Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

[Interview] Plongée au cœur des produits Surface avec Ralf Groene, chef du design industriel chez Microsoft

Entretien Quelle est la philosophie derrière le design des produits Microsoft ? Qu'est-ce qui influence l'évolution de la gamme Surface ? Pourquoi revenir sur le terrain des smartphones en 2020, avec un appareil pliable tournant sous Android ? Réponses à ces questions et à bien d'autres avec Ralf Groene, Head of Industrial Design chez Microsoft.
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

Plongée au cœur des produits Surface avec Ralf Groene, chef du design industriel chez Microsoft
De gauche à droite : Panos Panay (chief product officer), Kait Schoeck (senior designer), Ralf Groene (head of industrial design). © Julien Hay

Ralf Groene dirige l’équipe en charge du design industriel pour les appareils Microsoft. Cela inclut la gamme Surface, mais aussi la Xbox, HoloLens et tous les autres produits matériels que conçoit l’entreprise. Son équipe compte une soixantaine de personnes très diverses, de 18 nationalités différentes (dont deux français), qui travaillent aussi bien sur le design industriel que l'interface utilisateur, les matériaux, les facteurs humains ou les composants électroniques (cartes mères, antennes...). L'Usine Digitale a pu l'interviewer à Paris à l'occasion du lancement de la nouvelle gamme de produits Surface.

 

La première question qui s’impose en voyant les Surface Neo et Duo est l’héritage du Microsoft Courier. En sont-ils les descendants ?

Oui, dans nos cœurs c’est certainement le cas. Mes homologues pour le design de Windows et d’Office, Albert Shum et Jon Friedman, ont tous les deux fait partie de l’équipe Courier. Et j’ai aussi quelques personnes dans mon équipe qui ont travaillé dessus. Même pour les premières Surface, Courier fut une grande inspiration car c’était la première fois qu’on pouvait voir ce qui se passerait si Microsoft avait un combinait ses efforts en matière de logiciel et de matériel dans un produit. Ça a été le début d’une réflexion qui n’a pas abouti avec Courier pour de multiples raisons, mais qui a pu renaître avec la gamme de produits Surface.

 

Vous parlez de fusionner logiciel et matériel, mais Neo et Duo utilisent deux systèmes d’exploitation différents, Windows 10 X et Android, malgré leur design similaire. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

L’explication de ce choix se trouve dans le fait que nous concevons nos produits autour des gens, pas des technologies. Quand on commence à concevoir une Surface Pro, elle utilise Windows et toutes les applications Windows fonctionnent bien dessus. Mais si vous réduisez la taille de l’appareil jusqu’à travailler sur quelque chose qui tient dans la poche, les gens qui l’utilisent s’attendent à retrouver les applications qu’ils aiment dans ce format. Et nous n’avons pas de système d’exploitation qui le fasse. En conséquence nous avons choisit Android, et nos applications comme la suite Office 365 fonctionnent très bien dessus. De plus nous avons modifié l’expérience utilisateur pour qu’elle corresponde à une expérience appropriée pour la marque Surface.

 


Exemple d'utilisation du Surface Neo

 

La tentation est de décrire la Surface Duo comme un "Surface Phone", mais ce n’est pas de cette façon que vous la présentez…

Tout part du problème que nous essayons de résoudre, et je vais vous donner l’exemple d’un autre produit : le Surface Studio. Les ordinateurs "tout-en-un" existaient depuis longtemps, mais ils s’utilisaient avec un clavier et une souris. Nous avons voulu créer un appareil sur lequel on pourrait dessiner. De la même manière, la Surface Pro ou le Surface Book soulignent notre approche unique dans ce domaine.

