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L'électricité en circuit court, la réponse aux besoins locaux

Produire de l'électricité renouvelable offre aux territoires une autonomie théorique. S'assurer qu'elle est consommée localement permet d'aller au bout de la logique.Les propriétaires de toitures photo-voltaïques consomment eux-mêmes une forte proportion de l'énergie produite, puis trouvent des voisins intéressés par le restant.
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L'électricité en circuit court, la réponse aux besoins locaux
L'électricité en circuit court, la réponse aux besoins locaux © Adobe stock

On compare souvent les secteurs agricole et énergétique. A juste titre car, dans les deux cas, consommateurs et producteurs se sont perdus de vue et l'enjeu est aujourd'hui de les reconnecter. La poire d'Argentine n'a plus la cote. Le gaz saoudien et l'électricité nucléaire qui vient de l'autre bout de la France non plus. Sur le modèle des associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (Amap) qui rapprochent l'offre et la demande d'un même territoire, une centaine de projets tentent de remettre à l'honneur les circuits courts d'électricité grâce à des installations photovoltaïques dites "en autoconsommation collective". En février, une dizaine d'entre eux était opérationnelle.

 

Ces opérations vont à l'encontre d'une logique qui incitait jusqu'ici les opérateurs éoliens ou les propriétaires de toitures solaires à se lancer indépendamment des besoins locaux. Dans un secteur traditionnellement ultracentralisé, on leur a proposé jusqu'alors d'injecter l'ensemble de leurs électrons dans le réseau puis de laisser les opérateurs électriques faire leur travail et trouver des équilibres entre l'offre et la demande, avec un tarif d'achat réglementé ou un complément de rémunération versé pour chaque kilowattheure fourni. Un seul mot d'ordre : produire le plus possible.

 

Le raisonnement n'est plus le même avec l'autoconsommation. Chaque projet fait désormais l'objet d'une aide à l'investissement. Loin d'être soutenus financièrement, les électrons qui ne trouvent aucun débouché local sont acceptés par le réseau à un prix plus faible que celui du marché. Mieux vaut donc chercher un maximum d'autonomie, si nécessaire en s'appuyant sur les besoins de plusieurs bâtiments pour consommer l'ensemble de la production. Dans ce cas, on parle alors d'"autoconsommation collective".

 

Des règles comme un fil à la patte

C'est cette piste que suit la communauté de communes sud Roussillon (Pyrénées-Orientales), lauréate d'un appel à projets de la région Occitanie. Après plusieurs opérations énergétiques sur sa piscine située à Saint-Cyprien, telles que l'isolation des murs par l'extérieur, le remplacement des lampes les plus gourmandes dans les vestiaires et les bassins et la mise en place de l'eau chaude sanitaire solaire, l'interco souhaite produire 30 % de sa consommation d'électricité. Seul hic dans cette station balnéaire où l'on a tendance à privilégier la plage en juillet et en août, "l'établissement est fermé les deux mois d'été où la production photovoltaïque bat son plein", explique Philippe Casenove, chargé de la gestion des bâtiments. En période estivale, l'interco aimerait alimenter de cette manière sa station d'eau potable dont les besoins augmentent fortement durant les vacances, la population de Saint-Cyprien passant de 12 000 à 80 000 personnes. Mais il faudra, pour y parvenir, que la loi évolue d'ici l'inauguration, prévue fin 2020… A l'heure actuelle, en effet, les règles de l'autoconsommation collective s'appliquent pour des bâtiments reliés à un même poste de transformation basse tension, ce qui exclurait de facto ce projet. La filière milite depuis des années pour que l'on voie plus large et que l'on étende le périmètre à un kilomètre autour de chaque centrale de production. Si rien ne change, sud Roussillon se laisse la possibilité de contractualiser avec la mairie et un établissement accueillant des personnes âgées qui, eux, sont branchés au même poste source. Mais pour Philippe Casenove, l'opération perdrait alors en cohérence.

 

Le fantasme du communautarisme

Bon nombre de porteurs de projets n'ont pas cette alternative et ont besoin de cette extension de périmètre pour se lancer. Si la contrainte actuelle n'est pas justifiée techniquement, ses adversaires estiment qu'il s'agit d'un bon moyen de maîtriser l'émergence de l'autoconsommation pour qu'elle ne mette pas en péril l'équilibre économique d'un réseau électrique qui deviendrait sous-utilisé du jour au lendemain. Est-ce vraiment un risque ? "Avec dix opérations, on est loin du communautarisme énergétique", ironise Richard Loyen, délégué général du syndicat professionnel Enerplan (lire page suivante). Il regrette par ailleurs un cadre fiscal qui, lui non plus, n'est pas favorable à l'autoconsommation collective. Toujours pour préserver le modèle économique du réseau de distribution, un électron qui ne franchit que quelques dizaines de mètres est soumis aux mêmes taxes que celui qui est envoyé à l'autre bout de la France. Plus exactement, un dispositif dérogatoire a été établi (un micro-Turpe pour "tarif d'utilisation des réseaux publics"), mais avec des contraintes qui font qu'il n'est généralement pas demandé par les porteurs de projets.

