Actualité web & High tech sur Usine Digitale

Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

"Etre développeur ce n’est pas tant un métier qu'un état d’esprit d'explorateur" estime Paris Chrysos

Ami développeur qui es tu ? Au mieux caricaturé en geek ou en nerd. Au pire objet de tous les préjugés. C'est un paradoxe : alors que tout le monde parle de révolution digitale matin midi et soir (certains doivent même en rêver la nuit), le développeur qui en est un des acteurs clés est relativement mal connu. C'est un des mérites du livre de Paris Chrysos, enseignant chercheur à l'ISC et vice-Président de l'Organisation grecque de la propriété industrielle, que de poser la question.¨ Pour lui, le développeur est d'abord un explorateur. Prêts pour le voyage ? 

Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

L’Usine digitale : Pour quelles raisons avez-vous écrit un livre sur les développeurs aujourd’hui ? Y’a-t-il urgence à en parler ?

Paris Chrysos : Ce livre est la partie émergée d’un travail que je mène dans la durée, ce qui ne l’empêche d’être dans l’actualité. Depuis plusieurs années, l’industrie numérique est au centre de la vie économique avec la nécessité de la transformation digitale. J’ai donc eu envie de m’intéresser à ceux qui s’en occupent : les développeurs, qui sont un des acteurs de ce déploiement. De plus en plus, politiques et dirigeants de grandes entreprises voient l’urgence de la transformation, mais ont du mal à voir comment.

Mon hypothèse de travail c’est qu’étudier les développeurs nous aide à aborder autrement cette question. Mais soyons précis : être développeur ce n’est pas tant une question de métier ou d’activité, c’est un état d’esprit, une attitude.

 

Vous parlez d'aborder le métier de développeur autrement. Mais comment ?

J’ai cherché à expliciter les liens entre le développeur, la technologie et le marché. A l’échelle personnelle, le développeur-utilisateur est une personne qui veut utiliser les nouvelles technologies pour s’exprimer avant tout personnellement. Certains développeurs ont une approche professionnelle. Fort de leurs compétences, ils essaient de les mobiliser pour les autres.

 

Enfin, la diffusion dans l’économie toute entière se fait selon des règles différentes de celles qui prévalent dans l’économie classique. La différence vient de ce que dans ce que j’ai appelé l’économie brumeuse, la dimension exploratoire est capitale, mais l’erreur serait de croire qu’elle est la seule. En même temps qu’on explore, on essaie de rationnaliser ce qu’on trouve dans l’exploration. C’est un processus continu, qui suppose la transformation progressive de ce qui existait déjà. In fine, on met en cause l’ordre établi pour proposer un nouvel ordre.

 

Si être développeur est plus une question d’attitude que de compétences ou d’activité, est-ce à dire que, pour réussir leur transformation digitale, les entreprises doivent mettre avant l’accent sur l’attitude ?

Oui, c’est pour cela que j’ai insisté tout à l’heure sur le mot attitude. Etre développeur ce n’est pas appartenir à une catégorie sociale ou professionnelle. Les nouvelles technologies ne peuvent pas être pleinement exploitées si on les aborde avec l’état d’esprit associé aux technologies d’avant. Ce qui est difficile à comprendre, c’est que leur potentiel est inconnu. Pour apprendre des nouvelles technologies il faut inventer. Pour les entreprises, cela signifie qu’elles doivent inventer un espace d’exploration, où il est possible de se remettre en cause.

Ce qui se passe actuellement c’est que toutes les entreprises se transforment en même temps. Personne ne peut dire "je maîtrise telle ou telle technologie à 100 %". Au mieux, on en maîtrise une toute petite dimension, pas davantage. Les grandes entreprises américaines d’Internet ne savent pas elles-mêmes tout ce qu’on peut faire avec les technologies qu’elles développent. C’est pour cela qu’elles ouvrent leurs technologies aux développeurs, pour qu’ils inventent des usages.

 

 Cela signifie-t-il que se crée un nouvelle forme de relation entre l’entreprise et l’extérieur, à côté du salariat et la relation de prestataire ?

