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"La génération Y n'est pas définie que par le numérique !", selon la sociologue Monique Dagnaud

Entretien Monique Dagnaud est directrice de recherche à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), sociologue, spécialiste des médias et elle étudie les jeunes générations depuis plusieurs années. Un sujet qui l’a conduite tout naturellement à s’intéresser de près à la Génération Y. Elle rappelle que si cette tranche d’âge située à peu près entre 20 et 30 ans aujourd’hui, est rompue aux usages numériques, elle ne se définit pas que par cela. Loin de là.

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La génération Y n'est pas définie que par le numérique !, selon la sociologue Monique Dagnaud
"La génération Y n'est pas définie que par le numérique !", selon la sociologue Monique Dagnaud © Emmanuelle Delsol

L'Usine Digitale : Pour commencer, la génération Y, voire Z, les digital natives, les millenials... existent-ils ?

Monique Dagnaud : Ce sont d’abord des conventions pour désigner des classes d’âge. En 2011, alors que je voulais titrer mon dernier livre "les jeunes et les réseaux sociaux", je me suis aperçue que l’univers du management les appelait la génération Y. Et que cette dernière était conçue comme la suite des générations X. Cette dernière, ainsi appelée à cause du roman éponyme de Douglas Coupland, désigne des gens qui ne faisaient pas grand-chose, peu imaginatifs par rapport aux baby-boomers qui les ont précédé et ont tout inventé.


Du coup, comment peut-on décrire cette génération Y ?

On parle de ceux qui ont été préadolescents entre 1998 et 2005 environ. Ils ont approximativement entre 20 ans et un peu plus de 30 ans. Mais ce n’est pas toujours bien compris par un public large. Certains ont même pensé que génération Y faisait référence aux chromosomes.

 

Cette catégorie d’âge a bel et bien des caractéristiques spécifiques. Pour commencer, elle est entrée dans l’univers de la connaissance, de la culture, de la communication, avec les outils digitaux. Le Web est devenu un média de masse à la fin des années 90 mais il s’est vraiment développé au deuxième millénaire. Puis les réseaux sociaux ont vraiment décollé en France en tous cas, vers 2008 – 2009. Facebook, Youtube, Dailymotion, puis Snapchat, Whatsapp, Instagram… L’immersion dans cette culture particulière est donc assez récente.

 

Mais il faut rappeler que si cette génération utilise bien les outils du numérique, communique en permanence, ce n’est pas la seule caractéristique qui la définit. Elle est aussi préoccupée par la question du chômage, par exemple. Les jeunes ont aussi toujours la culture des sorties. Les outils du numérique recomposent, amplifient les pratiques sociales, mais ce n’est finalement qu’une autre façon de fonctionner dans la société.

 

La génération Y, c’est donc d’abord une tranche d’âge, les 20-30 ans, élevée à l’âge du numérique. Mais cela les rend-il différent des autres générations ?

Oui, pour commencer ils sont dans ce que les sociologues appellent le "présentisme", la culture de l’immédiateté. S’il y a quelque chose à faire qui survient, on le fait. On n’est pas dans le plaisir différé. Et ça, c’est vrai même en cours ! De plus, comme ils peuvent être sollicités à tout moment, ils sont aussi toujours à la fois dans le monde réel et le monde virtuel, à la fois "là et ailleurs".

 

Donc on peut dire qu’ils répondent plus rapidement, qu’ils savent réaliser plusieurs tâches à la fois, mais ils ont aussi un temps de concentration moins long. Cela dit, encore une fois, tout cela doit être tempéré par d’autres critères. La catégorie sociale, en particulier. Les classes moyennes et supérieures entourent beaucoup plus les jeunes, les poussent à lire. Mais il y a toute une partie de la jeunesse qui se perd un peu dans ces outils. La recomposition des usages diffère selon les milieux sociaux. Le numérique transforme le rapport au monde, modifie les capacités intellectuelles, mais le milieu, les pressions sociale et parentale restent essentiels.

 

Leur adaptation au numérique leur donnent-elles des compétences pour le numérique dans l’entreprise que les autres n’ont pas ?

Non pas automatiquement. Ils ont des compétences basiques élargies. La navigation experte, le maniement des réseaux sociaux, voire les outils de base comme Excel, Powerpoint, mais ils ne savent pas nécessairement programmer, faire un site web, etc.

 

Ont-ils plus globalement une façon différente d’aborder l’entreprise ?

Il y a un autre aspect de la culture numérique qui influence la façon d’être en entreprise. On dit la culture d’Internet égalitaire. C’est une culture de l’interaction. Cette génération est tout à fait prête à comprendre ce que les plus âgés ont à lui apporter. Mais les jeunes pensent aussi désormais qu’ils vont apporter aux anciens leur propre expérience, leur propre connaissance. Pour eux, toute interaction est égalitaire. Et cela brise la hiérarchie. Internet c’est informel. Il y a de nombreux codes sociaux que l’on n’a plus.

 

Mais là encore, Internet n’est pas la seule explication. Cette abolition des hiérarchies, cette idée que l’on peut s’apporter mutuellement quelque chose, cela vient aussi de l’évolution de la culture dans les familles. Désormais tout y est discuté. Il n’y a plus forcément une autorité qui impose. Internet n’est que la mise sous forme d’innovation technologique de valeurs qui préexistaient. L’idée d’Internet est née dans les années 60 et ce n’est que le produit technologique d’une culture. L’architecture de communication pair à pair, d’individu à individu, s’est développée en particulier dans les milieux universitaires au profit d’une intelligence collective. On aurait pu imaginer un mode de communication tout à fait différent.

 

En creux, l’existence d’une génération Y ne signifie-t-elle pas que les autres générations ne sont pas adaptées au numérique ?

Il est vrai que ce sont d’abord les jeunes - et les cadres pour un usage professionnel - qui se sont approprié ces outils. Cela ne signifie pas que les autres ne sont pas aptes. Mais les digital natives se les sont appropriés dans une gamme plus large, et les utilisent le plus. Sur l’échange de photos, les selfies, sur des pratiques plus ludiques, de partage… Il y a des phénomènes clairement générationnels. Les plus jeunes utilisent les apps, pas les plus âgés. Les plus jeunes vont sur des réseaux sociaux éphémères comme Snapchat, quand les anciens vont sur Facebook.

 

Mais ces jeunes sont aussi en train de vieillir. Et en parallèle la culture numérique se diffuse dans les autres classes d’âge. Les plus âgés s’y intéressent avec une vraie curiosité bienveillante. Dans 20 ans, tout le monde sera pareil !

 

Sur Internet, il y a cette culture de l’interactivité égalitaire. Il y a une croyance dans la "réciprocité créatrice" par le biais d’un échange égalitaire, facile et quasi-permanent avec les autres. Internet est le legs d’une génération à l’autre. Et que la nouvelle se l’approprie.

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* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

1 commentaire

eric
17/12/2015 20h19 - eric

Excellente analyse. La pondération et une certaine forme de mise à jour des propos reste cependant de mise ; il existe des fluctuations dans ces vagues de générations ; les plus en pointes ne sont pas les 20-30 mais les 40-50 (classifiés Z pour certains - cad ceux qui ont connus les premiers réseaux, qui savent développer, mais qui effectivement n'utilisent pas les "apps éphémères", mais se sont écartés de facebook pour aller vers d'autres réseaux collaboratifs... ou la hiérarchie se reformule), et qui ne sont ni de la génération X, ni des Y... Pour ces Z, les X n'ont rien légués, et aucune unification de l'espace social ne semble venir, loin de là! L'étude doit continuer.

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