 

Conséquence, "on ne trouve un équilibre économique qu'avec une grosse part d'autoconsommation individuelle", souligne Christophe Laly, directeur de Morbihan énergies (lire page précédente). Au niveau national, ces freins ne sont à ce jour compensés par aucun dispositif de soutien explicite pour les projets collectifs. Conscientes que l'avenir est au local, des régions comme l'Occitanie, Grand Est ou Provence - Alpes - Côte d'Azur tentent de prendre le relais avec des appels à projets spécifiques. Pour son projet à 220 000 euros, sud Roussillon en a par exemple touché 44 000 de la région. Parallèlement, des discussions sont en cours avec les services du ministère de la Transition écologique et solidaire, et surtout avec Bercy, pour que des aides puissent voir le jour. Ou mieux, pour que des exonérations fiscales soient appliquées.

 

Les syndicats prêts à dégainer

En attendant, ce sont sans surprise les syndicats qui gèrent pour les communes la compétence de distribution d'électricité qui sont les plus entreprenants. Ils sont les mieux placés pour caractériser les technologies et les processus. Le jour où les pouvoirs publics choisiront d'accélérer, ils seront prêts à les proposer à leurs adhérents. En outre, l'autoconsommation collective leur permet de rebondir sur d'autres problématiques. A Névache (Hautes-Alpes) par exemple, un hameau d'une trentaine de maisons de la vallée Étroite n'est toujours pas raccordé à l'infrastructure électrique nationale. Son syndicat, le Syme 05, a évalué qu'il coûterait moins cher de créer un système autonome de production que de tirer dix kilomètres de réseau. Mis à part ce contexte spécifique, qui est une forme d'insularité, de nombreuses communes souffrent de raccordements insuffisants pour accompagner la création de lotissements ou l'émergence d'usages comme les recharges de véhicules électriques. A Marmagne, le syndicat départemental d'énergie du Cher, entend tester la capacité de la production locale à limiter les coûts de renforcement du réseau. Attention néanmoins, car si les projets d'autoconsommation collective ont vocation à devenir des Amap de l'énergie, ils ne devront pas être cantonnés à ces cas particuliers.

L'autonomie en douceur, sur tous les plans

Avec ses 1 900 habitants, Pénestin est une modeste commune du Morbihan. Elle compte pourtant trois toitures municipales équipées de panneaux photovoltaïques et illustre parfaitement le chemin à parcourir pour opérer une transition énergétique en douceur. Sur la mairie, une première installation injecte l'intégralité de sa production dans le réseau en échange d'un tarif d'achat réglementé garanti pendant vingt ans, un modèle qui a fait ses preuves dans le secteur des énergies renouvelables. Pour son complexe sportif, la commune a misé sur l'autoconsommation individuelle avec vente du surplus, c'est-à-dire de ce dont elle n'a pas besoin.

Enfin, avec son syndicat Morbihan énergies à la baguette, elle s'est associée à treize sociétés, à savoir restaurant, garage automobile et autre magasin d'électroménager d'une zone d'activité, qui consomment depuis le mois de juin l'électricité produite sur les ateliers communaux. "Ces entreprises peuvent valoriser commercialement leur démarche, souligne Christophe Laly, directeur de Morbihan énergies. On leur indique aussi ce qu'elles consomment, ce qui les interpelle, par exemple quand elles comprennent que certains équipements continuent à tourner pendant les vacances." Le syndicat s'était déjà frotté à l'autoconsommation avec son siège social situé à Vannes, qu'il entend d'ailleurs raccorder à un lotissement d'ici la fin de l'année. Il ambitionne désormais de monter un projet par interco.

 

"Le dispositif de soutien n'est pas attractif": Richard Loyen, délégué général du syndicat des professionnels de l'énergie solaire Enerplan

"L'autoconsommation rencontre un succès variable. Jusqu'à 36 kilowatts, soit environ 250 mètres carrés de panneaux, 90 % des nouvelles installations y ont recours. Au-delà, les chiffres s'effondrent car le dispositif de soutien n'est pas attractif. L'un des problèmes concerne les tiers investisseurs. Un propriétaire de bâtiment n'a pas toujours l'envie ou la possibilité d'investir directement dans une installation photovoltaïque de grande taille. Mais quand l'usager ne produit pas lui-même l'électricité qu'il consomme, celle-ci est redevable de taxes à hauteur de 32 euros par mégawattheure."

 
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