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Comment Sorare a pu décrocher le record de la plus grosse levée de fonds française

Décryptage Vous ne comprenez pas comment une start-up présentée un peu vite comme un éditeur de cartes Panini revisitées à la sauce crypto a pu lever 680 millions de dollars ? L'Usine Digitale vous explique ce qui fait courir les VC.
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Comment Sorare a pu décrocher le record de la plus grosse levée de fonds française
Comment Sorare a pu décrocher le record de la plus grosse levée de fonds française © Sorare

Plus d'un demi-milliard d'euros… 680 millions de dollars, le plus gros tour de table de l'histoire de la French Tech. Pour une entreprise qui a remis au goût du jour les cartes Panini en les numérisant et en "gamifiant" le concept ? Les chiffres de la dernière levée de fonds de Sorare donnent le tournis, et ont surpris tout le monde. Tout le monde, enfin, presque. Les VC de la place avaient senti venir le coup, et ont de bonnes justifications quant à l'ampleur de la somme.

Le concept
Pour commencer, rappelons ce que propose vraiment Sorare. La société met aux enchères des cartes virtuelles de joueurs de football sous la forme de NFT, des actifs numériques garantis comme uniques et réputés infalsifiables car inscrits dans la blockchain. Elle se rémunère par la vente de ces cartes, dont 5% à 15% sont reversés aux 200 clubs de football partenaires. Les cartes existent entre 1 et 1000 exemplaires. A cette dimension de collection s'ajoute une mécanique ludique. Avec les cartes, les utilisateurs composent une équipe de 5 joueurs et affrontent d'autres internautes. Le vainqueur empoche des gains sous la forme de cartes ou de cryptomonnaie (Ether).

Les scores dépendent des résultats des joueurs dans le monde réel, trackés grâce à un partenariat avec Opta, le principal fournisseur de données de football. Il y a donc une part de stratégie dans la composition des équipes, et de pari sur les joueurs qui vont le mieux performer. Les internautes qui possèdent des cartes peuvent également les revendre, comme tout NFT, ce qui ajoute au jeu une composante de spéculation financière.

Un positionnement unique, à la croisée de deux marchés
"Aucune autre plateforme n'a ce positionnement, associant collectibles et fantasy football. Ce sont deux univers qui se rejoignent : les cartes à collectionner, un marché de 5 milliards de dollars au niveau mondial ; et le fantasy sport, qui est un marché beaucoup plus gros qu'on ne le pense, estimé à 50 milliards de dollars dans 5 à 6 ans", nous explique Guillaume d'Audiffret, managing director chez Eurazeo, actionnaire de Sorare, qui a remis au pot une somme non communiquée lors du dernier tour de table.

En France, Mon Petit Gazon (plus de 1,6 million de joueurs) est un digne représentant du fantasy football. Le mode fantasy du célèbre jeu vidéo Fifa, qui permet de jouer au sélectionneur en achetant et revendant des joueurs, est également devenu extrêmement populaire, ce qui a achevé de convaincre Eurazeo du bien-fondé du positionnement. Sans oublier la vénérable série Football Manager, dont le succès ne se dément pas non plus.

Ubisoft, concurrent d'Electronic Arts, l'éditeur de Fifa, a lui-même lancé en mars un jeu de fantasy football en partenariat avec Sorare. "Quand on combine les deux grâce à la technologie avec la partie NFT, qui permet de devenir propriétaire reconnu d'un bien digital, on joue sur un gros marché. Et Sorare a eu la bonne idée de commencer sur le sport le plus populaire au monde, ce qui lui a tout de suite apporté une audience très large, grâce à l'obtention de licences dans le monde entier", poursuit Guillaume d'Audiffret.

Des joueurs qui dépensent 400 dollars par an
En somme, Sorare a réuni les meilleurs ingrédients et a concocté une recette unique en ciblant toutes les catégories de consommateurs qui dépensent sans compter : les collectionneurs, les investisseurs en crypto, les fans de foot, et les adeptes de jeux d'argent. Et ça cartonne.

