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Covid-19 : Vers la fin du tout "made in China" pour les fabricants d'électronique ?

Les sous-traitants de l’électronique grand public multiplient les annonces de projets d’investissements hors de Chine. Le dirigeant d’Apple évoque des "réglages d’ajustement".
mis à jour le 04 avril 2020 à 09H25
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Covid-19 : Vers la fin du tout made in China pour les fabricants d'électronique ?
Dans le sud de Taipei, la capitale taïwanaise, ce terrain a été racheté par le sous-traitant Pegatron pour y installer de nouvelles lignes de production. © Adrien Simorre

C’est une vieille usine à la façade décrépie, sur laquelle grimpent quelques herbes folles. Au bord de ce canal du sud de Taipei, seul un gardien aux aguets met la puce à l’oreille. La parcelle vient en effet d’être rachetée par le fabricant taïwanais d’électronique Pegatron pour accroître sa capacité de production à Taïwan. Rapportée par le média financier Bloomberg, l’initiative est la dernière en date d’une série de projet d’investissements hors de Chine annoncée par les sous-traitants taïwanais.

D’Apple à Samsung, ces firmes de l’ombre manufacturent, assemblent et parfois conçoivent les produits pour le compte des grandes marques de l’électronique. La plupart de ces sociétés ont leur siège-social ainsi qu’une poignée d’usines à Taïwan. Mais l’assemblage final s’effectue majoritairement de l’autre côté du détroit. Le géant taïwanais Foxconn, principal assembleur de l’iPhone, emploie ainsi plus d’un million d’ouvriers en Chine, répartis au sein de douze usines géantes.

Les "villes-usines" remises en cause par la pandémie

Ce modèle, basé sur des économies d’échelle, a été mis à rude épreuve par la crise de Covid-19. Les interdictions de déplacement imposées par les autorités chinoises ont conduit à des retards dans la production, comme en témoigne la pénurie de Nintendo Switch, assemblée par Foxconn. La firme anticipe d’ailleurs une diminution de 15 % de ses revenus pour le premier trimestre 2020.

"Le modèle 'gigantiste' prend une sacrée claque, analyse sans détour Pascal Viaud, directeur-général d’UBIK, société spécialisée dans les partenariats et la coopération industrielle basée à Taïwan. Les filières se rendent compte de leur dépendance à la Chine et des risques logistiques que cela implique. Certaines entreprises, notamment les plus petites, ne le savaient pas forcément car cela concerne leur deuxième ou troisième niveau de sous-traitance."

A en croire les annonces récentes des sous-traitants taïwanais, l’épidémie de Covid-19 pousserait les grandes marques à repenser leur chaîne de production. Wistron, autre fournisseur d’Apple, a récemment dévoilé un budget d’1 milliard de dollars pour des projets de nouvelles usines en Inde, au Vietnam et au Mexique. "De nombreux signaux de la part de nos clients nous laissent penser que c’est ce que nous devons faire", a commenté le directeur de la stratégie de Wistron, Simon Lin, lors d’une conférence téléphonique rapportée par le quotidien singapourien Straits Times. Selon Bloomberg, Foxconn aurait de son côté prévu une enveloppe de 17 milliards de dollars pour des projets en Inde et au Vietnam.

 


Le siège de Foxconn, à Taïwan

 

A la recherche d'alternatives à la Chine

"La Chine devient plus risquée pour ces entreprises, qui ont pu avoir l’impression que les autorités ont fait de la rétention d’information pendant l’épidémie, juge Tony Nash, directeur général de Complete Intelligence, une plate-forme de planification des coûts et des revenus des entreprises fonctionnant grâce à l’intelligence artificielle. De plus en plus, ces sociétés cherchent des alternatives à la Chine. C’est une stratégie classique de diminution des risques déjà à l’œuvre, mais qui va sérieusement s’accélérer ces trois prochaines années."

Kuan-lin (le prénom a été modifié) peut en témoigner. Ce commercial travaille pour un fabricant taïwanais dont le client est une célèbre marque américaine d’ordinateurs. Depuis trois semaines, l’employé est sous la pression constante de sa hiérarchie et quitte rarement son bureau avant 22 heures. "En raison de l’épidémie, notre client nous demande d’accélérer un projet de construction d’une usine au Mexique", explique-t-il, les yeux cernés et le teint blême.

