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"Le numérique par tous et pour tous", plaide Axelle Lemaire

Pour Axelle Lemaire, secrétaire d’État chargée du numérique, la France doit se doter d’un cadre législatif et l’Europe d’une politique numérique.

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Le numérique par tous et pour tous, plaide Axelle Lemaire
"Le numérique par tous et pour tous", plaide Axelle Lemaire

L'Usine Digitale - Vous portez la transformation numérique de notre économie. On a reproché à Fleur Pellerin, qui vous a précédée, une vision trop start-up et trop parisienne. Que comptez-vous faire pour vous adresser à toutes les entreprises ?

Axelle Lemaire - Je crois que dans les débuts du numérique politique, il était essentiel de parler beaucoup des start-up et des écosystèmes dans lesquels elles évoluent. C’était un langage totalement nouveau en France. C’était également une porte d’entrée pour parler d’autres sujets, comme l’entrepreneuriat, la prise de risque… En quelques années à peine, le mot s’est ainsi imposé dans le vocabulaire politique. Le numérique oblige à repenser le fonctionnement de l’économie dans son ensemble et les outils de la politique économique de manière générale.

Pour accélérer la transformation numérique de l’économie, pensez-vous vous appuyer sur la mission Lemoine ?

Des propositions très concrètes doivent sortir du rapport Lemoine, dont la publication a été repoussée en septembre, car nous accordons beaucoup d’importance à cet exercice. La méthode est nouvelle et ressemble à celle des plans industriels, qui réunissent tous les acteurs économiques d’une sphère industrielle donnée, au-delà de leur mode de représentation traditionnel, pour réfléchir à ce que sera leur secteur demain. Il faut une volonté politique au plus haut niveau de l’État pour accompagner la transformation numérique. Et je peux vous affirmer que cette volonté politique est présente.

Il y a un manque de formations. Les entreprises font face à une pénurie de compétences. Et les meilleurs s’en vont à l’étranger…

Je suis consciente du problème. Mais lorsque je dis qu’il faut créer un visa développeur ou s’assurer que, dans le visa Talent annoncé par le président de la République et qui doit entrer en vigueur à partir du 1er janvier 2015, il faut que le statut des développeurs occupe une place particulière, on me répond qu’il y a plus de 70 000 informaticiens au chômage en France. C’est vrai. Mais ces informaticiens ne sont pas formés aux langages dont ont besoin les start-up. Et peut-être n’ont-ils pas toujours les moyens d’actualiser en permanence leurs compétences informatiques. C’est pourquoi j’insiste sur la formation professionnelle. C’est l’une des clés de la réussite d’un pays pour s’adapter à ce rythme plus rapide de transformation.

Le label French Tech a été adopté en France, mais est-il reconnu à l’international ?

Pour une fois qu’une initiative est audible jusque dans la Silicon Valley ! Si le savoir-faire est important, le faire savoir est indispensable. La French Tech est une manière de répondre à la Silicon Valley, à la Tech City de Londres, mais aussi à la « start-up nation » [le slogan choisi par Israël, ndlr], par une « start-up république ». Le numérique à la française, ce sont des savoir-faire et des compétences reconnues internationalement. C’est aussi un projet politique : le numérique par tous et pour tous. C’est dans ce sens qu’au sein de l’agence française du numérique, il y aura la French Tech, la mission très haut débit et aussi un volet usage.

À quoi ressemblera cette agence du numérique ?

Ce sera un service à compétence nationale (SCN) et non un établissement public, car il est crucial que cela reste un organisme réactif, ouvert vers l’extérieur. Pour pérenniser la structure, il faudra s’assurer qu’elle aura suffisamment de postes et une hiérarchie administrative qui lui assure une légitimité. C’est le modèle que je suis en train de définir. L’objectif est de créer l’agence à l’automne.

Faut-il vraiment une loi numérique ?

Oui, la France a besoin d’une loi. Celle-ci comprendra trois volets. Le premier aura trait aux libertés numériques. La France a une tradition de protection des données personnelles fortes, qui est reconnue dans le monde. La loi française remonte à 1978. Il faut actualiser les notions pour construire un droit à la fois protecteur, une demande très forte de la population, mais suffisamment souple pour ne pas freiner l’innovation. Ce volet traitera aussi de cybersécurité. Sur internet, il y a des libertés, mais aussi des droits. La loi aura également un volet économique, consacré à la compétitivité, à l’innovation et à l’attractivité du secteur numérique. Nous menons un travail assez systématique d’identification des points qui doivent évoluer dans chaque secteur concerné par le numérique. Enfin, il faut un volet sur l’action publique, avec notamment une partie sur l’open data et la transposition de la directive européenne PSI consacrée à la réutilisation des données publiques. Mais aussi probablement des articles concernant le numérique dans l’État et par l’État.

Pensez-vous qu’une politique numérique européenne soit possible ?