Les chiffres sont impressionnants. La start-up, qui affirme être rentable, a atteint une valorisation de près de 4,3 milliards de dollars en trois ans d'existence, en employant seulement une trentaine de salariés. Sorare compte 600 000 utilisateurs, dont 150 000 utilisateurs actifs (membres qui ont acquis une carte ou créé une équipe dans le mois) qui passent 40 minutes par jour en moyenne sur la plateforme. Depuis le début de l'année, plus de 150 millions d'euros de cartes ont été échangés. S'il est possible de se constituer une équipe pour une cinquantaine d’euros, un joueur actif dépense en moyenne 400 euros sur Sorare en un an, nous indique Nicolas Julia, le PDG de la start-up. Il vise un chiffre d'affaires d'un milliard de dollars en 2024.

En outre, Eurazeo souligne que "Sorare est en train de créer un écosystème mondial. Des start-up se créent autour de son activité, telle que Sorare Data, créée par un passionné, qui a elle-même levé 700 000 dollars début septembre". Les cartes peuvent même être utilisées dans d'autres jeux indépendants, comme SorareMega et SorareBrag. 

sur-financer pour préempter le marché
Tous ces éléments justifient-ils le montant astronomique levé par l'entreprise ? "En valeur absolue, oui c'est beaucoup. Mais par rapport aux montants investis dans l'écosystème du football, ce n'est rien du tout", relativise Joy Sioufi, partner France au sein de la banque d'affaires GP Bullhound, qui voyait bien Sorare atteindre le rang de licorne.

"Le calcul de Softbank est le suivant : pour dominer le marché, il faut garantir un minimum d'argent aux ligues de football pour en devenir le représentant exclusif. Au lieu de saupoudrer le financement en plusieurs fois, ils préfèrent accorder une sorte d'avance sur paiement afin d'éviter de donner une chance à la concurrence. La question que pose toujours le patron de Softbank est 'si je vous donne plus, qu'en ferez-vous ?' C'est ça, le raisonnement d'une méga levée. La stratégie des fonds tels que Softbank, Tiger ou TCV consiste à préempter un marché en concentrant les capitaux sur un seul actif. Et le marché de Sorare, c'est de donner une valeur marchande virtuelle à des individus, et de les monétiser ailleurs que sur des T-shirts."

De fait, Sorare n'avait pas besoin d'une telle somme. "Après notre Série A de 40 millions d’euros en début d’année, nous ne cherchions pas forcément à lever plus d’argent, nous confie Nicolas Julia. Cette somme nous permettait de réaliser le plan de développement que nous avions à l’époque. Or, cette levée a mis un coup de projecteur sur Sorare. De nouveaux investisseurs nous ont contactés et nous avons réalisé qu’il était possible de déployer un plan d’une ampleur bien plus grande, avec de nouveaux appuis stratégiques. Marcelo Claure, CEO de Softbank Group International, est lui-même passionné de football. Il possède 3 clubs dans 3 pays différents. Nous avons donc décidé de saisir cette opportunité et d’accélérer."

"Le fait est qu'il y a un marché pour la rareté virtuelle"
Reste que l'aspect spéculatif des NFT rend de nombreux observateurs incrédules. Ce qui n'a pas lieu d'être, si l'on écoute les VC. "La partie NFT a aidé la plateforme dans un premier temps, les early adopters étant des crypto-enthousiastes. Mais tout l'enjeu de la société était de massifier ses utilisateurs. Avec 600 000 membres, on est au-delà des crypto-enthousiastes", résume Eurazeo. Sorare confirme : les transferts de fonds proviennent désormais majoritairement d'une carte ou d'un compte bancaire, et plus d'un portefeuille de cryptomonnaie.

Les NFT, chez Sorare en tout cas, vont donc au-delà d'une bulle spéculative limitée à quelques utilisateurs. Pour GP Bullhound, "le fait est qu'il y a aujourd'hui un marché pour ça, c'est dans l'air du temps. Un effet de rareté se crée. Posséder un bout de code rare ou exclusif, cela a une valeur de marché, une valeur psychologique et émotionnelle, même si elle ne vaut que par l'offre et la demande." Certes, certains tentent de profiter de cet engouement à des fins malveillantes, mais il va falloir s'y faire.

Les ventes de NFT ont atteint 2,5 milliards de dollars au premier semestre selon Reuters, et Sorare n'en est pas le seul bénéficiaire. Aux Etats-Unis, Dapper Labs, qui vend des NFT de vidéos de basket et les célèbres Cryptokitties, a levé 250 millions de dollars en septembre. La plateforme serait valorisée plus de 7 milliards de dollars… Et elle vient de signer avec la Liga, le championnat espagnol, pour sortir un nouveau produit en 2022, marquant son entrée dans le monde du football.

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