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Comment la start-up Implicity simplifie la télécardiologie grâce à l'IA

Étude de cas La start-up française Implicity a créé une plateforme pour simplifier la pratique quotidienne de la télésurveillance cardiaque. Au lieu d'être éparpillées sur les sites des fabricants, les données récoltées par les pacemakers et des défibrillateurs sont centralisées dans un seul et même outil, facilement consultable par les équipes soignantes. Témoignage de l'Institut Mutualiste Montsouris (IMM), qui utilise quotidiennement ce logiciel.
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Comment la start-up Implicity simplifie la télécardiologie grâce à l'IA
Comment la start-up Implicity simplifie la télécardiologie grâce à l'IA © Implicity

Chaque année, en France, environ 65 000 pacemakers et 15 000 défibrillateurs sont implantés aux personnes atteintes de troubles du rythme cardiaque. Grâce à un transmetteur installé au domicile du patient, l'appareil récolte des données qui sont ensuite envoyées et répertoriées sur le site de chacun des cinq fabricants de prothèses cardiaques (Abbott, Biotronik, Boston Scientific, Medtronic et Microport). Il appartient ensuite au cardiologue de consulter ces plateformes pour contrôler la fréquence cardiaque de ses patients. Simple en apparence, ce système est en fait un vrai casse-tête.

"Il faut bien s'imaginer que les médecins reçoivent des milliers de données provenant de cinq plateformes différentes. Honnêtement, ce n'est vraiment pas simple", explique Arnaud Rosier, co-fondateur et CEO de la start-up Implicity, contacté par L'Usine Digitale. Ce cardiologue de formation a voulu simplifier cet aspect de la télésurveillance cardiaque en créant une seule et même plateforme, baptisée "Implicity", qui regroupe et trie toutes les données récoltées par les pacemakers et défibrillateurs.

Compatible avec toutes les marques de prothèses cardiaques, ce logiciel lancé en 2017 permet de dégager du temps aux équipes soignantes en rationalisant le suivi médical à distance grâce à des modèles d'apprentissage automatique qui centralisent et classent les informations en fonction de leur degré d'urgence.

50 hôpitaux français et une dizaine d'établissements américains
Implicity est actuellement utilisé dans 50 hôpitaux et cliniques français, soit auprès de 20 000 patients, et dans une dizaine d'établissements de santé américains. La plateforme a notamment été adoptée par l'Institut Mutualiste Montsouris (IMM), l'un des plus gros centres de rythmologie de France, situé dans le quatorzième arrondissement de Paris. "Actuellement, nous utilisons Implicity pour 1600 patients porteurs de prothèses cardiaques connectées. Au départ, ils n'étaient que 250", nous raconte Maroussia Bigo, infirmière responsable de la télécardiologie à l'IMM.

Sans Implicity, elle pourrait manquer trop d'alertes. "En principe, vous êtes obligés de vous connecter à cinq sites avec des mots de passe différents et une double authentification. C'est compliqué pour suivre correctement le tracé de vos patients quand vous n'êtes que deux pour surveiller 1600 personnes", poursuit-elle. Elle précise néanmoins que si un service de cardiologie compte assez de soignants, l'intérêt d'Implicity est moindre. Dans ce cas de figure, "la consultation de différents sites est totalement faisable", estime-t-elle. 

Les sites des fabricants génèrent de fausses alertes
En plus d'être éparpillées sur cinq sites web distincts, les données récoltées par les appareils connectés sont brutes. "Les alertes générées par les appareils ne prennent pas en compte le dossier médical du patient, si bien que neuf alarmes sur dix ne sont pas le signe d'un danger réel", déclare le CEO de la jeune pousse basée à Paris. Conséquence : les médecins sont parfois réticents à faire de la télésurveillance cardiaque. Or, de nombreuses études démontrent que la télécardiologie améliore considérablement la prise en charge des patients atteints de troubles du rythme cardiaque. En effet, cette forme de télémédecine réduit le nombre de visites de routine et permet une détection précoce de la fibrillation auriculaire, la forme la plus répandue d'irrégularité du rythme cardiaque. 

Pour palier cette problématique, la start-up Implicity a développé des modèles d'apprentissage automatique qui trient et rangent les alertes en fonction de leur niveau de gravité, en recoupant les données récoltées par les appareils avec celles du patient. Ainsi, l'équipe soignante peut savoir en un coup d'œil quels sont les patients à traiter en priorité grâce à un code couleur.

La simplicité d'installation est également un point fort. L'intégration d'un patient est automatique : quand une personne malade est ajoutée sur un site fabricant suite à une implantation, ses données arrivent automatiquement sur la plateforme. "Nous avons mis en place des modalités de récupération de données auprès des fabricants. Nous sommes capables sur un mandat de l'hôpital d'installer des 'tuyaux' entre le système sécurisé côté fabricant et notre système", détaille Arnaud Rosier. Autrement dit, le recours à Implicity n'exige pas d'intégration lourde. Un aspect déterminant pour l'adoption d'un nouveau service, d'après le cardiologue. "En santé, il faut pouvoir améliorer l'efficacité d'un morceau de la chaîne sans tout modifier", estime-t-il.

Une surveillance quotidienne pour éviter les cas graves
Pour Maroussia Bigo, Implicity simplifie considérablement sa pratique quotidienne de la télécardiologie. Munie d'un téléphone portable, elle peut suivre en temps réel les alertes de ses patients, telles qu'un choc électrique produit par un défibrillateur ou un déplacement de sonde. En fonction des situations, elle va décider d'appeler le patient, d'approfondir les investigations.

