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"La stratégie nationale de recherche et d'innovation n'était que du copier-coller", selon Geneviève Fioraso

Geneviève Fioraso détaille pour "L’Usine Nouvelle" son projet d’agenda de la recherche, ses pistes de simplification et ses ambitions dans le numérique.
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La stratégie nationale de recherche et d'innovation n'était que du copier-coller, selon Geneviève Fioraso
"La stratégie nationale de recherche et d'innovation n'était que du copier-coller", selon Geneviève Fioraso © Pascal Guittet

L'Usine Nouvelle - Alors que des économies supplémentaires sont annoncées pour 2014, le budget de votre ministère est-il sanctuarisé ?

Geneviève Fioraso - On a déjà fait de gros efforts. Mais là, si on tape dans le dur, on obère l’avenir. On ne peut pas aller plus loin en ce qui concerne les dotations des universités. Sur celles des organismes de recherche, c’est un peu pareil. Elles avaient déjà subi une baisse car il fallait plus d’argent sur les appels à projet. Et on a besoin de crédits récurrents sur la recherche fondamentale. Là aussi cela conditionne l’avenir. Je ne vois donc pas comment on peut revenir en arrière.

Vous voulez un agenda de recherche dans la future loi. Pourquoi ?

Le constat que l’on a fait en arrivant, c’est que l’on ne voyait pas comment se définissaient les stratégies de la recherche en France. Comment se prenaient les décisions. Comment se définissaient les appels d’offres. On n’avait pas une vraie évaluation de l’état de la recherche, de ses points forts, ses points faibles. La SNRI (Stratégie nationale de recherche et d’innovation) n’était que du copier-coller de discussions qui avaient eu lieu ailleurs. Il n’y avait nulle part une réflexion qui permettait aux politiques d’arbitrer. Et quand, à l’étranger, on me demande quelles sont les priorités de recherche de la France, je ne peux pas répondre. Ce n’est pas normal. D’où l’idée de mettre en place un agenda stratégique de la recherche, qui se base sur un Conseil stratégique de la recherche.

Comment allez-vous établir cet agenda ?

L’idée est de s’harmoniser davantage avec l’Europe. On va aligner notre agenda sur les grands enjeux sociétaux d’Horizon 2020, le grand programme européen. Mais en les adaptant à notre pays et à nos expertises. C’est ce qu’a fait l’Allemagne avant nous. Et que sont en train de faire plusieurs pays d’Europe qui nous ressemblent. Mais ils l’appellent différemment. Au Royaume Uni, ce sont les "Eight Great Technologies". Nous, nous avons pris huit défis. À l’intérieur de ces défis, nous avons demandé aux cinq alliances sectorielles de recherche et au CNRS de définir leurs priorités, d’ici à juin 2013, en coordination avec un comité de pilotage interministériel.

On va aligner notre agenda sur les grands enjeux sociétaux d’Horizon 2020, le grand programme européen.

 

Ces priorités seront-elles aussi précises que les Eight Great Technologies des Anglais ?

C’est une démarche totalement différente. David Willetts, le ministre britannique de la Recherche, flèche 600 millions de livres sur huit technologies. Cela ne résume pas l’ensemble de la recherche britannique. Nous, nous allons avoir des priorités. L’idée est que ce ne soit plus l’ANR (Agence nationale de la recherche) qui établisse la programmation scientifique, mais qu’elle soit à sa disposition. C’est un Conseil stratégique de la recherche prévu dans la loi, composé d’une quinzaine de personnalités et dépendant du Premier ministre avec délégation au ministre de la Recherche, qui les définira. Elles se traduiront dans la programmation de l’ANR.

Que deviennent les grands organismes de recherche dans cet agenda ?

Les grands organismes seront impliqués dans le comité stratégique. Mais on ne peut pas prendre en compte les priorités stratégiques de chacun des organismes. L’important c’est d’élaborer une stratégie nationale de recherche et de faire confiance aux chercheurs qui vont se l’approprier.

Quelle est l’échéance de cet agenda ?

Le comité stratégique va définir les priorités et suivre leur évolution. Il se réunira une à deux fois par an. L’agenda sera révisé régulièrement. Par les financements, notamment.

On ne peut pas aujourd’hui lancer de grands programmes - comme Iter - qui soient visibles en changeant tous les ans les lignes comme le faisait l’ANR. Les chercheurs ne savaient pas si l’année suivante, les financements décidés seraient pérennes. Et ces programmes doivent être en adéquation avec horizon 2020. Au-delà des défis, l’agenda stratégique comprend l’ensemble des initiatives sur la recherche technologique, sur l’innovation, sur le numérique, sur les sciences humaines et sociales, sur l’Europe et sur le transfert, qui fait l’objet d’une annexe dans la loi.

Un des grands enjeux était la simplification...

D’abord, si nous créons un Conseil stratégique de la recherche, nous supprimons deux conseils, qui n’étaient pas sollicités. Le Haut conseil des sciences et technologies, qui n’a dû être utilisé que deux fois en dix ans. Et le Conseil supérieur de la recherche et de la technologie, qui va être fondu avec le Cneser (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche), afin de donner une vision globale sur la formation. Mais surtout la simplification viendra de l’agenda de la recherche lui-même, avec ses huit enjeux sociétaux qui vont simplifier les financements. Et permettre d’avoir toujours une approche thématique. Les alliances aussi, si elles organisent mieux leur gouvernance, sont porteuses de simplification.

Vous comptez aussi simplifier l’enseignement supérieur. Comment ?