 

Ensuite, si vous regardez la gamme Surface, on va du très grand avec les Surface Hub et Studio jusqu’au petit avec la Surface Go. Mais il manquait des formats plus compacts. Et nous ne nous sommes pas demandé "comment améliorer les smartphones", mais comment résoudre le problème "grand-petit" : les gens veulent avoir le plus petit téléphone possible quand ils le transportent, mais le plus grand quand ils s’en servent. En conséquence, dans les smartphones traditionnels on se retrouve avec des dimensions qui sont à peine tolérables quand vous les transportez, et tout juste suffisant quand vous les utilisez. Mais vous ne pouvez pas être aussi productif qu’avec un plus grand appareil.

 

D’autres constructeurs travaillent aussi sur des appareils pliables du même gabarit, mais avec un écran pliable. Pourquoi le choix de conserver deux écrans distincts ?

La réponse à cette question nous est venue au fil du temps, en étudiant toutes les nouvelles technologies qui sortaient. Nous avons exploré l’utilisation d’écrans pliables évidemment. Mais nous nous sommes rendu compte que les gens utilisent deux écrans, qu’ils travaillent dans le marketing, l’ingénierie, le design… Et ils alternent entre deux applications, une sur chaque écran. Mais si vous remplacez ces deux écrans par un seul grand écran, ils utilisent juste une application en plein écran.

 

En marge de cette interview, L’Usine Digitale a eu l’occasion de questionner Panos Panay, Chief product officer de Microsoft et supérieur direct de Ralf Groene, sur sa vision de la place du Surface Duo dans la vie des utilisateurs, et spécifiquement s’il est pensé pour être utilisé en complément ou en remplacement d’un smartphone classique.

 

Sa réponse est que "certaines personne l’utiliseront comme leur smartphone principal et ce n’est pas un problème. C’est ce que je fais à titre personnel. C’est un produit Surface, mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas un téléphone. Cela étant dit ça ne posera pas non plus de problème de l’utiliser en complément d’un autre téléphone. Beaucoup de professionnels ont deux smartphones de nos jours. Ma vision est de rendre les gens plus productifs. C’est l’ADN des Surfaces."

Notre équipe en charge des facteurs humains a mesuré l’activité mentale nécessaire pour effectuer une variété de tâches dans ces différents cas de figure, et le résultat est que la charge mentale est 40% moins élevée quand vous utilisez deux écrans. Par exemple si vous travaillez sur votre téléphone et que vous lisez un email avec une pièce jointe. Vous ouvrez la pièce jointe et cela ferme l’email. Puis vous voulez répondre et vous rouvrez l’email et cela ferme la pièce jointe. A chaque fois il faut garder des détails en tête.

 

Et ce bénéfice ne fonctionne pas avec un simple fenêtrage logiciel ?

En effet, le bénéfice disparaît quand on n’utilise qu’un seul écran. Et puis il y a aussi la question de la fiabilité des écrans pliables, et la possibilité d’ouvrir l’appareil à 360°, et la possibilité de fermer le téléphone, de ne plus avoir d’écran et de le ranger pour avoir une conversation ininterrompue en face à face.

 

Au sujet du Surface Studio, c’est un bel appareil mais n’avez-vous pas pensé à rendre le boîtier contenant les composants remplaçable ? Un peu à la manière de ce que vous avez fait avec le Surface Hub 2S…

J’adore votre commentaire, mais je ne peux pas répondre. Mais j’adore que vous y pensiez de cette manière.

 


La Surface Pro X

 

La Surface Pro 7 et la Surface Pro X sont très proches l’une de l’autre. Vous ne craignez pas qu’elles soient en compétition l’une avec l’autre auprès des consommateurs ?

Notre base utilisateur est gigantesque de nos jours par rapport à il y a 5 ans, lors de la sortie de la Surface Pro 3. Et nous avons découvert qu’il y a différentes catégories parmi ces utilisateurs. Différents besoins. Certains personnes adorent la Surface Pro 6 et maintenant ils ont une Surface Pro 7 qui est beaucoup plus puissante et dotée d’un port USB C.