Ce n’est pas un vrai rapport de donneur d’ordre à prestataire. Dans cette relation, on connaît l’objet de la transaction, on sait ce qu’on achète. Là on délègue vraiment l’exploration de la technologie. On donne la possibilité de trouver aux développeurs. L’incertitude sur le résultat reste très grande, trop grande pour un contrat de prestations. Ce n’est qu’une fois qu’on arrive à clarifier qu’on rentre dans ce que j’appelai tout à l’heure la rationalisation, voire dans l’exploitation. Mais c’est encore plus complexe, car ces phases ne se succèdent pas, elles peuvent se chevaucher, aller de l’avant puis reculer. Ce n’est pas du tout un processus linéaire. Ce que fait un développeur, c’est comme un voyage, une aventure.

 

Vous consacrez un long passage aux barcamps et aux hackathons, deux formes de travail inventées par les développeurs. Peut-on y voir ce que sera l’entreprise de demain ?

Dans les barcamps, il y a beaucoup d’autonomie. Les règles sont là pour garantir l’expression de tous et l’égalité de traitement. Les hackathons sont davantage sous l’influence d’une entreprise. C’est différent.

Ces deux contextes ne remplacent pas l’entreprise. Ce sont des moyens pour aller dans cette dimension exploratoire. Une fois qu’on a étudié de cette façon les potentiels de certaines technologies on peut revenir à des modes d’organisation plus standard.

 

Les développeurs que vous rencontrez ont-ils conscience d’être ce que vous présentez ? Ou bien sont-ils tellement dans leur monde qu’ils agissent comme d’autres faisaient de la prose sans le savoir ?

Mon livre propose quelques principes pour comprendre ce qui se passe actuellement. Les développeurs échangent beaucoup entre eux, se rencontrent. Le partage fait partie de leur attitude. Ce qu’ils font est plutôt intuitif, ressort de la culture plutôt que la conscience et des process. J’ai essayé de lier ces phénomènes aux pratiques industrielles émergentes.

 

Justement, on dit souvent que les développeurs sont très individualistes, qu’ils changent de travail s’ils ne sont pas contents, qu’ils sont peu liés à l’entreprise. Vous dites qu’ils ont une attitude de partage. Ont-ils aussi inventé un nouveau rapport entre l’individu et le groupe ?

Ils ont développé une articulation très originale entre ces deux termes. Je reprends le terme d’intimité collective que je trouve très pertinent pour le qualifier. Une même personne peut être à la fois un développeur utilisateur et un développeur entrepreneur, pas forcément tout le temps, pas forcément simultanément. Les rôles évoluent. Celui qui va un jour donner un coup de main créera ensuite une entreprise. Il y a en outre une vraie dynamique des individus qui évoluent au fil de la vie, des technologies… Un jour il va participer à une communauté éphémère sur une technologie nouvelle et travailler le lendemain dans sa start-up. Tout cela est en tension permanente, mais l’essentiel est de continuer à explorer.

 

Comment expliquez-vous qu’on connaisse si mal les développeurs ? La littérature sur leur sujet n’est pas abondante non ?

Je pense que c’est le premier ouvrage sur ce sujet. Ensuite, on en parle dans les ouvrages sur l’innovation. Je crois que les sciences sociales sont un peu comme les grandes entreprises : elles ont du mal à comprendre un phénomène qui n’emprunte pas une forme standard.

 

En outre, comme je vous l’ai dit, être développeur c’est une question d’attitude. C’est une catégorie avec laquelle les sciences de gestion ne sont pas à l’aise, car elle renvoie au privé, à l’intime. Les sciences de gestion préfèrent parler d’organisation, de formation. Or, aujourd’hui, et c’est un des enjeux de l’être développeur, le privé et le professionnel se mélangent. 

 
media
Suivez-nous Suivre l'Usine Digitale sur twitter Suivre l'Usine Digitale sur facebook Suivre l'Usine Digitale sur Linked In RSS Usine Digitale