La guerre commerciale pèse sur les sous-traitants

La tendance n’est pas nouvelle. La guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis avait déjà poussé une partie de la production électronique hors de Chine. Les fabricants espéraient ainsi échapper aux sanctions de l’administration Trump, appliquées aux produits "Made in China". Dépendant de ses usines chinoises, Foxconn en avait fait les frais : selon les calculs du média spécialisé Bloomberg, les profits du sous-traitant ont chuté de 24 % pour la période d’octobre à décembre 2019.

"Les concurrents qui n’avaient pas de lignes de production à Taïwan ont été désavantagés par la guerre commerciale, confirme un cadre d’une société taïwanaise d’électronique qui dispose d’un outil de production sur place. Grâce à notre usine taïwanaise, nous avons pu réserver nos produits fabriqués à Taïwan au marché américain."

Avec une main d’œuvre qualifiée et des infrastructures de pointe, Taïwan est bien placé pour tirer son épingle du jeu. Le gouvernement taïwanais a d’ailleurs lancé un vaste plan visant à faciliter le retour des usines sur son sol. Mais l’archipel manque de place et dispose d’un avantage comparatif limité. "Taïwan est adapté pour les produits hauts de gamme, qui peuvent être vendus plus chers, fait remarquer ce même cadre. Pour les autres produits, faire fabriquer à Taïwan impacte la profitabilité".

Vers une régionalisation de la production

Le scénario le plus probable semble être celui d’une régionalisation de la production, qui bénéficierait conjointement à plusieurs pays. "Cela ne va pas être un départ massif de Chine, anticipe Tony Nash. Pour l’Asie, il va simplement y avoir davantage de pièces complémentaires fabriquées à Taïwan ou au Vietnam. Pour le marché américain, ce pourrait être le Mexique."

Comme le suggère une note de la société Deloitte, ce déplacement pourrait aussi s’accompagner d’une numérisation accrue de la chaîne de production. Joint par L’Usine Digitale, Eddie Chang, responsable des finances au sein d’ASE Group, un des mastodontes taïwanais de l’assemblage et du test de circuits électroniques, confirme ce virage à venir : "Nous allons valoriser les technologies permettant le travail en équipes virtuelles et l’automatisation industrielle. Nous envisageons aussi d’augmenter l’automatisation de notre logistique pour réduire les interactions humaines".

La Chine n'a pas dit son dernier mot

L’évolution récente de l’épidémie invite toutefois à la prudence. En Chine, les principales usines ont retrouvé leur niveau de fonctionnement d’avant crise. Foxconn a pu rétablir la production du nouvel iPhone SE à coups d’embauches massives et de primes au travail gonflées. "Pendant la crise en Chine, nos usines étaient à 60% de leur capacité, aujourd’hui on n’est pas loin du 100%", confirme un cadre du secteur dont les usines sont à Shenzhen.

Dans le même temps, les pays présentés comme alternatives à la Chine sont à leur tour impactés par l’épidémie. En Inde, où Apple produit ses iPhones à destination du marché local, Foxconn et Wistron ont annoncé avoir suspendu leur production jusqu’à la mi-avril. L’Etat américain du Wisconsin, où une usine de Foxconn doit bientôt sortir de terre, connaît ces derniers jours une hausse vertigineuse du nombre de cas de contaminations.

"La nouvelle tournure qu’a pris la crise Covid-19 change la donne, estime Aymeric Mariette, chargé d'études au Comité France Chine. L’attitude [des entreprises du secteur de l’électronique situées en Chine] est désormais beaucoup plus attentiste en ce qui concerne les relocalisations". Le PDG d’Apple, Tim Cook s’est d’ailleurs défendu à la fin du mois de février de tout mouvement d’ampleur, préférant parler de "réglages d’ajustement" liés à la crise.

Surtout que la Chine ne laissera pas si facilement ces entreprises lui filer entre les doigts. Les enjeux stratégiques sont conséquents : l’écosystème de fournisseurs électroniques a permis aux marques chinoises, comme Huawei, de marcher dans les pas des géants américains. "Les autorités chinoises mènent des offensives de charme envers les investisseurs étrangers en Chine, par exemple avec la promesse d’une égalité de traitement dans l’accès aux aides financières, la facilitation des investissements ou encore l’annonce de nouvelles réformes, analyse Aymeric Mariette. La Chine sait qu’elle a désormais de l’avance sur les autres grandes économies mondiales et compte en tirer profit."

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