Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

L'outil de Toshiba pour détecter le cancer est-il dangereux ?

Toshiba aurait développé un appareil présenté comme révolutionnaire et capable de détecter treize types de cancers différents en deux heures, avec 99% de fiabilité. Le fabricant japonais entend le commercialiser d’ici à quelques années. Mais des critiques s’élèvent déjà, jugeant le dispositif trop peu spécifique… voire dangereux.
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

L'outil de Toshiba pour détecter le cancer est-il dangereux ?
L'outil de Toshiba pour détecter le cancer est-il dangereux ? © Toshiba Corp.

La future machine à détecter les cancers du géant japonais Toshiba, dont le prototype a été dévoilé lundi 23 novembre 2019, comporterait des biais. Le blog Dur à avaler, géré par Jérémy Anso, un chercheur de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) basé en Nouvelle-Calédonie, assure que l’appareil "ne promet aucune avancée médicale pour la santé et le bien-être du patient". Pourtant, le fabricant se veut formel : elle fonctionne dans 99% des cas et, ce, pour 13 variations de la maladie – à savoir l’estomac, l’œsophage, les poumons, le foie, les canaux biliaires, le pancréas, le côlon, les ovaires, la prostate, les seins et la vessie, ainsi que les sarcomes (tissus) et les gliomes (cerveau). 

 

UNE SIMPLE ANALYSE SANGUINE

Selon Toshiba, une goutte de sang suffit à établir un diagnostic indiscutable. La méthode employée par la machine, déjà mise en œuvre par des sociétés comme Toray Industries, ne fait pas débat puisqu’elle repose sur l’analyse de la concentration de molécules micro-ARN dans le sang, sécrétées par les cellules cancéreuses.

 

La puce conçue par Toshiba réduit la durée de l’analyse à un peu moins de deux heures pour un coût de 20 000 yen (160 euros) – le fabricant ne précise cependant pas les modalités actuelles d'un tel examen. "Nous avons un avantage sur la concurrence au niveau du degré de fiabilité dans la détection de cette maladie, ainsi qu'en termes de temps et de coût de détection", a insisté lors d’une conférence de presse Koji Hashimito, directeur de la recherche scientifique à Toshiba. La firme japonaise a placé sa division médicale au cœur de sa stratégie, exposée en avril dernier, pour les cinq ans à venir, à grand renfort d’IA et d’automatisation.

 

VERS DAVANTAGE D’INCIDENTALOMES

Du fait de l’importance d’une prise en charge rapide dans le cadre du traitement d’un cancer, le dispositif est source d'espoir pour la communauté médicale. Des hôpitaux français, comme à Lyon, travaillent sur une méthode similaire. Mais, selon Jérémy Anso, l’efficacité de l’appareil ne peut, à cette heure, pas être certifiée de manière indépendante. Le biologiste affirme qu'il pourrait, sans le vouloir, causer une importante augmentation du taux d’incidentalomes – des cas de figure dans lesquels la découverte d’une pathologie se fait par hasard, ayant échappé à la vigilance d’un médecin. "Cette machine concentre toutes les dérives que de nombreux spécialistes dénoncent dans la prise en charge des cancers. Elle sera au mieux inutile, au pire dangereuse", prédit-il ainsi dans une note de blog.

 

Divers problèmes sont soulevés. D’abord, même si Toshiba annonce une fiabilité de 99%, le biologiste assure que "la spécificité sera, elle, de 0%". Comprenez que la machine annoncera un cancer, sans préciser duquel il s’agit parmi les treize de la liste. Ce qui sous-entend une batterie d’examens complémentaires pour le déterminer… et un surplus de fatigue pour le patient.

 

DES CONSéQUENCES INéVITABLES SUR LE PLAN PSYCHOLOGIQUE

Au-delà de ce manque de précision, Jérémy Anso pointe surtout le "poids psychologique extrêmement lourd" qu’impliquera une telle machine. Destinée à être utilisée lors de bilans de santé conventionnels, elle assignera automatiquement une "terrible étiquette de cancéreux" à des patients qui ne subissent pas forcément de symptômes au quotidien. Or cela pourrait résulter en une mortalité plus élevée qu’à la normale, du fait "d’un taux de suicide plus important ou d’un acharnement thérapeutique".

 

Le sujet des surdiagnostics et des surtraitements fait débat chez les professionnels de santé. Par exemple, une mammographie révélant la présence d’une masse tumorale débouchera certainement sur l’ablation du sein… alors que cette dernière aurait pu n’avoir aucune incidence sur la vie de la patiente "dans 10 à 50% des cas". C'est tout le rapport à la technologie qu'il convient de repenser.

 

Conçu en lien avec l’université de médecine de Tokyo, le dispositif de Toshiba n’en est qu’au stade expérimental et ne devrait pas voir le jour avant "plusieurs années". Les premiers essais cliniques en conditions réelles seront réalisés courant 2020. "Des études populationnelles seront également nécessaires pour vérifier si les patients qui ont recours à ce matériel ont bien un risque de mortalité, spécifique par type de cancer et totale, plus basse que les autres", préjuge Jérémy Anso.

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

 
media