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Carlo Bozotti doit sauver sa peau à la tête de STMicro

Analyse Carlo Bozotti, le patron du fabricant franco-italien de semi-conducteurs STMicroelectronics, cristallise toutes les critiques. Sa gestion de l’activité circuits numériques avancés fragilise sa position. De l’issue de ce dossier ultra sensible dépend son avenir à la tête du groupe.
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Carlo Bozotti doit sauver sa peau à la tête de STMicro
Carlo Bozotti doit sauver sa peau à la tête de STMicro © STMicroelectronics
Les jours de Carlo Bozotti à la tête de STMicroelectronics sont-ils comptés ? Officiellement, non. Son mandant en tant que PDG, renouvelé en juin 2014, court jusqu’à mi-2017. Mais des voix s’élèvent pour réclamer sa tête. Selon le rapport d’expertise, commandé par le Comité central d’entreprise au cabinet Secafi, "il est urgent de renouveler l’équipe de direction, de redonner du sens et une motivation aux équipes et de stopper l’hémorragie des pertes de compétences."
 
"L'Alain Delon de la boîte"
 
C’est que cet ingénieur italien, en poste de président et CEO depuis mars 2005, cristallise toutes les critiques. Les syndicats le tiennent pour responsable des difficultés que le groupe rencontre depuis presque 5 ans. "Au cours de ses 10 ans de présidence, STMicroelectronics a chuté de la 3e à la 11e place mondiale des entreprises du semi-conducteur, et s’est enfoncé dans une financiarisation à outrance de sa gestion sans aucun résultat. Le chiffre d’affaires s’est effondré depuis 2005 de près de 20% et les bénéfices ont disparu depuis des années malgré un contexte porteur et des marchés en forte croissance", écrivent les élus du Comité central d’entreprise dans une lettre d’alerte adressée, le 16 juin 2015, aux gouvernements français et italien, et à la Commission européenne.
 
Un ancien cadre dirigeant de STMicroelectronics garde pourtant un bon souvenir de Carlo Bozotti : "C’était un brillant ingénieur et un excellent vendeur, on le voyait comme l’Alain Delon de la boîte." Quand il rejoint le groupe en 1977, cet ingénieur de l’université de Pavie, né en 1952 à Noviglio, près de Milan, se fait tout de suite remarquer par ses talents de commercial. Partout où il est envoyé, il multiplie les ventes. Sa tactique ? Se lier à quelques gros clients, leaders sur leurs marchés, pour garantir un chiffre d’affaires récurent stable.
 
Ses clients clés sont Nokia, Sony, Ericsson, BlackBerry, Seagate, Bosch ou encore Continental. La formule fonctionne à merveille jusqu’en 2010. L’effondrement de Nokia, de Sony-Ericsson et de Blackberry dans les mobiles plonge le groupe dans la tourmente. Rien que pour Nokia, qui représentait alors près de 20% du chiffre d’affaires total, la perte de revenu atteint vite le milliard de dollars. Fin 2013, Carlo Bozotti fait un virage stratégique à 180 degrés : "Plus jamais un client ne représentera plus de 10% du chiffre d’affaires." Il intime l’ordre aux commerciaux de partir à la chasse aux petits clients. Pas simple. Le réseau de distributeurs, qui sert ce marché diffus, ne représente que 30% des ventes de ST, contre 70% pour son concurrent Texas Instruments.
 
"sans lisibilité et court-termiste"
 
Depuis quelques années, Carlo Bozotti ne fait que régler des problèmes. S’il l’a fait sans trop de vague dans les mémoires flash, les circuits pour téléviseurs et les puces pour mobiles, il se heurte aujourd’hui à une fronde générale au sujet des circuits pour décodeurs et Asic, dernier bastion du groupe dans les circuits numériques avancés et foyer chronique de pertes.
 
En mai dernier, à l’occasion d’une réunion avec les investisseurs, à Londres, il frappe un grand coup: "Les pertes deviennent intenables. Le problème a besoin d’être réglé et nous allons le régler." Une détermination qui lui vaut d’être applaudi par la salle mais qui provoque un coup de tonnerre en interne. Même le conseil de surveillance, où siègent deux représentants de l’Etat français, lui reproche un acte public précipité. Les syndicats se mobilisent et font courir le risque de perte de 1000 emplois en France et la fermeture à terme d’une usine à Crolles, près de Grenoble, ou à Rousset, près d’Aix-en-Provence. C’est la panique dans les régions Rhône-Alpes et PACA, qui abritent l'essentiel des troupes de ST. A l’approche des élections régionales, les élus montent au créneau et portent le problème  jusqu’au sommet de l’Etat : l’Elysée. C’est désormais un dossier politique ultra sensible.
 
Stratégie "sans lisibilité et court-termiste", manque de vision des produits et des marchés, gestion trop financière et pas assez industrielle… Les reproches fusent. Et ils ne viennent pas que des syndicats. Ils sont largement partagés par Bercy, qui représente les intérêts de l’Etat-actionnaire présent dans le capital de la société à hauteur de 27% avec l’Etat italien. Baisse des budgets R&D, gel des investissements industriels, contrôle des coûts… Les activités sont mises au régime sec ces dernières années. Mais malgré les pertes, les actionnaires bénéficient toujours d’une redistribution généreuse de dividendes. Ce qui agace les salariés et renforce la perception de financier qu’ils ont de leur patron.
 
Plus gestionnaire que visionnaire
 
Le style de Carlo Bozotti irrite en interne. "Il est froid, glacial, note un délégué syndical. En dehors du rendez-vous annuel, on ne le voit jamais. Il n’est jamais venu à un comité central d’entreprise." Ce qui tranche avec son prédécesseur parti en 2005, Pascale Pistorio, connu pour sa phrase: "Mon siège social, ce sont mes usines." "C’est normal, explique un ancien cadre du groupe. Pistorio, en bon sicilien, aimait parler aux gens pour les entraîner avec lui, et cela marchait très bien. Bozotti, un italien du Nord, est plutôt tourné vers ses collaborateurs les plus proches." "Ceci ne l’empêche pas d’être quelqu’un de sympathique et chaleureux", modère un autre ancien cadre. Mais son absence sur le terrain et dans les médias en donne l’image de quelqu’un isolé dans son siège social à Genève.
 
Tout cela donne l‘impression de quelqu‘un de distant et d‘un patron davantage gestionnaire que visionnaire. "A son crédit, il a hérité d’une situation difficile et a eu à régler ces dernières années des problèmes en série, le tout dans un environnement compliqué, relativise Jean-Christophe Eloy, PDG de Yole Développement, un cabinet français d’études de marché en électronique. Ce n’est pas simple dans une société au capital verrouillé par les Etats français et italien." En effet Carlo Bozotti ne peut conclure une alliance, arrêter une activité ou licencier du personnel sans l’accord de ses deux actionnaires de référence. Il n’a pas la même marge de manœuvre qu’un patron de NXP, Infineon ou Texas Instruments.
 
Cela se voit dans le dossier dit du "Digital", qui concerne les difficultés des activités de circuits numériques avancés. Bercy exige au préalable une nouvelle stratégie "offensive" avant toute décision d'envergure. Le patron est ainsi contraint de temporiser. Au risque de perdre de sa crédibilité devant les marchés financiers. Il doit ménager des intérêts contradictoires et regagner la confiance de l'Etat-actionnaire français. De l’issue de ce dossier dépend son avenir à la tête du groupe.

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