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[La vigie avec Artefact] Des chiffres et des êtres

Tribune Chaque mois (ou presque), L'Usine Digitale donne la parole à l'agence Artefact pour analyser comment le numérique change le marketing, la consommation et finit par nous changer... Paul Grunelius, senior strategic planner, décrypte ce mois l'impact des datas sur notre façon de percevoir le monde qui nous entoure mais aussi notre monde intime. Combien de temps pourra-t-on encore dire "quand on aime on ne compte pas" ?
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[La vigie avec Artefact] Des chiffres et des êtres
Toute une vie peut-elle se résumer en données ? © Markus Spiske - Unsplash

1868 heures et 4 minutes. Le compteur à gros chiffres blancs est bloqué sur votre écran. L’application est formelle : c’est le temps que vous avez passé avec X depuis que vous le connaissez. Vous avez beau rafraîchir la page, vous déconnecter et vous reconnecter, rien n’y fait. Toujours ce même nombre, vertigineux, figé sur son fond noir : 1868 heures.

 

C’est froid, c’est sec, toutes ces minutes empilées les unes sur les autres. X est votre ami le plus cher pourtant. De tête vous auriez estimé le temps passé ensemble à des millions d’heures, des milliards, même si vous savez bien que vous ne les avez pas vécues, toutes ces heures.

 

D’ailleurs, est-ce que c’est beaucoup 1868 heures ? A partir de quand passe-t-on du statut de connaissance à celui de copain ? De copain à ami ? Combien de temps faut-il avoir engrangé pour pouvoir considérer quelqu’un comme son meilleur ami ?

 

Montaigne La Boëtie à l'ère du 3.0

Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

Certes.

Mais pendant 6 725 040 secondes.

Pas une de plus.

 

Évidemment, ce scénario est une fiction. Il n’empêche : smartphones et objets connectés aidant, nous mesurons un nombre croissant d'événements de notre quotidien. Les distances que nous parcourons. Les interactions que nous avons. Les contenus que nous consommons. Ce faisant, nous développons une double perception de nos vies : la première, subjective, régie par nos ressentis intimes, constamment étayée ou démentie par la seconde, objective, rationnelle, rendue possible par la technique.

 

Un exemple personnel. A la fin de l’année dernière, la plate-forme de streaming Spotify me communique les 100 morceaux que j’ai le plus écoutés en 2019. Je suis certain d’y retrouver en tête une chanson que je me rappelle avoir passée en boucle pendant des semaines : Shahdaroba, de Roy Orbison. Je clique sur le lien. A ma grande surprise, aucune trace du crooner américain dans le classement.

 

 

Qui croire ? la mémoire ou les chiffres? 

Stupeur. A qui faire confiance ? A la machine, ou à mes souvenirs ? Quelle conclusion tirer de ce hiatus entre ma mémoire et celle de la plate-forme ? Peut-être que je ne suis pas si fan de Roy Orbison après tout. Mathématiquement, quantitativement, en tout cas, c’est à considérer. Faut-il privilégier cette vérité comptable ou accorder de la valeur à ce que mon cerveau ait surpondéré l’importance de cette chanson ?

 

Ce genre de déformations, il en arrive tous les jours. Devez-vous croire vos yeux rougis ou votre smartphone qui vous assure n’avoir été utilisé qu’une demi-heure aujourd’hui ? Le frisson qui parcourt votre corps ou l’application de météo qui indique un bon 17 degrés ? Vos jambes raides ou les pauvres deux mille pas que comptabilise votre podomètre ? L’impression que "c’était hier" ou l’horodatage de la photo qui vous assure "c’était il y a dix ans" ? Dans l’articulation de ces deux formes de perception se construit un nouveau rapport à soi et au monde, cohabitation permanente entre le rationnel et le moins rationnel, entre les données et les émotions.

 

UN petit bout de moi

Une cohabitation qui n’est pas dénuée de biais. “Les utilisateurs ont (...) tendance à mesurer des choses positives” et “n’hésitent pas à suspendre (les mesures) quand elles deviennent déprimantes” (ou à se trouver de bonnes excuses pour ne pas avoir à regarder la data en face), note la sociologue Anne-Sylvie Pharabod. Ainsi de mon exemple sur Spotify : à la première place de mon top 100 de l’année, pas de morceau vintage ou de groupe superbement indépendant comme je l’aurais peut-être souhaité, mais une ballade, un peu mièvre, sans grand intérêt. Vite, mille et une raisons pour disqualifier la pertinence de sa position en haut du classement (“ce n’était qu’en entichement passager”, “une musique de fond”, “ça ne dit rien de moi”). Mais la vérité est là : c’est la chanson que j’ai le plus écoutée cette année. Ce classement, ces nombres d’écoutes, ce n’est peut-être pas tout à fait moi, mais c’est assurément un petit bout de moi.

 

Libre à moi de l’accepter, ou pas.

 

 

Paul Grunelius @PaulGrunelius, Artefact

 

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