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[Entretien] Pour Diana Filippova, "les technologies ont été façonnées pour devenir des technologies de pouvoir"

Analyser les effets qu'a la technologie dans nos vies et décortiquer son instrumentalisation au service d'une idéologie néolibérale : dans son dernier ouvrage, Diana Filippova, dans la lignée des travaux sur le bio-pouvoir de Michel Foucault, se penche sur l'impact du numérique et des techniques.
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[Entretien] Pour Diana Filippova, les technologies ont été façonnées pour devenir des technologies de pouvoir
[Entretien] Pour Diana Filippova, "les technologies ont été façonnées pour devenir des technologies de pouvoir" © F. CALCAVECHIA / LA GAZETTE

De la voiture, socialement très mal acceptée à ses débuts et qui a contribué à faire naître le crédit et l'étalement urbain ou, plus récemment, à la vidéosurveillance intelligente et à l'agrégation de quantité de données qui rendent l'homme prédictif et donc parfaitement « gouvernable »… Ces mécanismes et ces technologies sont « enfouis », au sens où l'on ne les voit pas. Leurs effets sont méconnus, et de toute façon, ils nous sont présentés comme des « boîtes noires » que nous ne sommes pas à même de comprendre.

Les technologies avancent aussi, masquées dans la modernisation des services publics où elles peuvent en réalité servir à légitimer leur démantèlement. Cheffe d'entreprise de l'agence de stratégie Stroïka, politiste et spécialiste des questions technologiques, Diana Filippova estime que nous traversons un moment crucial : « Nous sommes passés d'une phase où les technologies nous enthousiasmaient à un désenchantement profond. » Dans son ouvrage, elle décortique le crépuscule de cette idéologie du progrès et invite à réinstituer certains rapports de force, notamment vis-à-vis des acteurs privés. Et à ramener enfin les technologies dans le débat public.

Pourquoi les acteurs publics devraient-ils se méfier du numérique et des technologies ?
Dans les années 2000, en France, on considérait que les collectivités étaient en retard en matière numérique. On donnait en exemple d'autres pays, à l'époque les Etats-Unis, on cite aujourd'hui l'Estonie. On reprochait aux agents d'être en retard sur le progrès technique, et maintenant, alors qu'ils adoptent cette transformation et cette religion de la technologie, certains discours critiques leur disent qu'ils se sont trompés, ce qui créé une dissonance cognitive dans leur esprit. Où est la vérité ? Ma critique ne porte pas sur les personnes, mais sur un système, pour essayer de comprendre pourquoi il est accepté et présenté comme inévitable. Dans les collectivités, le fameux « tout numérique » s'impose à tous les échelons.

La 5G, par exemple, commence à faire parler d'elle, même si le très haut-débit fait relativement consensus à droite comme à gauche : qu'apporte-t-elle de plus ? Et quelle utilité a-t-elle pour les services publics ? Enfin, la technologisation est aussi trop souvent utilisée comme un moyen de démanteler les services publics, comme on le voit avec les objectifs d'Action publique 2022 qui visent des réductions de coûts et aboutissent au démantèlement de l'Etat social. Ses effets sont masqués par un discours technocratique assurant que numériser, c'est rendre plus efficace. Or, lorsque les inégalités se creusent, le vrai progrès, ce n'est pas la technique, mais des politiques redistributives qui permettent d'élever les conditions d'existence de tous. Le risque est que le lien social soit, comme aux Etats-Unis, remplacé par la technique et le marché.

Selon vous, au fond, la technologie n'a jamais été « neutre » ?
Elle n'a jamais été neutre, mais insufflée par le politique dans un système capitaliste extractif de ressources et de travail humain fondé sur la marchandisation et l'instauration d'un marché aussi large que possible, en profonde collusion avec les pouvoirs en place. Les technologies ont été façonnées pour devenir des technologies de pouvoir, modeler nos conduites et organiser nos sociétés de consommation. Notre environnement devient une véritable boîte noire où nous sommes invités à nous mouvoir sans trop nous poser de questions, et notre société réalise le rêve cybernétique des années 40. Nous acceptons sans débat des transformations majeures, non seulement de nos politiques publiques, mais aussi du milieu de vie qui est le nôtre : avoir des caméras faisant de la reconnaissance faciale dans l'espace public, des logiciels qui aspirent et traitent nos données, par exemple pour rechercher de la fraude fiscale… Cette société, qui ne dit pas son nom et se présente comme une société d'efficacité, cache en réalité une volonté de contrôle.

Quels concepts sont révélateurs d'un rapport biaisé à la technologie ?
Celui de « smart city », par exemple, et la transformation anthropologique qui l'accompagne : nous devenons équivalents à un ensemble de données - nos traces numériques, notre visage qui va être analysé… Dans ce qui constitue une sorte de gigantesque centre commercial, comme l'était le projet abandonné d'Europa City. De même, « l'innovation » charrie avec elle l'idée que rien ne doit résister à l'extension du marché, renvoyant à la dématérialisation et à la destruction des services publics. Pourtant, une politique radicale d'innovation est possible et les collectivités peuvent l'impulser, par exemple pour imaginer la mobilité et l'intermodalité entre une myriade d'acteurs demain… Autre concept, la transformation numérique des services publics, présentée comme nécessaire alors qu'aucune transformation ne l'est en soi et que cela revient à la sortir du champ politique. Dire qu'il faut plus d'internet, plus d'intelligence artificielle et moins d'agents n'est pas une vérité mais une position politique plutôt libérale. En quoi effectuer un service public face à un écran serait mieux qu'avec un agent ?

Quelles postures les collectivités peuvent-elles adopter face à ce constat ?
Les discours sur la nécessité d'introduire des technologies, de gagner en efficacité, envahissent la sphère publique et sont une nouvelle tentative de faire entrer la théorie du « laisser-faire » au cœur de l'action publique. Les collectivités doivent accomplir une révolution copernicienne pour se débarrasser du tout technologique. Une partie de la solution proposée sera technologique, mais il faut resoumettre la technologie à une vision politique première. Dans les dispositifs déployés, la personne publique doit garder un poids prépondérant. Les citoyens doivent participer à la gouvernance pour que les questions politiques ne soient jamais commandées par les objectifs technologiques.

L'intérêt général doit être la priorité, cela devrait être inscrit dès les premiers stades de développement des technologies pour transformer la manière de faire : que ce ne soient plus des entreprises privées qui proposent à des acteurs publics passifs des solutions qu'ils ne comprennent pas, faute d'expertise en interne. Il faut sortir de cet état d'esprit : l'acteur public doit proposer un cahier des charges et poser ses conditions. La prise de conscience est d'ailleurs plus rapide dans les villes qu'au niveau de l'Etat qui est dans le « smart », dans « l'Etat plateforme ». Les collectivités doivent se doter d'une expertise forte en interne, de bons directeurs des systèmes informatiques, et demain, peut-être, de philosophes des techniques, un investissement nécessaire pour permettre une réelle indépendance en matière d'expertise technique et politique. Et elles doivent se reposer la question : comment nos citoyens vivront demain ?