Pour le moment, elle n’existe pas. Et je suis étonnée de constater à quel point il n’y a pas de stratégie numérique globale partagée par les 28 États membres pour dire où va l’Europe dans ce domaine. Les urgences ? C’est d’abord le règlement communautaire sur les données personnelles. Il est crucial pour que l’Europe devienne le continent de la protection et donc de l’attractivité. Je crois vraiment que l’Union européenne peut être la zone du monde qui produise les intermédiaires de confiance. Ce règlement ne sera pas adopté avant la fin du mandat de l’actuelle Commission. Mais il faut que ce soit une priorité de la prochaine.

Par ailleurs, tel qu’il est appliqué actuellement, le droit de la concurrence européen dans le domaine du numérique favorise les grandes plates-formes américaines au détriment des acteurs français et européens. Même Angela Merkel commence à tenir le discours que l’on est allé trop loin dans l’application aveugle du diktat concurrentiel en Europe. C’est le signe que les choses bougent. Enfin, il faut que l’on amène tous les acteurs du numérique, au premier rang desquels les opérateurs télécoms, dans une stratégie de concentration au niveau européen qui nous permette d’être compétitifs. On ne peut pas se permettre de vivre une seconde décennie meurtrière dans les télécoms. Pour cela, il faut penser européen et se projeter dans les services numériques de demain.

La réforme de l’Icann doit-elle figurer dans les négociations de l’accord transatlantique ?

Non, la question de l’Icann [l’Internet corporation for assigned names and numbers administre les noms de domaines, ndlr] n’est pas dans le mandat de la négociation de l’accord de libre-échange transatlantique, mais celle du respect des indications géographiques protégées y figure. L’Icann, société de droit privé, dont le siège est en Californie, considère que ce sont les sociétés candidates à la délégation des noms de domaines génériques qui doivent décider de l’avenir commercial réservé à des pans entiers de l’économie. Les domaines .vin et .wine, par exemple, constituent un enjeu pour la filière viticole française et ses 13 milliards d’exportations annuelles. Le délai pour les négociations sur le .vin et le .wine a expiré le 3 juin, sans accord. Et il est fort probable que le gouvernement américain ait demandé aux sociétés candidates de ne pas trouver d’accord. Il est certain que si une décision défavorable devait être rendue, cela créerait un précédent jurisprudentiel qui aurait un impact sur l’approche du gouvernement français dans la stratégie de négociation.

Aujourd’hui, un État démocratique est placé au même niveau qu’une société commerciale. C’est la raison pour laquelle nous demandons une réforme de l’Icann, qui ne doit plus être lié au Département du commerce américain. De la même manière, le règlement sur les données personnelles n’est pas dans le mandat. Les États-Unis voudraient que la question de la circulation des données entre dans le traité. L’Union européenne pour le moment le refuse, car elle considère qu’il faut pouvoir préserver notre capacité à légiférer sur ce sujet. Un groupe de travail a été formé à l’issue du dernier Conseil des ministres franco-allemand. L’idée est de présenter des propositions à la prochaine Commission et aux autres États membres, et de pousser une stratégie numérique commune. C’est l’enjeu aujourd’hui.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux, Charles Foucault et Pascal Gateaud

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1 commentaire

Régis GRANAROLO, Pdt du MUNCI
25/06/2014 14h29 - Régis GRANAROLO, Pdt du MUNCI

"lorsque je dis qu’il faut créer un visa développeur ou s’assurer que, dans le visa Talent annoncé par le président de la République et qui doit entrer en vigueur à partir du 1er janvier 2015, il faut que le statut des développeurs occupe une place particulière, on me répond qu’il y a plus de 70 000 informaticiens au chômage en France. C’est vrai. Mais ces informaticiens ne sont pas formés aux langages dont ont besoin les start-up." => En reconnaissant officiellement qu'il y a plus de 70 000 informaticiens au chômage en France, chiffre communiqué pour la première fois par le MUNCI il y a environ 6 mois, Madame la Secrétaire d'Etat a déjà fait un grand pas que Fleur Perrelin n'avait pas daigné franchir avant elle (sans doute en raison de sa très forte inféodation aux grands lobbies patronaux du numérique, Syntec Numérique et Afdel en tête...). Malheureusement, et à l'instar des lobbies patronaux (...), Madame Lemaire explique ce "paradoxe" par la SEULE inadéquation des compétences entre l'offre et la demande, ce qui démontre sa méconnaissance des problèmes socioprofessionnels que rencontrent toujours plus nos professions (jeunisme vs âgisme, culte des jeunes bac+5 vs exclusion des bac+2, exclusion fréquente des demandeurs d'emploi de plus 6 mois, spécialisation extrême des offres d'emploi...etc). Le MUNCI combattra activement l'idée totalement farfelue et surtout dangereuse d'un visa "spécial développeurs" pour les informaticiens étrangers, alors que l'on compte plus de 22 000 développeurs au chômage en France sur ces 70 000 informaticiens français et étrangers au chômage.

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