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Le port de charge universel : une fausse bonne idée déjà dépassée ?

Décryptage Bruxelles souhaite imposer aux fabricants d'équipements électroniques un port de charge universel couplé à la technologie de recharge rapide Power Delivery. C'est l'USB Type-C qui a été choisi comme standard, au grand dam d'Apple qui utilise toujours sa technologie propriétaire, le port Lightning, sur les iPhones. Mais, il pourra échapper à ces règles s'il passe directement à un smartphone sans aucun port. Un sujet sur lequel la firme de Cupertino travaille depuis plusieurs années.
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Le port de charge universel : une fausse bonne idée déjà dépassée ?
Le port de charge universel : une fausse bonne idée déjà dépassée ? © Compte Twitter de Thierry Breton

Vieux serpent de mer depuis plus de dix ans, la Commission européenne a présenté le 23 septembre sa stratégie pour harmoniser le port de charge et la technologie de recharge rapide des appareils électroniques grand public.

A travers une proposition de directive, elle souhaite que les téléphones mobiles, les tablettes, les appareils photographiques numériques, les casques d'écoutes et casques-micro, les consoles de jeux vidéo portatives et les haut-parleurs portatifs puissent être rechargés à l'aide d'un connecteur femelle universel. Les équipements ne respectant pas cette norme seront retirés du marché européen. 

Les écouteurs, les montres connectées ainsi que les capteurs dédiés à l'activité physique ne sont pas concernés par cette future législation "pour des raisons techniques liées à leur taille, leurs conditions d'utilisation, etc.", précise Bruxelles. 

"Communément utilisé"… sauf par Apple
C'est le port de charge USB Type-C qui a été sélectionné. Ce standard est considéré, par la Commission, comme "une technologie déjà communément utilisée" car elle permet "une recharge et un transfert de données de haute qualité".

Or, contrairement aux autres nombreux fabricants d'équipements électroniques, Apple ne s'est pas pleinement converti à l'USB Type-C. Les iPads Pro 11 pouces (1ere génération) ou version ultérieure, iPad Pro 12,9 pouces (3e génération) ou version ultérieure ainsi que les iPads Air (4e génération) en sont équipés. Mais les iPhones et les Airpods utilisent toujours le port Lightning, une connectique propriétaire présentée à l'origine le 12 septembre 2012 lors de la keynote annonçant l'iPhone 5, l'iPod nano de 7e génération et l'iPod touch de 5e génération.

Un premier accord en juin 2009
En réalité, Apple ne pourra pas faire l'étonné puisque Bruxelles planche sur le chargeur universel depuis 2009. C'est en juin 2009 qu'un premier protocole d'accord a été signé entre les grands fabricants – dont Apple – et la Commission européenne afin d'harmoniser les chargeurs sur la base du port USB 2.0 Micro-B. L'objectif était de réduire la fragmentation du marché.

Ce premier accord non contraignant a permis de passer de près de trente types de chargeurs à trois. Mais il permettait également l'utilisation de technologies de charge propriétaires. Là encore, le principal concerné était Apple qui utilisait à cette époque le connecteur 30 broches introduit en 2003. Connecteur que Lightning a remplacé plutôt que le micro-USB. Un choix qu'Apple a justifié à l'époque par de meilleures performances et fonctionnalités, mais dont l'objectif premier est de conserver la maîtrise totale de son ecosystème aussi bien matériel que logiciel.

Ce texte a expiré en 2014. Depuis, la Commission a de nouveau œuvré en faveur de l'adoption d'un nouvel accord volontaire. En mars 2018, le secteur a proposé un nouvel accord qui a été jugé insatisfaisant par Bruxelles car il autorisait encore les solutions propriétaires.

Imposer un standard universel
Face à cette situation, la Commission a lancé une analyse d'impact sur la possibilité de mettre en place une solution universelle pour la charge des téléphones mobiles, mais cette fois-ci en l'imposant aux fabricants. La conclusion fut la suivante : le fait d'imposer une interface de charge universelle et un protocole universel de communication profiterait aux consommateurs et réduirait les déchets électroniques.

En octobre 2019, deux études complémentaires ont été lancées sur le découplage des téléphones mobiles (avoir le choix d'acheter un nouvel appareil électronique avec ou sans alimentation électrique externe) et les technologies de recharge sans fil. Quelques mois plus tard, en janvier 2020, le Parlement européen demandait à la Commission de passer enfin à la vitesse supérieure en adoptant une norme pour imposer un chargeur universel d'ici à juillet 2020 au plus tard.

Dans cette résolution adoptée par 582 voix, 40 contres et 37 abstentions, les eurodéputés estimaient que cette mesure permettrait aux consommateurs "de faire des choix durables" et de réduire les déchets électroniques.

Une naissance laborieuse
Cet appel a finalement été entendu par Bruxelles, qui a adopté en mai 2020 une nouvelle proposition dans son programme de travail puis, en septembre 2021, la future directive a été présentée après plusieurs fuites dans la presse.

