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Au Canada, on dispense des cours d'intelligence artificielle dès l'école primaire

Reportage Depuis septembre 2019, l’organisme Kids Code Jeunesse propose des ateliers sur l’intelligence artificielle aux enfants de l'école élémentaire dans l’ensemble du Canada. Une première mondiale à l’échelle d’un pays. Reportage en classe.  
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Au Canada, on dispense des cours d'intelligence artificielle dès l'école primaire
Au Canada, on dispense des cours d'intelligence artificielle dès l'école primaire © Kids Code Jeunesse

Les élèves de l’école Armand-Lavergne, située à la pointe nord-est de Montréal, devront exceptionnellement faire leur récréation à l’intérieur en ce glacial après-midi de décembre 2019. La faute au mercure, aisément descendu sous les -10 °C. Pas de quoi altérer pour autant l’enthousiasme de la classe de "Madame Isabelle", du nom de leur enseignante.

 

Car aujourd’hui, la quinzaine d’écoliers, âgés de 10 et 11 ans, s’apprêtent à recevoir un cours un peu spécial : une initiation à l’intelligence artificielle (IA). Cet atelier est donné par Jean-Denis, instructeur chez Kids Code Jeunesse, un organisme qui forme depuis 2013 des enseignants et élèves canadiens à la programmation et aux compétences numériques.

 

Des enfants bien informés

La scène d’introduction est d’ailleurs fascinante à observer. À la question “Qui peut me dire ce qu’est l’intelligence artificielle ?”, les petites mains se lèvent et les réponses fusent : “Siri”, “Alexa”, “OK, Google” ! Première surprise donc : ils savent très bien de quoi il s’agit et ce que cela signifie dans leur quotidien – en l'occurrence avec les assistants vocaux d’Apple, Amazon et Google.

 

Quand on pose la question aux adultes, ils vont généralement répondre 'robot' ou encore 'Terminator'. Mais les enfants, eux, ont grandi dans un environnement où ils ont été habitués à interagir avec leur téléphone”, explique Lucie Luneau, la conceptrice et responsable de ce nouveau programme éducatif, lancé en septembre dernier.

 

Devenir maître de la technologie

Pour cette Française, arrivée sur les bords du Saint-Laurent pour finir sa maîtrise en neuroscience il y a huit ans, l’objectif est clair : faire comprendre la technologie aux enfants pour qu’ils en soient maîtres. “L’idée n’est pas d’en faire des futurs experts en IA mais de leur expliquer comment cela marche et de déconstruire certains clichés. Par exemple que les décisions de la machine sont parfaites ou que les humains sont absents du processus”, poursuit-elle.

 

 

Rien de tel qu’un jeu pour l’illustrer concrètement. La classe est ainsi divisée en quatre équipes avec, pour chacune, des cartes qui qualifient soit la taille, la texture, la couleur ou la forme d’un objet. Jean-Denis désigne alors une personne qui va jouer le rôle du robot. Cette dernière sort de la salle tandis que l’instructeur montre au reste de la classe une carte avec un objet à faire deviner. Les équipes doivent alors choisir les cartes qui permettront au "robot" de trouver l’objet grâce à ses caractéristiques. Le premier n’aura eu besoin de voir que les cartes "courbé" et "jaune" pour découvrir qu’il s’agissait d’une banane.

 

Après plusieurs parties, Jean-Denis demande à la classe le rapport entre ce jeu et l’intelligence artificielle ? “Nous, on a un vrai cerveau, il n’est pas en plastique comme celui des machines !”, lance l’un des écoliers. L’instructeur présente alors, dans une partie plus théorique, le fonctionnement d’une IA : si l’humain peut se servir de ses cinq sens pour découvrir un objet, le robot, lui, ne peut le faire que grâce à la reconnaissance de ses caractéristiques, en visionnant de nombreuses images… étiquetées manuellement.

 

Une première dans le monde

L’idée de ce programme vient de Kate Arthur, la fondatrice de Kids Code Jeunesse. Lors d’un atelier de codage en classe, en 2018, cette mère de trois enfants voit une professeure utiliser Siri devant les élèves. “Je me suis tout de suite dit qu’il fallait leur faire comprendre comment cela fonctionnait. Nous, nous connaissons la vie sans IA, mais eux sont la première génération à être entourée par l’intelligence artificielle”, indique-t-elle.

 

 

L’organisme sans but lucratif, spécialisé à l’origine dans des cours de programmation pour enfants, décide donc de concevoir un nouvel atelier sur l'intelligence artificielle, l'éthique et la citoyenneté numérique, en s’appuyant sur des experts de Mila, l’institut québécois d’intelligence artificielle, dont nous vous avons parlé ici. “Notre focus, ce n’est pas le codage mais plus globalement l’éducation aux outils avec lesquels nos enfants vont vivre”, ajoute Kate Arthur.

 

Et surprenamment, Kids Code Jeunesse se retrouve pionnier dans ce domaine dans le monde. “Après de multiples recherches, nous nous sommes rendus compte qu’il n’existait rien pour les enfants dans ce domaine”, constate Lucie Luneau. “J’étais convaincue que c’était une nécessité, lance malgré tout Kate Arthur. Lors du projet-pilote, l’enseignante était d’ailleurs surprise du niveau d’engagement des enfants.”

 

Le gouvernement fédéral canadien s’est lui aussi montré enthousiaste. Dans le cadre du programme CodeCan, dont l’objectif est l’acquisition de compétences numériques pour les plus jeunes, il a accordé pour les deux prochaines années une aide de 8,1 millions de dollars canadiens à Kids Code Jeunesse (sur une enveloppe globale de 60 M$ CAN). Avec l’objectif de former 1 million d’enfants et 50 000 enseignants dans tout le pays d’ici 2030. “Mon objectif est d’atteindre ces résultats d’ici deux ans, le sujet est trop urgent !”, confie avec détermination Kate Arthur, auteure d’une tribune récente sur le sujet.

 

 

Sensibilisation à l’éthique

Après la partie théorique, la classe de "Madame Isabelle" s’anime de nouveau. Équipés d’un ordinateur, les jeunes écoliers testent concrètement l’entraînement d’une IA par le biais du site Teachable Machine, conçu par Google. Filmés par leur webcam, ils doivent s’enregistrer en train d’effectuer trois gestes différents. Puis refaire ces mêmes gestes et voir si la machine arrive à les reconnaître. “Pour le moment, notre atelier traite de la reconnaissance d’images car il y a des outils déjà disponibles. Mais nous sommes en train de développer une plateforme pour faire de la reconnaissance de texte lors d’une nouvelle formation", livre Lucie Luneau.

 

En conclusion, Jean-Denis aborde le volet éthique en prenant l’exemple de YouTube, qui se sert de l’intelligence artificielle pour proposer du contenu similaire à celui que l’on a déjà recherché… pour inciter à rester sur la plate-forme. “Ah oui, c’est vrai que les vidéos suggérées dépendent un peu de ce que je viens de regarder…”, découvre subitement cet élève. Pour qui l’intelligence artificielle est désormais un peu moins mystérieuse.

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