 

Et vous avez un groupe un peu différent, qui veut de la mobilité, de la connectivité, un écran un peu plus grand, une meilleure autonomie de batterie. Ils font partie de la prochaine vague d’innovation. Et à chaque fois que vous passez, par exemple d’un moteur à combustion à un moteur électrique, il y a des avantages et des inconvénients. On ne peut pas toujours avoir une solution parfaite pour tout le monde. Et c’est ce que représente la Surface Pro X. Un appareil super fin, léger, avec un nouveau stylet innovant et qui se range et se recharge dans le clavier. La Pro X est mon appareil favori à l'heure actuelle, car je suis beaucoup en déplacement. Mais cela pourrait changer dans quelques mois quand de nouveaux appareils sortiront.

 

Le design des Surface Pro semble très mature aujourd’hui, il n’évolue pratiquement plus… Est-ce que cela pourrait changer à l’avenir ?

A mesure que la technologie progresse et que la façon dont les gens travaillent changent, la Surface Pro évoluera complètement. Si vous regardez les Surface Pro 7 et Pro X, elles représentent un point aujourd’hui. Mais la prochaine fois que nous lançons des produits, vous verrez que cela se transformera en vecteur, et vous vous direz "ahhh, je vois ce qu’ils sont en train de faire". Nous ne nous reposons pas sur nos lauriers.

 

Pourquoi avez-vous coconçu le processeur de la Surface Pro X avec Qualcomm, plutôt que de simplement utiliser leur Snapdragon 8cx ?

Parce que nous savons exactement ce que nous voulons, et c’est pour cette raison que nous avons passé beaucoup de temps, plusieurs années à travailler avec Qualcomm pour concevoir cette puce. Pour par exemple avoir une portion de cette puce réservée pour des réseaux neuronaux, par exemple pour faire de la correction de regard ou flouter l’environnement dans les appels vidéo, car les utilisateurs communiquent beaucoup avec un appareil comme la Surface Pro X.

 

Dans ce cas pourquoi ne pas avoir aussi coconçu le processeur d’HoloLens 2 ? C’est un Snapdragon 850 standard…

Si je n’avais pas de limite de personnel ni de temps, on concevrait tout ce qu’il est possible de faire en même temps, mais ce n’est pas possible, donc il faut prendre son temps. Au passage, tout le monde n’a pas envie de passer de la Surface Pro à la Pro X. Ce n’est pas parce que quelque chose est possiblement technologiquement ne veut pas dire qu’il faut le faire ou l’inclure dans un produit.

 

A première vue les Surface Earbuds peuvent sembler provenir d’une simple volonté de créer un produit similaire aux AirPods d’Apple, mais je me demande si votre objectif n’est pas plutôt de vous préparer à l’essor de l’informatique "ambiante", combiné par exemple avec des lunettes de réalité augmentée…

Je ne pourrais pas répondre mieux que vous l’avez fait, car en effet pourquoi ferions-nous un casque audio ou des écouteurs si ce n’était pas pour faire avancer l’informatique ou pour connecter les gens au monde numérique d’une autre manière ? Qui a dit qu’un ordinateur avait toujours forcément besoin d’un écran ? Vous avez complètement raison : nous vivons dans un monde où l’informatique est partout, où le cloud est l’ordinateur et les appareils s’y connectent. La puissance de calcul n’a pas forcément toujours besoin d’être intégrée dans l’objet.

 

Nos appareils combinés avec les services que nous proposons dans le cloud, le fait d’avoir différentes architectures de processeur et différents systèmes d’exploitation, tout ça s’articule autour de l’humain et de ses besoins. Si vous prenez le Xbox Adaptive Controller, il n’a pas été conçu pour avoir un joli design, mais pour aider les personnes en situation de handicap. De la même manière qu’un piano, aussi beau soit-il, doit s’effacer pour laisser place à la musique, la technologie doit devenir invisible. C’est notre approche. Nous ne sommes pas parfaits, mais nous ne faisons ça que depuis 7 ans, et nous nous améliorons en permanence.

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

 
media