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"J'ai dû me faire violence pour rester dans les télécoms", avoue le fondateur de Huawei

Ren Zhengfei, le fondateur de Huawei était de passage à Paris où il a accordé l'un de ses rares entretiens à la presse. L’occasion pour lui de raconter son histoire et la genèse de son entreprise, numéro deux mondial des équipements télécoms.
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J'ai dû me faire violence pour rester dans les télécoms, avoue le fondateur de Huawei
"J'ai dû me faire violence pour rester dans les télécoms", avoue le fondateur de Huawei

Ce n'est rien de dire que Ren Zhengfei, président et fondateur de Huawei, est resté discret depuis la création de son entreprise en 1988. Peu - voire pas - d'intervention publique ou d'entrerien accordé à la presse. Jusqu'à cette année. Poussé sans nul doute par les interrogations sur la proximité de son entreprise avec le gouvernement chinois ou les soupçons des Etats-Unis et de l’Europe quant au possible espionnage via ses équipements, il s’exprime désormais. Un peu. Il s’est prêté à l’exercice le 25 novembre, avec les journalistes français, à Paris, "la ville dans laquelle il aimerait habiter s’il quittait la chine", confie-t-il.

Mais avant, le patron chinois avait été reçu par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg et le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius. Parmi les sujets abordés avec ces derniers, celui de l’implantation de plusieurs centres de recherche en France. Un centre à Sophia Antipolis sur les chipsets, déjà ouvert et dans lequel Huawei a intégré une dizaine d’anciens de Texas Instruments. Et deux autres, qui se concentreront respectivement sur les mathématiques et le design mobile.

Avec la presse, il a aussi partagé avec recul et humour sa propre histoire, qui se confond avec celle difficile de la République populaire de Chine, et celle des débuts de son entreprise, qui se confond avec l’ouverture au capitalisme du pays. Il dit aussi les hasards et obstacles successifs qui l’ont finalement conduit vers les télécoms, la création de son entreprise et même le choix de son nom, Huawei.

Des débuts chez Technip et Schlumberger

A l’exception de sa fiche Wikipedia, le patron de 68 ans du géant des télécoms a pour l’instant laissé peu de traces de lui et de son histoire sur Internet. Il se raconte néanmoins volontiers. Fils de deux instituteurs, il a grandi dans un "petit village, dans un coin vraiment très reculé." Une enfance très pauvre mais heureuse. "Ce que mes parents gagnaient ne leur permettait pas de nous assurer des conditions de vie matérielles confortables, mais ils ont accordé beaucoup d’importance à notre éducation."

Le patron de Huawei ne cherche pas à apitoyer. Bien au contraire. "J’ai toujours été optimiste. […] Et je n’avais pas conscience de ce que c’était d’être plus riche, explique-t-il avec pragmatisme. Il a fallu 40 ans pour que je comprenne qu’on pouvait faire fortune dans ce monde. Et que je prenne conscience que la cuisine française était aussi délicieuse !", ajoute-t-il en souriant. Après l’école, il réussit son concours d’entrée à l’université. "Mais là c’est l’architecture que j’ai appris. En électronique, je suis plutôt un autodidacte."

Ren Zhengfei évoque aussi sans détour son passage souvent controvers édans l’armée. "C’est vrai que je me suis enrôlé après mes études universitaires. Mais plutôt dans un corps de génie," précise-t-il. Il voit même dans son premier chantier l’origine de son intérêt pour la France : un projet de raffinerie pétrochimique de Technip et Schlumberger dans le nord-est de la Chine pour lequel il a été responsable du contrôle-commande. "Il y avait des centaines d’ingénieurs français, se souvient-il, car à l’époque, en 1974, la Chine n’y connaissait rien. Le pays était encore très pauvre, et le gouvernement avait décidé de donner un habit en tissu synthétique à chacun des habitants. Comme c’était facile à repasser, c’était considéré comme une matière noble." Avec l’ouverture de la Chine, le coton a repris le dessus sur le synthétique et l’usine s’est reconvertie dans l’emballage.

