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"Derrière l'outil numérique, c’est une forme d’addiction au temps court qui fait dérailler la communication", analyse Thierry Venin

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Homme d'entreprise et chercheur associé,Thierry Venin publie Un monde meilleur Survivre dans la société numérique aux éditions Desclée de Brouwer. Dans cet ouvrage, nourri par une riche expérience de terrain et de nombreux témoignages, il s'intéresse aux effets indésirables des outils numériques.  Pour nous, il revient sur les effets d'un de ses outils censés simplifier la vie et qui, pourtant la complique : le courriel. 

Derrière l'outil numérique, c’est une forme d’addiction au temps court qui fait dérailler la communication, analyse Thierry Venin
Thierry Venin est l'auteur de Un monde meilleur ? (éditions desclée de Brouwer) © DR desclée de Brouwer

L’usine digitale : Qu’est-ce qui vous a amené à publier Un monde meilleur, survivre dans la société numérique ?

Thierry Venin : Cela fait trente ans que je travaille dans l’informatique. Nous vivons une grosse déception. Je n’ai pas l’impression que les gens se portent mieux, alors que le nombre de "machines" pour nous débarrasser des tâches répétitives a explosé. J’entendais de plus en plus de personnes se plaindre de manquer de temps, d’être stressé. J’ai eu envie de gratter pour comprendre ce qui était en train de se passer, pour savoir si, comme j’en avais l’intuition, il y a un lien entre la pandémie de stress et la transformation informatique.

 

 

A vous lire, on a le sentiment que les outils informatiques et les Tic promettaient des gains de productivité et qu’à l’arrivée ils contribuent à réduire la productivité. Comment expliquer cet écart entre le programme et le résultat ?

Vous allez un peu loin. On a l’un et l’autre. Certaines tâches difficiles, répétitives ont été allégées. Par exemple, il y avait des pools de secrétaires dont le métier consistait à déchiffrer des textes mal écrits. L’arrivée de l’ordinateur apporte une amélioration de la productivité.

Cependant, comme tous les systèmes techniques, l’informatique a des propriétés propres, difficiles à anticiper. Prenez le courrier électronique. Qu’une personne envoie un e-mail à une personne ou à plusieurs centaines de personnes, cela revient au même pour l’expéditeur. Il n’a pas à supporter le coût économique de son action. De nouveaux outils ont été mis en place sans qu’on réfléchisse aux conséquences possibles.

 

Vous écrivez d’ailleurs qu’on a ouvert "des autoroutes de l’information sans élaborer un code de la route, ni de règles de bonne conduite".

Nous sommes dans la période infantile des technologies de l’information et de la communication. Prenons une analogie : on ne dort pas avec la lumière électrique allumée, depuis l’invention de l’électricité. Or, de nombreuses personnes gardent leur portable ouvert la nuit. C’est paradoxal.

De la même façon, certains usages actuels ne sont pas remontés à la conscience des personnes, des dirigeants. J’ai calculé que pour une entreprise de 2500 personnes, le temps de traitement des courriels représente l’équivalent de 500 temps plein par an, soit 11 millions d’euros. Ce n’est pas conscient, tout le monde se débrouille comme il peut.

A l’inverse, dans n’importe quelle entreprise, le service Courrier est organisé.

 


Comment expliquez-vous qu’en dépit de la financiarisation des entreprises, personne n’a fait ses calculs. Le courriel représente un gâchis d’énergie et de moyens ?

Encore une fois, nous en sommes au tout début. Des voix commencent à s’exprimer sur le sujet. J’en veux pour preuve un représentant du Medef expliquait récemment que le top management devrait cesser de considérer l’informatique comme un moyen fonctionnel parmi d’autres. Pour lui, il devrait être considérer comme faisant partie du socle stratégique de l’entreprise.

En effet, beaucoup trop de dirigeants continuent de considérer l’informatique comme dans les années 80 : on lui demande de ne pas faire parler d’elle. Or l’informatique aujourd’hui a débordé du lit des informaticiens. Elle a des effets sur toute l’organisation, elle participe à la pandémie de stress.

 

Les directions des ressources humaines ne devraient-elles pas être le contrepoids ? Le font-elles ?

Cela commence, une pensée critique se développe peu à peu. L’infobésité, l’excès de courriels sont des phénomènes qui intéressent un nombre croissant de personnes dans l’entreprise. Une étude européenne d’ampleur a montré que les chefs d’entreprises mettent au même niveau de préoccupation le stress et les accidents du travail.

Je suis plutôt optimiste sur la dynamique qui se met en place. Avec ce livre, j’espère contribuer à la prise de conscience. Le but est d’éviter que les effets indésirables ne deviennent dominants.

 

Les outils d’information et de communication ont souvent été implantés dans les entreprises sans mode d’emploi. Même si les individus sont conscients dans le meilleur des cas par les effets induits, j’ai l’impression qu’ils supporteraient très mal qu’on réduise l’utilisation des mails. De quels leviers disposent les entreprises ?

Atos qui remplace les mails internes par des outils collaboratifs constitue une expérimentation intéressante. De même Volkswagen qui coupe l’accès au serveur en dehors des heures de bureau.

Face aux problèmes posés, une réglementation brutale et uniforme serait problématique. il faut prendre en compte le contexte commercial, social. Il faut opérer un décryptage profond et fin des effets indésirables pour trouver les solutions adaptées.


Par exemple, le courriel est un outil asynchrone par excellence. On peut donc considérer qu’il n’est pas nécessaire de répondre dans la minute, qu’en cas d’urgence il vaut mieux téléphoner ou se déplacer. Je rapporte dans le livre des propos que j’ai entendu, comme ce cadre qui expliquait que s’il ne recevait pas de mails pendant cinq minutes, il appelait l’informatique pour savoir s’il n’y avait pas une panne. Ou cet autre, qui, dans la même situation appuie sur le bouton "envoyer/recevoir".

Derrière l’outil, c’est une forme d’addiction au temps court qui fait dérailler tous les moyens de communication. Cela étouffe la communication et la créativité. C’est très bien résumé par une autre formule que j’ai entendue :"je suis crevé toute la journée et pourtant je ne travaille pas".

 

Vous parlez de période infantile. Les difficultés actuelles ne disparaitront pas avec l’arrivée de nouvelles générations plus habiles. Pourtant, dans votre livre, vous remettez en cause l’idée d’une génération plus adaptée. Pourquoi ?

Je crois que l’on mélange l’aisance à manipuler les outils avec la maîtrise de ses outils. Ce n’est pas du tout la même chose. Par exemple, les études sur le stress montrent que les jeunes sont relativement plus stressés que les seniors. Par exemple, ils ont plus de mal à gérer la frontière entre vie privée et vie professionnelle.

J’ai rencontré plusieurs chefs d’entreprises qui s’inquiétaient de la difficulté à obtenir durablement l’attention des personnes les plus jeunes.

L’idée d’une génération X ou Y me semblent être un fantasme plus qu’autre chose.

Prenons garde à ne pas laisser un bazar organisationnel à de jeunes entrants dans la vie professionnelle qui sont moins bien armés pour le régler.

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* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

1 commentaire

SEBBAN Anne
11/09/2015 12h36 - SEBBAN Anne

Merci excellent article.

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