel point que la fintech Robinhood, plateforme de courtage plébiscitée par ce groupe d'internautes, a dû limiter les transactions de plusieurs titres dont les cours se sont envolés à Wall Street à la suite de ce qu'on a appelé "l'effet GameStop".

Sauver GameStop
GameStop, la maison-mère de Micromania, est un distributeur américain de jeux vidéo qui, en quelques années, a perdu 95 % de sa valeur. Cette entreprise est également la cible de vendeurs à découvert, qui misent sur son déclin face à l'essor de la vente en ligne. Le "short shelling" est une pratique qui consiste à emprunter une action, la vendre au prix du marché puis attendre que son prix baisse pour la racheter moins chère et la rendre à son propriétaire en gardant la différence. Evidemment, si le prix augmente à la place, l'emprunteur en est de sa poche pour la racheter au prix fort.

En d'autres termes, de nombreux fonds institutionnels pariaient sur la chute inéluctable de GameStop pour s'enrichir facilement. En combinant leurs forces, ils ont fait baisser le prix de l'action jusqu'à ce qu'elle ne vale presque plus rien. Il s'agit d'un cercle vicieux qui peut mener à la banqueroute pour une entreprise, même lorsque ses résultats sont positifs. Dans le cas présent, le nombre d'actions vendues de cette manière excédait même très fortement le nombre d'actions réellement émises, ce qui signifie qu'elles avaient été empruntées et revendues chacune plusieurs fois.

Mais face à ces magnats de la finance, des petits porteurs – fans de l'enseigne et/ou scandalisés par "l'establishment" de Wall Street – ont décidé de s'accorder pour massivement acheter des actions de GameStop (GME) et ainsi faire gonfler leur prix. Ce qui a fonctionné : l'action GameStop a progressé de plus de 1600 % en seulement quelques semaines. Alors que le groupe américain cotait un peu moins de 40 dollars le 20 janvier, son action a bondi à 300 dollars ce mercredi 27 janvier. De nombreuses personnalités ont pris part à ce feuilleton sur Twitter, dont le CEO de Tesla, Elon Musk, qui déteste ouvertement les "short sellers" depuis des années, ces derniers ayant beaucoup misé sur la faillite de son entreprise.

Plus de 6 milliards de pertes
A chaque bon du titre, les pertes pour les fonds spéculatifs se sont accumulées car ils ont racheté leurs positions en urgence absolue. C'est ce qu'on appelle le mécanisme du "short squeeze", ou liquidation forcée, qui amplifie la hausse du cours de l’action puisqu'elle devient soudainement très demandée. C'est ce que recherchaient justement les utilisateurs de WallStreetBets, et ce qu'avait anticipé leur figure de proue, dont le pseudonyme est "DeepFuckingValue", dès 2019. En épluchant les résultats de GameStop et en étudiant les mouvements de l'action, il s'était rendu compte du potentiel de short squeeze. Il avait alors acheté pour 50 000 dollars d'actions GameStop. Elles valent aujourd'hui des dizaines de millions de dollars.

Sequoïa, Citadel ou Melvin Capital sont parmi les fonds les plus touchés. D'après S3 Partners, les pertes s'élèveraient à plus de 6 milliards de dollars. Forts ce succès, les boursicoteurs ont renouvelé cette pratique sur les actions de Nokia, AMC Entertainment (une chaîne de salles de cinéma), BlackBerry ou encore American Airlines. Ainsi, l’action d'AMC a pris 300% en séance et le titre de la compagnie aérienne, en grande difficulté financière depuis le début de la pandémie de Covid-19, s'est temporairement envolé de plus de 80% à Wall Street. De son côté, Nokia n’a pris que 60% avant de rechuter de 25% le lendemain.

Robinhood suspend les transactions
Face à cette situation, le courtier en ligne Robinhood a pris jeudi la décision de suspendre temporairement les achats d'actions d'une dizaine de titres, dont GameStop. Depuis, ces restrictions ont été levées en partie levées. Mais le mal est fait, d'après les utilisateurs de WallStreetBets. Plusieurs clients de la plateforme "zero commission" se sont regroupés pour lancer deux actions de groupe contre l'entreprise (class action).

Mais ces procédures judiciaires ont très peu de chance d'aboutir car la fintech, comme tous les acteurs du secteur, a pris soin de préciser dans ses conditions d'utilisation qu'elle avait le pouvoir de limiter les opérations sur certains titres. Elizabeth Warren, sénatrice du Massachussetts, a également rappelé que la convention de courtage de Robinhood contenait une clause d'arbitrage, qui exclut la compétence des tribunaux étatiques lors de la survenue d'un litige dans le cadre de l'exécution des obligations d'un contrat.

Les restrictions décidées par Robinhood ont suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux, accusant la fintech de favoriser les grands fonds spéculatifs au détriment des petits porteurs. D'autant plus ironique étant donné son nom, référence à Robin des Bois, qui vole aux riches pour donner aux pauvres. L'élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a ainsi ironisé sur Twitter : "c’est quelque chose de voir les gens de Wall Street ayant longtemps traité notre économie comme un casino se plaindre qu’un forum de discussion sur Internet traite également le marché comme un casino".

 

 

 


Ces hedge funds sont généralement mal vus dans l'opinion populaire aux Etats-Unis. La crise financière de 2008 et 2009, qui a vu de nombreuses familles expulsées de leur foyer mais pour laquelle le secteur financier n'a pas été véritablement puni, a particulièrement marquée les esprits, et semble motiver de nombreux participants à ce mouvement citoyen.

Une levée d'un milliard de dollars 
Ce vendredi, pour faire face à l'augmentation des frais de compensation, Robinhood a dû lever 1 milliard de dollars auprès de ses investisseurs existants. Il a également tiré des lignes de crédit auprès d'un groupement de banques, Morgan Stanley, Barclays, Wells Fargo et Goldman Sachs. En effet, afin de prévenir tout risque de défaut de paiement, la société doit déposer des garanties auprès des chambres de compensation.

Le choix fait par Robinhood de suspendre temporairement les transactions a fait le bonheur de ses concurrents, tel que Webull. La plateforme de trading est désormais classée numéro un parmi les applications gratuites sur l'App Store, d'après Sensor Tower. Pourtant, elle a également limité une partie des opérations sur GameStop, mais seulement pendant quelques heures. Beaucoup d'autres applications concurrentes en ont fait de même.

Est-ce légal ?
Il reste à savoir si la bataille menée par ces petits porteurs portera ses fruits sur le long terme, puisque celles et ceux qui ont investi hier dans les actions GameStop commencent à les revendre rapidement. La question se pose également de la légalité de cette opération. Aux Etats-Unis, il est interdit de mentir ou de partager de fausses informations en Bourse pour faire monter ou baisser le cours d'une action.

C'est la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme de la bourse américaine, qui est chargée de veiller au bon respect des règles financières. Pour l'instant, elle n'a pas lancé de procédure. Ce qui étonne beaucoup d'experts. "Un trading aussi volatil qui repose sur des opinions alors que l'activité de l'entreprise ne justifie pas les mouvements de l'action est exactement ce qui peut faire l'objet d'une enquête de la SEC", a déclaré Jacob Frenkel, ancien juriste à la SEC, désormais à la tête du cabinet juridique Dickinson Wright, sollicité par Reuters.

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.