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"Le métier d’Ericsson, c’est le logiciel", selon le PDG du groupe suédois

Hans Vestberg dirige Ericsson, numéro un mondial des équipements télécoms, depuis le 1er janvier 2010. Pour demeurer en tête, et résister au chinois Huawei, cet Européen s’est transformé, se concentrant sur l’infrastructure mobile et développant de nouveaux marchés, dans le logiciel et les services, et sur certains secteurs verticaux. Entretien exclusif avec l’Usine Digitale.

mis à jour le 25 septembre 2013 à 10H06
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Le métier d’Ericsson, c’est le logiciel, selon le PDG du groupe suédois
"Le métier d’Ericsson, c’est le logiciel", selon le PDG du groupe suédois © EricssonFrance

L'Usine Digitale - Vous faites partie d’Internet.org, l’initiative lancée par Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, pour connecter le monde entier à Internet. Pourquoi ?

Hans Vestberg - Ericsson a, depuis longtemps, sa propre vision pour la société connectée. Pour nous, tous les objets susceptibles de tirer bénéfice d’une connexion seront connectés. Dans les 10 prochaines années, notre technologie sera utilisée d’une façon complètement différente pour les gens et pour le business. L’initiative de Facebook est tout à fait sur cette ligne. L’idée : utiliser le moyen le plus intelligent et efficace possible d’avoir de plus en plus de gens sur la planète avec un accès à Internet. Sans doute pas pour naviguer dans Youtube, mais pour accéder à des services critiques comme l’éducation, la santé, l’information...

Selon nos estimations, vers 2018, il y aura 3 fois plus de gens connectés. Une baisse de 10 à 15 dollars du prix des mobiles donnerait accès à Internet à près de 100 millions de nouvelles personnes. Le téléphone est une barrière d’accès au haut débit mobile.

L’infrastructure ne serait donc pas le principal frein à un internet pour tous ?

Il y a plus de couverture mobile dans le monde que de couverture électrique ! De loin ! Près de 85 % de la population a une couverture mobile. Et ça devrait atteindre 90 % en 2018. C’est le mobile dont le prix doit baisser. Il y a 2 milliards de téléphones vendus chaque année. C’est une question d’échelle principalement pour que les prix baissent.

Et quel est le rôle d’Ericsson dans Internet.org ?

Au sein de l’organisation, nous allons partager des bonnes pratiques pour arriver à connecter 5 milliards de personnes à Internet. Il faut innover dans tous les domaines, trouver de nouveaux modèles, comment payer un euro par jour pour un accès THD (très haut débit) uniquement pour les réseaux sociaux, par exemple. Pour un gouvernement, on peut imaginer l’inverse de ce qui se fait couramment : plutôt qu’un numéro 800 gratuit, pourquoi ne pas avoir des pages web en accès gratuit à condition qu’elle serve à éduquer, à soigner… Il ne s’agit pas simplement de baisser les prix et de donner gratuitement les choses. Personnellement, je suis aussi membre de la Commission très haut débit du processus de développement post-2025 de Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations Unies. Je pense qu’Ericsson a un énorme rôle à jouer parce que nous sommes l’entreprise de télécoms la plus globale qui existe.

Qu’entendez-vous par entreprise globale ?

Cela ne se sait pas, mais la majorité de ce que nous faisons chez Ericsson, c’est du logiciel. Rien que dans une station de base classique [équipement de pilotage d’une antenne mobile, ndlr] il y a 2 millions de lignes de code. Et vous imaginez combien de produits différents nous avons ! Depuis deux ans, selon PWC, nous sommes la cinquième plus grande société de logiciel au monde, toutes catégories confondues ! Derrière Microsoft, IBM, Oracle et SAP. Comme notre business migre, le logiciel et les services vont prendre de plus en plus de place dans notre chiffre d’affaires [23 % aujourd’hui, ndlr].

Cette transition vers le logiciel constitue-t-elle une clé du changement d’Ericsson ?

Nous sommes une entreprise de 137 ans. C’est déjà un long voyage. Mais, dans les 10 ans, nous allons encore nous transformer pour être les premiers dans tout ce que nous faisons. Sur nos cœurs de métier, bien sûr : l’infrastructure mobile et les services télécoms, sur lesquels nous sommes clairement numéro un. Mais nous allons aussi vers les services de facturation OSS/BSS [services aux opérateurs télécoms, ndlr] où nous sommes numéro un. Et nous allons sur la télévision et les médias, avec le rachat de Technicolor et Mediaroom de Microsoft. Nous investissons beaucoup dans les routeurs IP dans la Silicon Valley depuis de nombreuses années. Et bien sûr, nous réintégrons les modems de notre joint-venture avec ST Microelectronics qui a été dissoute. Enfin, nous avons laissé tomber les mobiles, il y a bientôt deux ans.

Donc nous avons deux piliers vraiment très forts sur lesquelles nous appuyer. Nous en bâtissons d’autres et nous nous tournons vers de nouveaux secteurs. Nous pensons que nos technologies seront pertinentes pour toutes les industries. Le transport, l’énergie, la sécurité publique, etc.

Cela multiplie vos concurrents…

Effectivement, il y a seulement 10 ans, on avait probablement cinq ou six concurrents. Et nous avions tous le même portefeuille de produits, dans l’équipement télécoms. On pouvait se comparer facilement les uns aux autres. Aujourd’hui, chacun prend un chemin différent. Il y a ceux, plus ou moins connus, qui nous font face dans l’infrastructure mobile, bien sûr [Alcatel-Lucent, Huawei, NSN, ndlr]. Mais dans les services télécoms, je peux aussi rencontrer n’importe quelle entreprise informatique comme Accenture, HP ou IBM… Quand je parle systèmes de facturation, je vais me trouver face à Oracle et à d’autres géants mondiaux du logiciel. Dans les médias, ce seront des entreprises à qui je n’ai jamais parlé auparavant. C’est sûr, cela transforme la culture d’entreprise ! Nous sommes 110 000 employés dont plus de 65 000 dans les services !