Sur les 10 000 masters, nous supprimons les 5 800 spécialités et divisons par 10 les 3 000 mentions dès la rentrée 2014. On ne touchera pas aux 1 200 licences professionnelles, dont les intitulés ont été vus par les organismes socioprofessionnels et qui correspondent à des niches. Pour les autres licences, on va faire une spécialisation progressive, qui permettra une orientation sans redoublement.

La gestion des brevets dans les universités est aussi très compliquée...

Concernant la propriété intellectuelle dans les laboratoires universitaires, nous cherchons un compromis acceptable. Il y a des entreprises qui ne se créent pas parce que durant deux ans personne ne sait à qui appartient la propriété intellectuelle. Mais on s’est aperçu aussi que passer du grand bazar à l’anticipation complète, cela allait être difficile.

Vous parlez d’une suppression des PRES...

On va lancer des regroupements d’universités sur une trentaine de sites en France, dont cinq en région parisienne.

 

Ils remplaceront les PRES (Pôles de recherche et d’enseignement supérieur). Ces communautés d’universités seront vraiment des lieux d’élaboration de stratégie de sites. À l’intérieur, il y aura des écoles. Nous voulons aussi établir des rapprochements entre classes préparatoires des grandes écoles et universités par des conventions, avec des inscriptions communes. L’idée étant d’introduire la recherche dès la première année. Durant au moins une heure par semaine, un enseignant-chercheur des universités viendra parler de la recherche aux élèves des grandes écoles. Cela permettra qu’il y ait davantage d’ingénieurs-doctorants.

Qu’y a-t-il de prévu pour les métiers en tension, comme le numérique ?

Il nous manque 5 000 ingénieurs par an dans le numérique. Au niveau européen, il manque 700 000 techniciens et ingénieurs. La difficulté, paradoxalement, c’est de trouver des enseignants. Les spécialistes de maths appliqués sont mieux payés dans les entreprises qu’à l’université. Il faut imaginer des formations différentes, peut-être numériques justement, et former les enseignants. Les jeunes ont parfois des connaissances intuitives de ces sujets bien meilleures que celle des professeurs, qu’il faut rassurer, et créer des centres de ressources numériques dans les écoles.

Où en est la création de France Université Numérique ?

Pour la cellule FUN, nous mettons en place un fonds de 200 millions d’euros. Dont il faut d’abord préciser le contenu. Et identifier les secteurs qui en ont le plus besoin : ceux où il y a de gros amphis, comme la santé, et ceux où l’on manque de professeurs. Il n’y aura pas de suppression de postes mais une individualisation des formations. Et il faudra reformater les cours en ligne. Il y a des expérimentations à Grenoble en médecine, à Nanterre, en Bretagne. Et le Collège de France donne l’exemple en mettant ses cours en ligne. Pour persuader la CDC (Caisse des dépôts et consignations), les Investissements d’avenir et l’Europe, de financer le FUN, nous pointons le retard de la France. Au Royaume-Uni, il y a une université virtuelle, qui fonctionne depuis près de 15 ans. En nombre d’étudiants, c’est la première du pays, et la cinquième en terme de niveau. La FUN aussi est inscrite dans la loi.

Les SATT remplissent-elles leur mission d’accélération de transfert technologique ?

Une de mes préoccupations sur les SATT, c’est que ce sont des sociétés de droit privé où le retour sur investissement est un impératif. Or on sait bien que les innovations de rupture, celles qui génèrent le plus gros retour sur investissement, naissent d’une grande prise de risques. Si l’on vous dit : vous devez impérativement amortir votre structure, aurez-vous la même appétence pour la prise de risques ?

Qu’allez-vous faire des SATT ?

Là où il y avait des structures existantes, on a cherché à les intégrer en s’adapter aux spécificités des territoires. Et nous les évaluerons tous les ans.

Pour le transfert technologique, la logique par filière est-elle la meilleure ?

Le transfert est notre point faible avec la recherche technologique. Il doit s’articuler avec la politique des filières. Si la France est à la traîne, c’est parce que nos chercheurs et nos PMI sont insuffisamment formés à la propriété intellectuelle. Et les grands groupes ne jouent pas le jeu des filières, au contraire de l’Allemagne. Pour s’améliorer, il faut mettre en place tout un dispositif. Mais c’est plus compliqué de changer les mentalités, de changer les façons de travailler entre grands groupes et PME, que de lever des verrous technologiques.

Il y aura aussi une réflexion sur le troisième étage des Instituts Carnot à partir de 2014, dans le cadre de l’Agenda stratégique de la recherche. On travaille notamment à leur articulation avec les autres plates-formes technologiques.

Comment motiver les équipes à aller davantage sur les projets européens ?

Pas seulement en diminuant les crédits, même si cela peut aider. Il faut surtout simplifier. Nous avons fait admettre à l’ANR qu’il pouvait y avoir des projets pluriannuels. Cela évite la course aux crédits tous les ans, en inventant des livrables irréalistes. Comme on libère les chercheurs de cette contrainte, on les incite à faire appel à l’Europe. D’autant qu’on harmonise la programmation de l’ANR avec Horizon 2020. Et tous les jeunes chercheurs qui ont un financement ANR sont accompagnés pour déposer un dossier ERC (European Research Council).

Enfin, il y a l’énergie durable dans vos défis. Cela comprendra-t-il la recherche sur les gaz de schiste ?

Pour les gaz de schiste, c’est une recherche qui est privée. Ils utilisent parfois une collaboration publique sur tel ou tel process, mais c’est une recherche privée. Comme Total qui a investi ce domaine.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux et Anne Debray

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