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"Her", le film de Spike Jonze qui vous fera aimer votre OS

Dans Her, film primé de l’Oscar du meilleur scénario, un quadra entre deux-âges fait la rencontre de sa vie avec…le système d’exploitation de son ordinateur. Dans cette fable futuriste, Spike Jonze dissèque l’amour au temps du numérique. D’une beauté discrète, le film rappelle les rapports ambigus de l’Homme à ses créations, offrant une version électronique de "Je t’aime, moi non plus".  

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Her, le film de Spike Jonze qui vous fera aimer votre OS
"Her", le film de Spike Jonze qui vous fera aimer votre OS © D.R.

L’affaire est entendue : entre les humains, les histoires d’amour finissent mal en général. Mais qu’en est-il quand un homme s’amourache de la voix du super système d’exploitation qui, dans un futur poche, le secondera ? Telle est la trame de "Her", le très emballant film de Spike Jonze, à qui l’on doit déjà "Dans la peau de John Malkovich",  ou encore le très oubliable "Max et les Maximonstres" (qui a valu une des plus belles siestes cinématographiques à l’auteur de ces lignes).

Théodore Twombly, magnifiquement interprété par Joaquin Phoenix à la moustache près, est un habitant de Los Angeles entre deux âges, en cours de divorce, qui mène une vie finalement proche de celle d’un quadra d’aujourd’hui. A quelques détails près, comme son métier qui consiste à “écrire des lettres” pour le compte de ceux qui ont du mal à exprimer leurs sentiments. Imprimées par des ordinateurs, les lettres garderont l’apparence de lettres manuscrites et personnelles. 

Dans l’ultra moderne solitude, comme chantait Alain Souchon, qui est la sienne, Théodore a une vie routinière entre ordinateur au boulot, dans le métro et au dodo (pour des sortes d’aventures érotiques à distance). L’interface a toutefois changé et c’est par la voix que désormais Théodore et ses contemporains commandent à leur smartphone enrichi. Dans la vraie vie du légèrement déprimé Théodore, il y a bien la copine que lui présente un couple ami. Mais dans ce futur proche qui ressemble beaucoup à notre présent, il n’est guère plus facile de rencontrer l’amour avec un grand A, avec ou sans un site de rencontres en ligne.

Jusqu’au jour où Théodore attiré par l’alléchante publicité d’un nouveau système d’exploitation (un OS) saute le pas et souscrit à l’offre alléchante. Si les commandes sont toujours vocales, le changement provient de l’hyper intelligence du système, qui est un assistant personnel capable de comprendre les moindres demandes mais aussi de prendre des initiatives. Comme en plus, ce logiciel d’intelligence artificielle se révèle très compréhensif et que Théodore a choisi une voix féminine, en l’occurrence celle de Scarlett Johansson, l’homme tombe amoureux de la machine, qui devient une sorte de partenaire idéale, prénommée Samantha.

L’air de rien il faut beaucoup de talent pour réussir à tenir pendant deux heures le public avec un acteur - aussi génial soit-il - parlant à une voix désincarnée. Et ce pari Spike Jonze le tient de bout en bout, offrant quelques échappées avec les amis de l’immeuble, dans les rues de L.A.  ou les collègues de bureau. A cet égard toute la séquence des vacances où un couple d’amis accompagne Théodore et son oreillette en pleine love story est remarquablement drôle et touchante, tant le spectateur est partagé entre une sorte de pitié pour cet homme capable de n’aimer qu’une machine virtuelle et l’émerveillement toujours un peu béat que suscite une histoire d’amour qui commence… Avouons qu’à la rédaction de L’Usine Nouvelle, certains ont trouvé l’histoire d’amour un peu trop classique (ils n’ont pas de coeur ! ) et un peu longuette (ils sont trop pressés !) alors qu’elle illustre plutôt la permanence des intermittences du coeur, faisant de Jonze une sorte de Proust de l’amour 3.0.

En outre, une des grandes réussites du film est dans le travail du directeur de la photo et du décorateur. Jamais daté précisément, "Her" se déroule dans un futur qui n’est pas fondamentalement différent de notre présent. Certes, l’interface du téléphone a changé, certes quand il joue à son jeu vidéo préféré, le héros se retrouve projeté devant une sorte d’écran virtuel immersif, mais pour le reste on continue de manger et de boire, de dormir dans un lit, de travailler dans un bureau avec un ordinateur et de prendre le train pour se déplacer. Los Angeles baigne dans une lumière bleutée, le ciel toujours couvert, créant un effet d’irréalité des plus réussis, tandis que de nombreuses scènes de nuit se déroulent dans l’appartement du personnage principal avec vue sur les fenêtres éclairées de ses voisins, rappelant la solitude des uns et des autres sans la souligner.

Après "I love you" de Marco Ferreri où un homme tombait amoureux de son porte-clés ou le roman du britannique Jonathan Coe "La vie très privée de Mr Sim" où le narrateur s’amourachait de la voix de son GPS, Spike Jonze, renouvelle la vision de l’amour, possible ou non, entre un homme et une machine, qui semble être le revers de notre peur de la technologie. Quand la science-fiction depuis Frankenstein développe la crainte d’une humanité dépassée par la froideur de la technique, la possibilité d’un amour est là comme pour signifier que, machine ou non, le sentiment demeurera. Cela traduit notre fascination pour ces artefacts que nous créons, notre désir désespéré qu’au lieu de nous dominer (le grand mythe de la science fiction), un jour eux aussi pourront nous aimer. 

Christophe Bys


 
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