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"La frontière entre vies privée et professionnelle s'érode depuis longtemps, mais on observe une accélération", explique Ariane Ollier Malaterre

Entretien Ariane Ollier Malaterre est Professeure de management à l’Ecole de Sciences de la Gestion de l'UQAM (Université du Québec A Montréal). Elle décrypte dans cette interview l'impact pour les entreprises du flou de plus en plus grand entre la vie privée et la vie professionnelle. Elle révèle les contradictions quasi-névrotiques entre les différentes injonctions adressées aux salariés. Etre soi-même coûte que coûte comme y invitent tous les réseaux sociaux, quitte à mettre en danger sa carrière ? Ou renoncer à l'authenticité et définir une véritable stratégie de communication ?
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La frontière entre vies privée et professionnelle s’érode depuis longtemps, mais on observe une accélération, explique Ariane Ollier Malaterre
Attention avant de publier. N'oubliez pas de vous demander comme tous médias, si c'est le bon message au bon moment.. © Linkedin

L'Usine Digitale : Quel impact a sur les entreprises l’atténuation grandissante de la séparation entre privé et professionnel, notamment via les réseaux sociaux ?
Ariane Ollier-Malaterre
: La frontière entre vies privée et professionnelle s’érode depuis longtemps, mais on observe une accélération. Cela fait déjà un certain temps qu’on travaille avec des ordinateurs personnels depuis chez soi. Ce n’est pas né avec la pandémie. C'est une tendance lourde.

Les réseaux et médias sociaux ont plutôt donné une dimension supplémentaire au phénomène. Dans la vie non connectée, les gens ont l’habitude de séparer vie professionnelle et vie personnelle par toute une série de codes. A part à un mariage ou à un enterrement, on ne mélange pas les collègues, les amis et la famille. On fréquente ces cercles dans des lieux et à des moments différents, où on ne s’habille pas de la même façon, on ne dit pas les mêmes choses avec le même ton.

Sur un réseau social, potentiellement, tout le monde parle avec tout le monde. Le risque est grand alors qu’un message non adapté à une partie du public soit publié. Par exemple, la personne va mettre en ligne une photographie où elle sur la plage en maillot de bain qui sera vue par son patron ou un client. Se produit alors une collision des mondes sociaux ; les frontières ne sont plus du tout les mêmes.

Si je me fais l’avocat du diable, on peut dire que les gens le font en connaissance de cause non ?
Oui et non. Les études montrent qu’au moment de publier sur un réseau social, les gens ont en tête quatre ou cinq personnes, alors qu’aujourd’hui, il est devenu courant d’avoir des centaines d’abonnés. Tous ne sont pas des proches et ne scrutent pas le fil d’information. Il n’empêche : ils regardent de loin.

Certaines personnes publient sans avoir aucune stratégie de publication, sans imaginer que cela peut avoir des conséquences néfastes sur leur carrière professionnelle. Pour eux, ce qui se passe en ligne n’est pas connecté avec la vie offline.

Il faut donc avoir une stratégie. De quelle sorte ?
Certaines personnes ont des stratégies d’audience, et choisissent à qui elles parlent, elles sélectionnent impitoyablement. D’autres vont faire des sous-groupes et choisir à chaque fois qui voit quoi, sur Facebook. D’autres vont segmenter en fonction des réseaux, réserver le privé à Facebook, le professionnel à Linkedin. Ce qui parfois pose d’autres problèmes : il faut savoir quoi répondre au collègue qui vous demande comme ami sur Facebook, que vous renvoyez vers Linkedin et qui est vexé, sur le thème “je pensais qu’on était ami”. Il y a même des personnes qui ont plusieurs comptes sur Facebook, un pour le travail et un pour leur vie personnelle, parfois avec un pseudo.

Toutes ces stratégies demandent du temps et de la réflexion, au moment où on en décide puis à chaque publication ou presque. Ce qui est paradoxal avec tout ça, c’est que les réseaux sociaux et toute la société portent un discours “sois toi-même", “sois authentique”. Or, dans le même temps être trop authentique, ne pas avoir de filtre, c’est prendre le risque de perdre son emploi ou d’avoir du mal à en décrocher un. Un recruteur sur deux indique qu’il consulte les réseaux sociaux des candidats avant de prendre sa décision.

Quels sont les sujets les plus sensibles ?
Depuis le continent nord-américain, où je travaille aujourd’hui, à l’UQAM, je dirais qu’il faut faire très attention à ce qu’on publie dès lors qu’il s’agit d’opinions politiques, religieuses, voire d’orientation sexuelle.

Le confinement a donné une nouvelle dimension à ces phénomènes, avec par exemple, des groupes Whatsapp de collègues. Le risque de confusion n’y est-il pas encore plus grand ?
Ce sont souvent des groupes instantanés, informels. Cela peut induire en erreur. Quand on écrit un mail, on fait attention, on commence par une formule de politesse pour dire bonjour... Avec ces outils instantanés, on peut vite dériver et c’est dangereux. Un peu de formalisme a un certain mérite, cela oblige à réfléchir à deux fois avant d’écrire. Cela peut être une vraie protection pour le salarié.

Que pensez-vous de toutes les réunions à distance avec les outils comme Teams, Zoom... ?
En télétravail, quand on est chez soi, cela change les rapports entre les personnes. Avec ces outils, on voit chez les gens, on aperçoit les enfants, le chien... Le résultat est que sans qu’on s’en rende bien compte, on partage davantage d'éléments de sa vie personnelle qu’on ne le fera jamais à la machine à café. Par exemple, quelqu’un qui ne parle jamais de religion va montrer un élément de décoration qui induit qu’il est pratiquant. Ou on va voir que tel collègue a chez lui une affiche qui révèle un probable engagement politique qu’on ne lui connaissait pas. Dès lors qu’on montre chez soi, on ouvre une fenêtre sur son style de vie, ses goûts, ses valeurs...

Certaines personnes font le choix de mettre un décor virtuel. Mais le risque est alors d’être perçu comme quelqu’un qui ne veut pas partager avec les autres. Un peu comme le salarié qui va refuser d’être ami sur Facebook pour créer des liens sur Linkedin.

N’est ce pas un peu paradoxal qu’on en soit encore là malgré tous les articles, reportages consacrés à cette question ? Comment explique-t-on ce comportement paradoxal ?
Oui, les gens sont au courant, mais il y a une apathie, une inertie de comportements. Globalement, les bénéfices de l’utilisation sont perçus comme supérieurs aux craintes qui sont très lointaines, irréelles. On observe cela aussi bien en France qu’aux Etats-Unis en Asie ou ailleurs en Europe. La société est très clivée, de plus en plus. Donc évoquer certaines choses peut être compliqué. Regardez la politique aux Etats-Unis...

Et puis on ne vérifie pas toujours toutes les implications. Par exemple, les travaux scolaires : certains enseignants de collège, ici, demandent aux jeunes d’enregistrer des exposés vidéo et de les mettre sur un Google Drive de classe. Et de nombreux jeunes se filment dans leur chambre… Cela révèle des choses sur eux, sur leur famille. Les professeurs n’ont pas forcément réalisé que la sécurité sur un Google Drive peut être faible. Ou bien vous acceptez un entretien vidéo pour aider une connaissance qui fait un projet à l’université en pensant que la vidéo ne sera partagée qu’avec une vingtaine d’étudiants, et vous réalisez que le mode de partage de la classe est… YouTube, ce que vous n’aviez probablement pas anticipé.

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