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Face au risque de surendettement, les solutions BNPL dans le viseur des régulateurs

"Acheter maintenant et payer plus tard". Si elles semblent avoir le vent en poupe, les solutions de paiement fractionné et différé pourraient bientôt être régulées en Europe. Après avoir fait émerger de nombreux acteurs sur les marchés, les solutions dîtes BNPL sont désormais pointées du doigt par les régulateurs, inquiets de voir une explosion du surendettement.
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Face au risque de surendettement, les solutions BNPL dans le viseur des régulateurs
Face au risque de surendettement, les solutions BNPL dans le viseur des régulateurs © Klarna

Étaler ses paiements sur plusieurs mois semble être la tendance du moment du côté des fintech. Depuis la pandémie et face au besoin d’équipement pour télétravailler, faire son sport à la maison, ou simplement investir sur son confort, les offres de paiement fractionné et différé n'ont cessé de fleurir.

Les solutions dites "Buy now pay later" (BNPL), comprenez “acheter maintenant et payer plus tard”, ont ainsi engendré 93 milliards de dollars sur les ventes mondiales de l’année dernière selon Bloomberg Intelligence. Et l’engouement est tel que ce chiffre pourrait atteindre les 181 milliards de dollars d'ici 2022, selon la même source. Le cabinet d'études Kaleido Intelligence prévoit pour sa part que les dépenses utilisant des services BNPL pourraient atteindre les 680 milliards de dollars à travers le monde d’ici à 2025. Peu régulées, ces solutions pourraient à terme faire exploser le surendettement.

Une multitude d'acteurs
Que ce soit pour des solutions de paiement sur plusieurs mois ou différées à une date ultérieure, sur la scène des BNPL, la liste des acteurs se fait de plus en plus longue. On y retrouve notamment de Klarna, Oney, Floa, Paypal, Joe, Alma, Pledg, Clearpay, Younited, Afterpay, etc. Ces entreprises suscitent énormément d’intérêt auprès des investisseurs.

Klarna par exemple, a décroché le statut de la fintech la plus valorisée au monde après avoir bouclé un tour de table record d'un milliard de dollars sur les marchés privés. Le Français Younited a récemment levé 170 millions de dollars et L'Australien Afterpay a été racheté par l’Américain Square pour 29 milliards de dollars. De son côté, PayPal s’est offert le Japonais Paidy, spécialiste du paiement à crédit, pour 2,7 milliards de dollars.

Technologie et mesure de solvabilité
Contrairement au crédit classique, ce qui semble séduire dans ces offres de paiements, c’est la facilité et la rapidité d'octroi des financements. Quelques clics sur une des applications suffisent pour obtenir le fractionnement de son paiement. Les délais de traitement sont très courts et certaines applications se contentent de très peu d’informations sur le client pour prendre leur décision.

Pour s’aider, ces sociétés développent chacune des techniques de scoring, souvent gardées secrètes. Du côté d’Alma par exemple, “on demande assez peu de choses” dévoile Benoit Renard, responsable marketing. “On demande qui vous êtes, un numéro de téléphone et un numéro de carte bleue”, détaille-t-il. Boostés à l'intelligence artificielle, ces outils de scoring permettent avant tout de “vérifier l'authenticité du client et visualiser sa solvabilité”, explique de son côté Eric Petitfils responsable de Klarna en France. Lancé en Hexagone en juin dernier, le géant suédois Klarna indique également avoir recours à “des partenaires pour vérifier avec des données externes que le client existe réellement.” Pour d’autres applications, à l’image de Joe, “on demande au client de connecter directement son compte bancaire au service pour pouvoir en profiter” indique Kevin Ohana, co-fondateur.

Les pénalités de retard, l'autre source de revenu
À destination des marchands ou directement aux clients, ces entreprises garantissent des crédits à moindre coût, voire gratuits, pour les consommateurs et se financent généralement en récupérant une commission auprès des commerçants à qui elles garantissent, en échange, "une hausse du chiffre d'affaires de 20 à 30%", dévoile Alma. L’autre source de rémunération pour ces sociétés serait liée aux pénalités en cas de défaut de remboursement ou retard du paiement, soulignent les associations consommateurs.

Pour Alma, “contrairement à ce qui peut être écrit ailleurs, on ne facture aucune pénalité de retard”, défend Benoit Renard. Pour Klarna, des frais sont prélevés en dernier recours après plusieurs relances, dévoile Eric Petitfils sans détailler la somme exacte. "On est un petit peu obligé de mettre des frais de pénalités pour qu'il y ait quand même une incitation à repayer Klarna", indique-t-il. Selon le Wall Street Journal, le Suédois facture aux Etats-Unis, au moins 25 % du montant engagé en cas de retard de paiement. De son côté, Afterpay facture 8 dollars ou 25 % du montant de l'achat. Une stratégie payante, puisque ces commissions de retards ont rapporté 68,8 millions de dollars à la fintech australienne, soit près de 14% de ses revenus dévoile le quotidien Les Échos.