Comment gérez-vous ce changement permanent ?

C’est un changement constant dans l’entreprise mais un changement où l’on sait ce que l’on veut, ce à quoi on aspire. Nous pensons qu’une vision à long terme est un avantage compétitif clé. Et nous partageons cette vision avec nos employés. Du coup, nos outils, nos méthodes et nos process évoluent. En R&D, par exemple, nous travaillons beaucoup plus avec les méthodes Lean et Agile. Avec des équipes de travail flexibles, dynamiques, qui travaillent globalement, 24h/24 et 7j/7. Mais nous ne faisons aucun compromis sur la R&D. Même les années où notre profitabilité n’a pas été satisfaisante, avec de la pression sur nos marges.

Est-ce que vous travaillez davantage en direct avec vos clients ?

Je passe personnellement plus de temps à faire de la veille pour identifier les secteurs où le réseau sera pertinent. Ma vision, partagée par beaucoup d’autres, c’est que dans le futur, tout ce qui peut tirer bénéfice d’une connexion sera connecté. Et dans ce cas, il nous faut comprendre comment pensent une entreprise logistique, un fabricant de moteurs d’avion, un éditeur de logiciel, un constructeur auto. Ont-ils besoin de mobilité, du cloud, du très haut débit ? Ensuite, c’est une chose de comprendre leurs besoins en parlant avec eux, c’en est une autre de développer les produits qui leur conviennent, de trouver les nouvelles aires de développement à destination de ces industries.

Quelle importance prennent ces marchés verticaux dans votre activité ?

Pour la majeure partie, mon business continue de se faire avec les opérateurs télécoms. Et ils continueront d’être mes principaux clients dans l’avenir. Il n’y a aucune commune mesure entre le revenu que nous tirons d'eux et ceux que nous tirons d'autres secteurs. Mon métier, c’est toujours de construire des plates-formes pour le succès des opérateurs télécoms dans le futur. Mais leur monde aussi change. Et mon travail est de vérifier qu’ils auront les réseaux les plus pertinents dans l’avenir. C’est aussi pour ça que j’ai besoin de travailler avec d’autres industries. Pour comprendre ce qu’elles veulent, mais aussi pour offrir un meilleur service aux opérateurs.

Cela passerait-il par un marché européen unique des télécoms ?

L’Europe a plutôt été en avance sur les technologies, en général. Nous avons eu longtemps un avantage compétitif en matière d’innovation, de technologie, d’opérateurs, et de vendeurs. Bien sûr, ces dernières années, on a fait face à des défis. Et je pense que c’est très important de trouver un cadre pour continuer de cultiver l’innovation et l’investissement en Europe. Nous avons un très bon pool de talents en télécoms. C’est davantage ça qu’il faut exploiter. Plutôt que d’essayer de dire aux gens de la Commission ce qu’ils devraient ou ne devraient pas faire. Je travaille de mon côté et ils travaillent de leur côté. On a une avance compétitive en Europe en télécoms et en informatique. Et c’est important de la garder.

Mais pour ce qui est de la 4G mobile, tout a commencé ailleurs qu’en Europe ?

En termes d’abonnés, il y a 3 pays qui font la majorité de la croissance : la Corée du Sud, le Japon et les USA. L’Europe était la première en 3G et a encore un très bon réseau. Elle investit maintenant en 4G. En France en particulier. Orange est d’ailleurs un de nos clients importants. Et pour être honnête, si on regarde le rapport que nous avons publié sur les usages de la mobilité, en 2018, la majorité des utilisateurs sera encore en 3G.

L’avenir est-il maintenant en Chine ?

En Chine, nous y sommes depuis 1881 ! Nous travaillons sur le long terme. On ne fait pas qu’entrer et sortir des pays en fonction de leur état de santé. Nous ne sommes pas opportunistes. Nous existons dans 180 pays. Ils peuvent avoir une baisse de santé, des problèmes, on sera toujours là. Il y a 10 ans, la croissance était en Europe, en Afrique et en Asie, en Chine en particulier. Aujourd’hui, il y a aussi les États-Unis, et l’Europe revient. Et c’est toute la beauté d’être dans 180 pays !

Cela explique aussi que vous soyez contre toute barrière contre les acteurs chinois en Europe ?

Je suis clairement pro libre-échange. Les barrières entre pays n’aident pas les sociétés. Elles n’aident pas le monde. C’est pourquoi j’ai publiquement dit que les barrières douanières ne sont pas du tout positives pour nous. Quand on est dans 180 pays depuis longtemps, on veut du libre-échange.

Avec Google Fiber à Kansas City et son projet Loon de ballons stratosphériques connectés, Google est-il un nouveau concurrent ?

C’est fantastique (sourire). C’est super d’avoir des entreprises innovantes. Bien sûr, le nouveau paradigme, ce sont ces nouvelles entreprises qui vont innover au-dessus de l’infrastructure. Ça fait partie de toute évolution technologique ou industrielle. Rien d’étrange. Et bien sûr, Google est une très bonne entreprise. Quant à commenter ses ballons…

En ce qui concerne Kansas City, nous sommes le plus gros employeur là-bas. Nous y déployons le réseau de l’opérateur Sprint. Alors c’est un endroit important. Tout cela évoque une chose, pour moi : la mobilité et le THD sont primordiaux.

Propos recueillis par Emmanuelle Delsol

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