Comment la guerre en Ukraine ébranle la tech russe

Les sanctions lancées suite à l’invasion militaire fragilisent les sociétés de la tech russes, touchées de manière variable suivant leur positionnement sur le marché.

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Comment la guerre en Ukraine ébranle la tech russe

A l’instar de l’ensemble de l’économie locale, la tech russe est extrêmement fragilisée par le panel des sanctions faisant suite à l’invasion russe en Ukraine à la fin février. Mais la crise touche toutefois les fleurons numériques russe à des degrés divers. Certains vont perdre leurs marchés à l’export tandis que d’autres, au contraire, se destinaient d’abord à répondre aux besoins locaux, et pourraient donc être moins touchés.

"Il y avait un écosystème très dynamique en Russie, avec une série de réformes après les années 2010 qui a permis de favoriser ce secteur poussé par plusieurs grands acteurs, tels que Yandex, VK, WildBerries et Rambler.ru", observe la doctorante en géopolitique Marie-Gabrielle Bertran. Ainsi, cette spécialiste du développement logiciel en Russie remarque qu’une des limites aux sanctions occidentales réside dans les nombreuses alternatives existantes aux outils proposés par les grandes entreprises américaines de la tech.

Plus d'accès aux services cloud américains
De nombreux services informatiques occidentaux ne sont en effet désormais plus disponibles en Russie, comme Paypal. Des retraits qui vont déstabiliser les entreprises, le cas le plus critique étant celui, selon Marie-Gabrielle Bertran, du secteur du cloud qui repose en bonne partie sur des infrastructures basées en dehors de Russie. Le média russe Kommersant s’est ainsi fait l’écho d’inquiétudes de l'exécutif sur la forte demande en serveurs.

Cependant, il est clair que les sanctions financières ont déjà un impact en profondeur sur les entreprises russes. Tigran Khoudaverdian, le patron arménien de Yandex, l’un des fleurons du numérique russe, vient par exemple d’annoncer sa démission après avoir été ajouté à la liste noire des Russes dont les avoirs dans l’Union européenne seront saisis.

Et même si ce groupe, connu pour son moteur de recherche, son produit phare, semble relativement protégé par le positionnement de ses activités dans l’espace russophone, des inquiétudes sur un possible défaut de paiement se sont également déjà faites jour. Son homologue VK – l’équivalent de Facebook en Russie –, cotée à Londres, vient elle de signaler qu’elle pourrait ne pas avoir assez de liquidités pour rembourser une obligation de 400 millions de dollars.

Perte de confiance dans Kaspersky
Au-delà des sanctions, les firmes de la tech russe sont aujourd’hui confrontées à un très sérieux problème d’image. Après que le cyberpompier de l’Etat français, l’Anssi, ait alerté sur les risques potentiels, à terme, des produits de la société de cybersécurité Kaspersky, son équivalent allemand, le BSI, vient également de recommander l’abandon de son logiciel antivirus. Une décision politique, a aussitôt regretté la firme d'Eugène Kaspersky, qui avait appelé personnellement sur Twitter à l’ouverture de négociations pour arrêter la guerre.

L’invasion militaire a ouvert “une nouvelle crise de confiance” de Kaspersky avec ses clients, une question cruciale pour une firme spécialisée dans la sécurité, observe Marie-Gabrielle Bertran. Banni il y a cinq ans des réseaux fédéraux aux Etats-Unis sur fond de soupçons d’espionnage, le fabricant d’antivirus avait répliqué en ouvrant des centres de transparence pour montrer patte blanche.

C’est un coup dur pour le fabricant d’antivirus, qui se présente, plutôt qu’une société russe, comme une entreprise mondiale. Si son siège est bien basé à Moscou, la capitale russe, l’entreprise est d’ailleurs contrôlée par une holding immatriculée au Royaume-Uni. Kaspersky réalise en dehors de Russie 80% de son chiffre d’affaires, qui s’est élevé à environ 700 millions de dollars en 2020.

Fuite des cerveaux
Mais le phénomène le plus inquiétant pour les entreprises de la tech russe semble celui de l’exode des cerveaux. The Bell, un média russophone spécialisé sur l’économie, rapporte des inscriptions en masse de développeurs russes sur des channels Telegram consacrés à l’exil.

Un problème crucial pour l’économie russe, qui manque déjà, selon le média Kommersant, de 500 000 à un million d’informaticiens. "L’exode des cerveaux n’est pas nouveau, remarque le chercheur Julien Nocetti, mais il va s’accélérer: c’était une tendance manifeste depuis 2014 et l’annexion de la Crimée."

Outre ces départs en masse, les entreprises de la tech russe risquent d’être confrontées à un problème de motivation interne. En témoigne cette lettre ouverte, signée par plus de 33000 personnes - fermée depuis les nouvelles lois restreignant la liberté de parole - d’une employée de la tech russe à ses pairs, ou encore les contestations, au sein de Yandex, sur la censure légale mise en oeuvre par le moteur de recherche autour de l’invasion militaire.

La Chine, l’alternative ?
Autant de raisons qui laisseraient à terme, pour Julien Nocetti, deux alternatives au pays de Vladimir Poutine. Soit une stratégie basée sur l’espionnage, à l’instar des vols massifs de technologies opérées durant l’ère soviétique. Soit un virage encore plus accentué vers la Chine. Au risque toutefois, observe le chercheur, de créer des dépendances technologiques très fortes mettant à mal la volonté affichée de souveraineté numérique.

La crise actuelle valide d’ailleurs a posteriori la stratégie des deux fondateurs de l’entreprise russe sans doute la plus connue en France, Telegram. Créée par les deux informaticiens russes à l’origine du réseau social VK, la messagerie s’est finalement installée à Dubaï, hors de portée du pouvoir russe.

Une marche vers l’étranger loin d’être à la portée de toutes les entreprises russes. En septembre dernier, le patron du fleuron de la cybersécurité Groupe-IB avait été arrêté dans des circonstances floues pour haute trahison. Sans doute, suggère Julien Nocetti, parce que la firme avait montré de trop grandes velléités d’indépendance vis-à-vis du Kremlin.

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