Pour capter davantage de parts de marché, certaines de ces entreprises pourraient se laisser tenter à assouplir les critères d’acceptation des crédits, craignent les régulateurs. “On peut imaginer qu'un acteur qui soit prêt à tout puisse vouloir scorer de manière un peu plus ouverte, quitte à mettre les gens dans des positions impossibles” détaille Alma.

Un crédit qui n'en a pas l'air
En France, les paiements en trois ou quatre étalés sur moins de 90 jours échappent à la règlementation de la loi Lagarde en 2010. Pourtant "le paiement étalé, ça reste du crédit", rappelle Geoffroy Guigou COO et co-fondateur de Younited. Cela permet aux BNPL de ne pas entrer dans le périmètre des crédits à la consommation classique et des exigences supplémentaires en matière de vérification de la solvabilité du client.

Si les acteurs du secteur se targuent de permettre aux utilisateurs une meilleure gestion de leur budget avec une plus grande capacité d’achat et de soutenir ainsi les commerçants après la crise de la Covid, c’est une tout autre histoire pour les régulateurs. Que ce soit aux États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni ou plus récemment au sein de l’Union européenne, les autorités et les associations de consommateurs mettent en garde face au risque du surendettement.

En France, l’UFC-Que Choisir a déposé plainte en avril dernier pour pratiques commerciales trompeuses à l’encontre de Bling, Cashper et Floa Bank auprès du Procureur de la République de Paris. Parallèlement, une révision de la directive crédit à la consommation a été lancée. L’association a, à cette occasion, demandé aux législateurs européens de “mettre un terme aux passe-droits faits aux minicrédits en les soumettant à la réglementation qui s’applique aux crédits classiques.”

Un cadre légal peu contraignant
Pour les acteurs du secteur, "le problème aujourd’hui en France est qu'on peut faire plusieurs paiements fractionnés chez différentes enseignes, cela ne se verra pas", dévoile Kevin Ohana. "Par exemple vous pouvez en faire un chez Alma et un autre chez Oney, il n’y a pas de fichier commun. C'est ce qui inquiète les régulateurs car ça peut rapidement conduire au surendettement", explique-t-il.

En juillet dernier, Bruxelles a fait savoir son projet de révision de la directive de 2008 sur le crédit à la consommation. L'objectif est de protéger le consommateur en intégrant les BNPL au cadre légal couvrant les crédits à la consommation. En France, cela signifierait que les paiements fractionnés de moins de 200 euros et étalés sur moins de 90 jours, devront également répondre à la loi Lagarde. Le projet prévoit d'améliorer "les règles d’évaluation de la solvabilité des consommateurs" afin "d’éviter le surendettement".

Protéger les jeunes consommateurs
En ligne de mire, protéger les jeunes utilisateurs très friands de ces solutions de paiements. Il faut dire que pour la plupart, ces applications faciles d’utilisation les visent très clairement. Designs colorés, partenariats avec des marques en vogue et campagne publicitaire réalisée par des personnalités de la pop culture, ces fintech font tout pour séduire les moins de 30 ans.

“Concrètement, le BNPL, c'est plus une question de philosophie face à l'argent" indique Benoit Renard. "Tout comme il y a des gens qui refusent d'acheter s'ils n'ont pas les revenus nécessaires, il y en a, à l'inverse, qui font en sorte de pouvoir acheter maintenant quitte à rembourser plus tard”, explique-t-il. Cette philosophie semble être largement adoptée par la génération Z. Sur le réseau social TikTok, ces derniers affichent même leurs dettes et paiements en cours sous le hashtag Klarna.
 


Selon une récente étude de Capco, au Royaume-Uni, plus de la moitié des 18-34 ans qui utilisent des BNPL ont manqué un paiement et ont dû faire face à ces pénalités. Près des deux tiers révèlent que ces solutions les incitent à dépenser plus. "Ces sociétés facilitent les dépenses excessives en ligne, car les coûts, une fois étalés, paraissent plus faibles", ont indiqué plus de 70 députés britanniques dans une demande de régulation adressée au gouvernement.

"trouver le bon équilibre"
Interrogé au sujet de la révision de la directive, les acteurs du secteur se disent plutôt sereins. "Il y a ceux dont le produit est plus rentable, mais qui desservent les intérêts des consommateurs", tacle Geoffroy Guigou. De son côté, Klarna nouveau sur le marché français et pourtant dans le viseur partout ailleurs, souhaite "s'inscrire sur du long terme dans le paiement", indique Eric Petitfils. Pour ce faire, Klarna se dit prêt à "collaborer le plus possible avec les régulateurs" afin de protéger les consommateurs et les commerçants et "'trouver le bon équilibre".

Enfin, pour Alma "le risque est de mettre entre guillemets trop de couches de protection qui soient in fine néfastes, soit pour le consommateur, soit pour les commerçants", prévient tout de même Benoit Renard. Afin d'éviter le surendettement, la société appelle à un partage de données entre les acteurs pour une meilleure vision de la solvabilité du client. "On serait tout à fait d'accord pour mettre nos données à disposition d'autres acteurs régulés", confie Benoit Renard.

En attendant la décision des régulateurs et un cadre juridique précis, les BNPL continuent leur campagne de séduction. Selon Bloomberg, Apple serait d'ailleurs en train de chapeauter sa propre offre.

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