Premiers pas à Shenzhen

Deng Xiaoping qui dirige alors la République populaire de Chine, réduit sa force armée, en commençant par les corps non combattants comme le génie civil. Et Ren Zhengfei est démobilisé. "La première question à régler, cela a été de se nourrir. Je suis entré chez un sous-traitant de l’industrie pétrochimique." Une société dont la tutelle était le gouvernement de la ville de Shenzen. L’idée de Huawei n’a pas encore germé dans l’esprit du jeune Chinois dont c'est le premier contact avec la cité qui accueille aujourd’hui le siège de l'entreprise. "Comme j’étais peu habitué à une économie de marché, j’ai peu réussi dans cette société. On ne voulait plus de moi, j’ai dû démissionner et me suis retrouvé sur le marché du travail."

L’élevage porcin aurait été beaucoup plus facile !

Quand on l’interroge sur le choix qu’il a fait ensuite, dès les années 80, de se diriger vers le secteur télécoms, Ren Zhengfei répond hasard et erreur de jeunesse ! L’homme à la tête du numéro deux mondial des équipements télécoms confesse être entré dans le secteur par ignorance de ce qu’il représentait. "J’aurais tout aussi bien pu me lancer dans le commerce des fruits ou l’élevage porcin. Pour commencer, les cochons sont bien plus obéissants. Et surtout, c’est une marchandise qui évolue peu. Contrairement aux télécoms qui se transforment chaque jour. J’ai moi-même du mal à me tenir au courant."

Il se souvient de la souffrance qu’ont été les débuts de Huawei : "Une fois dans le milieu, j’ai réalisé combien c’était difficile. Mais il était trop tard pour se désengager. Il fallait gagner notre vie et élever nos enfants. J’ai dû me violenter pour rester dans les télécoms. Je pensais que c’était un marché tellement important qu’il suffirait d’en avoir une fraction pour pouvoir nous nourrir. Mais une fois à l’intérieur je me suis rendu compte qu’un petit acteur ne pouvait pas s’attaquer à ce marché. Donc, pour réussir ou pour survivre, il fallait vraiment insister et se forcer à y rester."

Et bien lui en a pris ! Huawei qui affichait 35 milliards de dollars de chiffre d'affaires l’an dernier a confirmé en cet automne 2013 qu’il comptait sur une croissance annuelle de 10%... Ren Zhengfei explique que parce qu’il avait déjà femme et enfants, il n’a pas suivi l’exemple des très nombreux jeunes qui sont partis de Chine "pour s’inspirer de la pensée et de l’expérience des pays étrangers. Tout ce que j’ai appris sur l’étranger, je l’ai appris dans les livres."

L'Etat n'y est pour rien

Et ce n’est même pas le gouvernement qui aurait poussé les forces vives du pays à se lancer dans les télécoms dans les années 80, quand le secteur décollait selon lui. Il raconte que la question sur laquelle les dirigeants se concentraient alors était celle de l’emploi des dizaines de millions de jeunes intellectuels qui avaient été envoyés à la campagne et qui revenaient dans les villes. Mais l’état les dirigeait plutôt vers le petit commerce. "D’autant qu’il était interdit aux entreprises d’avoir plus de 8 salariés, raconte l’homme qui dirige aujourd’hui un groupe de 150 000 employés... La Chine ne pensait pas du tout à prêcher pour le secteur des hautes technologies."

Huawei ? Un nom emprunté à un slogan sur une banderole

Ren Zhengfei démythifie aussi le nom de Huawei que tous les observateurs tentent d’associer à son ambition. Il signifierait ainsi "prospérité de la Chine". "C’est un nom qui a été décidé d’une façon assez aléatoire, rectifie sans rire le patron de l’entreprise. Lors de l’immatriculation de notre société, il a bien fallu la nommer. On a vu un slogan sur une banderole au mur, et on l’a pris." Aujourd’hui, reste encore à "enseigner à nos amis étrangers à le prononcer correctement et à ne pas le confondre avec Hawaï," plaisante-t-il cette fois.

Emmanuelle Delsol

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