Implicity est par ailleurs personnalisable. "Tout incident ne génère pas une alerte, explique Maroussia Bigo. Par exemple, si un patient a eu une alerte et qu'on la connaît déjà, on peut désactiver toutes les alertes du même type." Au-delà du triage automatique des données, la plateforme permet au personnel soignant d'échanger des informations, de consulter les dossiers médicaux, d'appeler un patient... Des fonctionnalités absentes sur le site des fabricants. Le docteur Nicolas Mignot, cardiologue et responsable de la télécardiologie à l'IMM, se dit également ravi de cette plateforme. "Implicity permet de centraliser toutes les alertes. Ainsi nous pouvons effectuer une surveillance quotidienne des patients au lieu d'un contrôle tous les trois mois."

Une remontée constante des informations
Maroussia Bigo ajoute qu'Implicity possède un "vrai aspect relationnel", bien que le service soit 100% virtuel. "Quand j'ai débuté la télécardiologie, j'avais l'impression que c'était totalement désincarné. En fait, pas du tout. Vous êtes un référent pour les patients. Certains ont même mon numéro téléphone personnel, argue-t-elle. Je pense qu'à l'IMM nous avons réussi à développer un service humain et techniquement très pointu." Une fierté partagée par Nicolas Mignot qui voit Implicity comme "une vraie révolution de la médecine". "Nous n'attendons plus que le patient soit malade pour trouver un problème en consultation. La remontée constante des informations nous permet de dépister les troubles avant qu'ils ne surviennent.

La télécardiologie a particulièrement montré son intérêt avec la crise sanitaire provoquée par la pandémie de Covid-19. "Pendant le confinement, toutes les consultations en présentiel ont été annulées et remplacées par des téléconsultations", signale Maroussia Bigo. Grâce à Implicity, l'IMM a pu continué à poser des diagnostics via les alertes reçues. "C'était très rassurant pour les patients", affirme-t-elle. Dans le cadre du virus, la jeune pousse a également transféré certaines données à un projet de recherche destiné à analyser l'évolution des troubles du rythme cardiaque. "Nous savions que le Covid provoquait des atteintes cardiaques mais nous ne savions pas ce qu'il se passait à l'échelle du patient, confie Arnaud Rosier. Les travaux semblent démontrer que les grandes annonces médiatiques ont provoqué une augmentation des troubles liés à l'anxiété".

Une pratique trop peu rémunérée, d'après les soignants
Mais tout n'est pas rose dans le monde de la télécardiologie, même avec des outils de pointe. Outre le problème des rémunérations pointées régulièrement par les personnels médicaux, le fait que la France ne remboursait pas l'acte de télésurveillance médicale (jusqu'en 2017) a démotivé nombre de cardiologues à adopter cette pratique. Après dix ans de bataille, l'Assurance maladie a finalement lancé une expérimentation tendant à rembourser cet acte dans le cadre du programme ETAPES (Expérimentations de Télémédecine pour l’Amélioration des Parcours En Santé). Les établissements de santé touchent 130 euros par an et par patient et doivent débourser une quarantaine d'euros par an et par patient auprès de la jeune pousse pour utiliser son service. Implicity ne touche rien de l'Etat. "Nous sommes le seul acteur du programme ETAPES non rémunéré par la Sécurité sociale", assure Arnaud Rosier. 

Nicolas Mignot soulève un autre difficulté, juridique cette fois-ci : l'absence de génération de comptes rendus par Implicity. "Lorsqu'un patient est inscrit en télécardiologie, les médecins ont une responsabilité légale envers lui. Cela se matérialise par la génération de comptes rendus qui peuvent être exigées par les autorités de santé", raconte-t-il. Implicity possède cette fonctionnalité mais l'IMM ne l'utilise pas encore. Plus largement, le cardiologue de l'IMM estime qu'il manque un cadre réglementaire autour l'IoT dans le secteur médical. "Que se passerait-il si un patient m'envoie le tracé cardiaque de sa montre connectée sur mon adresse email personnelle le week-end et que le lendemain il fait un arrêt cardiaque ?", s'interroge-t-il. 
 
Implicity sélectionné par le Health Data Hub
La jeune pousse, qui a levé 4 millions d'euros en mars 2019, souhaite désormais développer de nouvelles fonctionnalités sur sa plateforme. "Nous aimerions qu'Implicity intègre davantage les patients. La plateforme pourrait, par exemple, envoyer des notifications pour avertir l'utilisateur que tout va bien", imagine Arnaud Rosier, qui ajoute qu'Implicity a récemment été sélectionné par le ministère de la Santé et des Solidarités pour faire partie du Health Data Hub. La start-up, composée de 35 collaborateurs, pourra utiliser ce catalogue de données dans le cadre de son projet "Hydro", destiné à développer une solution pour prédire les crises d'insuffisance cardiaque. 

Implicity, qui ne souhaite pas communiquer son chiffre d'affaires, espère également s'imposer comme le leader européen de la télécardiologie. Pour  Arnaud Rosier, hors de question de laisser ce marché aux entreprises américaines ou chinoises. "Ces pays n'ont aucune notion de protection des données personnelles. Aux Etats-Unis, les médecins ne demandent même pas le consentement des patients pour les inscrire à des programmes de télésurveillance. C'est pour dire !", conclut le CEO d'Implicity. 

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