Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

Capital-risque : derrière la course aux licornes, les questions qui se posent

Entretien Poids des investisseurs étrangers, secteurs sous-représentés, perspectives de sortie, indicateurs de performance… Jean-Pierre Valensi, responsable des activités capital markets advisory chez KPMG, décrypte la logique des investisseurs et ce que signifient les valorisations des licornes.
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

Capital-risque : derrière la course aux licornes, les questions qui se posent
Capital-risque : derrière la course aux licornes, les questions qui se posent © Unsplash - Annie Spratt

L'Usine Digitale : Quand on regarde la liste des licornes françaises, une question se pose. Où sont les deep tech ? Le gouvernement reconnaît le problème, puisqu'il vient de lancer une nouvelle enveloppe de financement pour ces entreprises.
Jean-Pierre Valensi :
C'est vrai que c'est un paradoxe, car on ne peut pas dire que la France n'ait pas de recherche fondamentale, financée pour beaucoup sur fonds publics. L'écosystème de financement privé apprécie les choses de manière différente. Il faut avoir les ressources pour comprendre ces technologies, et la maturité n'est pas encore forcément là, sauf dans la biotech.

Les start-up de la deep tech assument un risque produit et technologique très élevé, alors que les capital-risqueurs ont une préférence pour le risque d'exécution. Cependant, l'équilibre pourrait être trouvé à l'avenir. En effet, les levées des fonds français augmentent. Ils ont levé plus de 4 milliards d'euros en 2021 pour la tech, ce qui est très significatif et reflète la confiance que leurs gestionnaires ont acquise. Avec ces nouvelles ressources, et le plan gouvernemental en appui, on peut se dire qu'il va y avoir davantage d'attention portée aux deep tech.  

Dans votre étude sur les levées de fonds en 2021, vous montrez que les investisseurs étrangers ont apporté 66% des capitaux dans les tours de table d'au moins 100 millions d'euros en 2021. Doit-on vraiment se réjouir de voir naître des licornes françaises qui ne le sont plus vraiment si l'on s'en tient à leurs actionnaires ?
On peut se réjouir que les fonds étrangers, y compris américains, s'intéressent à la French Tech, cela prouve que nos start-up sont innovantes et disruptives, tout en ayant la capacité de lever des fonds de plus en plus importants. Ces levées donnent aux entreprises une valorisation et une valeur commerciale plus importante, et les moyens de poursuivre leur développement, y compris par croissance externe.

On aimerait que les fonds français aient également cette capacité à apporter de la puissance de feu. La France a encore des efforts à faire sur l'orientation de l'épargne. Il existe un enjeu national d'accès plus large à des produits plus risqués, dont le risque pourrait être mutualisé via des instruments comme des fonds de placement collectifs, éventuellement structurés pour offrir un certain niveau de sécurité au placement, avec peut-être aussi un petit bonus fiscal. Il faut aller chercher dans le réservoir de l'assurance vie et de l'épargne salariale, qui drainent des milliards. Les fonds des investisseurs institutionnels, auprès desquels les fonds de capital-risque se financent, viennent trop peu de l'épargne quand ils sont investis dans le capital-risque.

Quelles sont les perspectives pour la croissance externe ?
Ce qui est très positif, c'est qu'en levant davantage, les entreprises se donnent les moyens d'accélérer leur croissance organique mais aussi leur croissance externe. Les objectifs sont de prendre plus rapidement des parts de marché, d'acquérir des briques de services ou de technologie complémentaires, ou d'investir de nouveaux segments de marché. Je pense que les M&A vont s'accélérer, compte tenu des fonds disponibles. Par exemple, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que les fintech soient mangées par les banques, en réalité on voit qu'elles lèvent des montants significatifs pour assurer leur propre développement.

Compte tenu des valorisations des licornes, à part les M&A justement, le marché européen est-il capable d'absorber ces introductions en Bourse à venir ?
On peut être plus optimiste aujourd'hui qu'hier. On a vu cette année deux IPO sur Euronext : Believe et OVHcloud, avec des montants significatifs. Par cohérence stratégique, certaines licornes auront intérêt à viser une IPO aux Etats-Unis. Pour les autres, Euronext s'étend progressivement en Europe et a davantage de capacité à amener des investisseurs. Il est vrai que les valorisations en private equity ont fortement augmenté, tandis que la Bourse est plus rationnelle.

Elle achète certes la croissance, mais est plus exigeante sur la rentabilité. Pour les entreprises qui ont levé plusieurs centaines de millions d'euros, l'enjeu va consister à démontrer que leur modèle peut générer du cash, et atteindre la rentabilité normative dans quelques années. Cela veut dire trouver un équilibre entre continuer à alimenter la croissance, et trouver la rentabilité sur les marchés clés.

A quel horizon doit-on s'attendre aux sorties des licornes ? Quel est le timing des investisseurs qui prennent les plus gros tickets ?
En général, l'idée c'est d'aller le plus vite possible, entre deux et cinq ans. Une quinzaine d'IPO sur Euronext à cet horizon serait un très bel objectif pour Euronext. Les ESN ont connu ce moment. Gardons à l'esprit que les licornes ne lèveront pas beaucoup plus en IPO qu'en private equity. On s'introduit en Bourse surtout pour se donner des moyens futurs, de la visibilité, et assurer l'indépendance de l'entreprise. Et sur ce point, l'essentiel de ces scale-up n'ont pas envie de vendre. C'est un changement de paradigme notable dans l'entrepreneuriat français.

Pourquoi cette obsession pour les licornes ? Le président Macron a-t-il raison de faire du nombre de licornes un objectif national, autrement dit de se concentrer sur l'indicateur de la valorisation ? Cela a-t-il plus de sens que de regarder les chiffres d'affaires par exemple ?
En valeur absolue, pas forcément. En progression de la valorisation, oui cela a du sens. Il faut voir la dynamique. Cependant, cette dynamique se mesure aussi au nombre de levées et à l'alimentation des projets. Et à ce titre nous sommes sur une très bonne voie. L'autre point, c'est qu'il existe quand même une corrélation avec les multiples, même si ces derniers ont augmenté, et une corrélation entre les levées et la capacité du management à porter le développement du business plan présenté. Si les entreprises n'avaient pas réalisé leur business plan en termes de croissance, elles n'auraient pas pu lever autant. Ce qui est recherché par les VC, c'est la croissance, le développement technologique, la captation de marché. Ensuite, cela se déclinera en chiffre d'affaires.

Finalement, la course aux licornes, c'est la course à la captation des liquidités disponibles, toujours aussi abondantes sur le marché international ?
Oui, c'est très important. Dans l'arbitrage qui est fait par les VC, la French Tech est plus attractive que par le passé. Entre ça et les ambitions des patrons de la French Tech, qui ont la volonté de rester aux manettes, je suis très optimiste pour le secteur.

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.