De la disruption digitale… aux produits responsables

Le changement climatique est le grand défi du 21e siècle. Mais comment y faire face dans notre société où le consumérisme est poussé à l'extrême ? En concevant des produits responsables, avancent Alexis Nicolas et Matthieu Vetter dans cette tribune.

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De la disruption digitale… aux produits responsables

Nos voitures électriques précipitent l’appauvrissement des ressources, nos gadgets connectés nuisent à l’environnement et nos abonnements aux plateformes de streaming, précieuses alliées du confinement, prennent trop de place dans la bande-passante mondiale… Nous sommes peu de choses face à une menace existentielle qui s’immisce dans les moindres recoins de notre quotidien.

Néanmoins, le philosophe Stiegler présentait le digital comme un Pharmakon : à la fois le remède et le poison dans la mesure où il porte intrinsèquement en lui le problème et la solution. L’impact des "produits" numériques n’est donc pas uniquement le fait des utilisateurs, et c’est bien à nous, concepteurs, d’assumer notre part de responsabilité en créant, en conscience, des produits finalement responsables.

Oeuvrer à définir le produit “responsable”

Les entreprises doivent en premier lieu comprendre et identifier leur rôle pour préserver la planète et, par conséquent, concevoir des produits qui contribuent à l’habitabilité du monde. Une question reste omniprésente : Comment construire ou transformer nos produits pour faire face aux enjeux environnementaux et sociaux, tout en trouvant un équilibre économique viable ? Il y a urgence à se poser cette question mais surtout à trouver des pistes pour changer notre paradigme : rendre nos produits responsables en eux-mêmes, mais aussi dans leurs usages.

Posons une définition d'un produit responsable, tout en sachant qu’elle ne fera pas l’unanimité. Un produit digital est composé de deux facteurs : une expérience (création de valeur, fonctionnalités, design, engagement, etc.) et une gestion du risque (sécurité, automatisation, technologie à jour, standards, etc.). La dimension responsable modifie ces facteurs pour proposer des expériences responsables qui prennent en compte la valeur économique, la contribution aux fondations sociales et à l’environnement, et une gestion de l’incertitude.

Construire des produits responsables…

Dans nos métiers de conception et de fabrication de produits digitaux, deux chemins méritent d'être empruntés parallèlement : rendre responsables nos produits et construire des produits responsables dans leurs usages. Attardons-nous sur le premier : “responsabiliser” nos produits actuels pour réduire l’impact négatif sur l’environnement et le social. Nous pouvons ici mettre en relief quatre Atlas, ces dieux antiques qui supportent la Terre et nous aident à faire mieux, à faire levier sur nos esprits ingénieux.

Premièrement, l’écoconception regroupant le Green IT, la sobriété numérique, la rétrocompatibilité... En France, le référentiel est le RGESN. Il existe un certain nombre de formations, de bonnes pratiques à mettre en œuvre, et on peut lister quelques interrogations clés : ai-je optimisé mon code et mes interfaces? Le produit est-il rétro-compatible avec les anciens appareils ? Ai-je contribué à restreindre le service numérique à un besoin utile non déjà couvert par une solution existante ?

Deuxièmement, l’inclusion et accessibilité (le RGAA) regroupant l’accessibilité numérique, le design inclusif, la chasse aux biais algorithmiques… Mon équipe a-t-elle la plus grande diversité sociale dans sa recherche utilisateurs et ses tests de fonctionnalités? Peut-on débrayer facilement vers une solution humaine et le moins numérique possible ? Les algorithmes développés sont-ils explicables et auditables ?

Troisièmement, le respect de la vie privée regroupant la collecte de données, la protection et la sécurité des données … le fameux RGPD.

Enfin, quatrièmement, la visée d’une finalité extra-financière regroupant l’ IT4Green, IT4Good... Il existe deux référentiels témoins, la théorie du Donut de Kate Raworth et les ODD (17 objectifs de développement durable) de l’ONU. Et ces quelques questions clés : est-ce que je connais les impacts positifs sociaux et environnementaux de mon service numérique ? Est-ce que je connais les coûts environnementaux et sociaux ? Sont-ils mesurés, communiqués, auditables et limités au maximum ?

…Aux usages responsabilisés

Ici, il y a une question éthique de se demander ce qui est souhaitable. Des chercheurs du CEA ont proposé le concept de right-tech : la technologie souhaitable dans le bon contexte. Mais comment construire des produits responsables qui génèrent un usage souhaitable pour la société et l’environnement ? Après avoir inclus une triple dimension (financière, sociale et environnementale, comme appréhendé dans la directive CSRD) ; il nous faut construire les produits autour de trois nouveaux piliers: Une vision polyphonique, un écosystème repensé et l’organisation collective.

La vision doit être habitée par tous les acteurs du produit : les concepteurs, les créateurs mais aussi les utilisateurs, les fournisseurs. Assumer ce que le chercheur Christian Salmon nomme le “chant polyphonique” (qui parfois peut être contradictoire) comme un élément décisif dans le changement d’usage. Émerge ainsi une vision polyphonique du produit, signe d’une appropriation du Why par le collectif.

Ensuite, il faut repenser l’écosystème du produit au-delà de la chaîne de valeur. Comme le souligne l’économiste Timothée Parrique, un enrichissement invisible échappe aux comptes. Notre modèle économique étant basé sur le PIB, il ne “compte” que ce qui relève d’échanges financiers sans inclure les dons, les coups de main, les seconds ou troisièmes usages… Il est ainsi utile de cartographier l’ensemble, l’économique comme le social et l'environnement (financiarisé ou non).

Les produits responsables dans leurs usages n’appartiennent plus à un groupe de personnes, seuls maîtres à bord, mais bien à un groupe de bénéficiaires. Cette nouvelle organisation va s’appuyer sur un cadre de travail rigoureux pour permettre l’autonomie des parties prenantes. Les nouvelles formes de management et de prises de décision (sociocratie, open source, blockchain…) seront des modèles à expérimenter pour faire émerger ces nouveaux produits.

Le produit fait société. Repensons nos produits dans les sociétés dans lesquelles ils se déploient pour les considérer comme des biens communs.

Alexis Nicolas et Matthieu Vetter, Octo Technology


Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction.

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