Ce texte n'est en réalité qu'une révision de la directive 2014/53/UE adoptée le 16 avril 2014 relative à l'harmonisation des législations des Etats membres concernant la mise à disposition sur le marché d'équipements radioélectroniques. Seconde précision, l'objectif de cette révision n'est pas d'imposer un chargeur universel mais un port de charge USB Type-C.

En effet, pour disposer d'un véritable chargeur universel, il faudrait une interopérabilité totale de part et d'autre du câble, soit entre l'appareil électronique et l'alimentation électrique. Ce que ne prévoit pas la révision de la directive. Car, l'alimentation électrique externe entre dans le champ d'application de la directive 2009/128/CE du 21 octobre 2009 établissant un cadre pour la fixation d'exigences en matière d'écoconception applicables aux produits liés à l'énergie. Une révision de ce texte doit être lancée dans le courant de l'année de sorte que son entrée en vigueur puisse être alignée sur celle du port de charge.

Trois nouvelles règles à respecter
La future directive impose trois nouvelles règles. Elle harmonise l'interface de charge des équipements électroniques qui sont rechargés par câble de sorte qu'ils puissent l'être à l'aide d'un connecteur femelle USB Type-C. S'ils nécessitent en outre une charge à des tensions supérieures à 5 volts, à des courants supérieurs à 3 ampères ou à des puissances supérieures à 15 watts, ils devront intégrer le protocole USB Power Delivery.

Développé par l’USB Promoter Group et présenté en 2012, l'USB PD est un protocole de recharge qui permet aux câbles et connecteurs USB Type-C de délivrer une alimentation importante, capable d'assurer le transport d'une charge électrique de 100 watts. A cette époque, Qualcomm avait présenté son protocole de charge propriétaire, baptisé Quick Charge, qui a su convaincre de nombreux fabricants, tels que Samsung, HTC, Anker… Huawei (FCP/SCP) et Samsung (AFC) disposent également de leurs propres technologies.

Comme souvent, le texte de la Commission manque de clarté. Dans sa FAQ, elle écrit que "l'utilisation d'autres protocoles est toujours permise, pour autant qu'ils n'entravent pas le bon fonctionnement de la solution universelle harmonisée". Est-ce que cela signifie que les fabricants pourront garder leur technologie propriétaire à condition que le port de charge respecte bien la norme USB-C ? L'Usine Digitale a soumis cette question à la Commission. La réponse sera intégrée ici une fois que nous l'aurons reçu.

Le texte impose aussi une mesure dite de découplage. Ainsi, si un opérateur propose un équipement accompagné d'un dispositif de recharge, il est également tenu de leur proposer le même équipement sans aucun dispositif. En revanche, le produit pourrait toujours être vendu avec un câble. Cette règle découle des avis des consommateurs européens qui jugent utiles la présence d'un câble dans la boîte de l'appareil car, généralement, c'est l'élément qui casse le plus souvent, d'après l'analyse d'impact pour l'évaluation du découplage des chargeurs.

Une meilleure information pour les consommateurs
De plus, la Commission européenne souhaite renforcer l'information adressée aux consommateurs. La proposition impose aux opérateurs de fournir davantage d'informations sur les caractéristiques des appareils électroniques en matière de charge. Les consommateurs doivent ainsi pouvoir comparer facilement les performances de charge et l'interopérabilité entre l'équipement et le chargeur afin de choisir des produits compatibles.

Dans les détails, des informations sur la puissance maximale nécessaire pour une charge optimale de l'appareil devront être mentionnées ainsi que des informations sur le protocole de recharge rapide ou "tout autre protocole de recharge rapide pris en charge". Elles devront être apposées sous forme imprimée sur l'emballage ou sur une étiquette visible accompagnant l'appareil.

Les équipements ne respectant pas ces règles pourront être rappelés lorsqu'ils ont déjà été mis à la disposition des consommateurs ou retirés du marché européen lorsqu'ils sont présents dans la chaîne d'approvisionnement.

Le choix des consommateurs et la réduction des déchets
Ces nouvelles règles poursuivent deux objectifs principaux : améliorer la commodité pour les consommateurs et réduire les déchets électroniques. D'après les chiffres de l'UE, les consommateurs possèdent en moyenne trois chargeurs pour téléphone mobile et en utilisent deux régulièrement. Pourtant, ils dépenseraient environ 2,4 milliards d'euros par an pour des chargeurs indépendants qui ne sont pas vendus avec leurs appareils électroniques.

Par ailleurs, l'Union européenne estimait qu'en 2018 les chargeurs mis au rebut ou non utilisés représentent jusqu'à 11 000 tonnes de déchets électroniques par an. Les émissions liées au cycle de vie étaient d'environ 600 kilotonnes d'équivalents CO2

Le devenir des equipements actuels
Sur le papier, cette proposition peut effectivement sembler séduisante pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et les déchets. Or, dans l'immédiat, cela soulève également la question du devenir les équipements obsolètes. Ceux-ci doivent en principe être mis au rebut et recyclés. Les déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE) doivent être collectés séparément.

Or, la réglementation en matière de déchet est loin d'être pleinement respectée, la preuve en est de l'exportation illégale de DEEE vers les pays du Sud. Cette réalité semble être prise en compte par la Commission qui a adopté un ensemble de règles pour aider les États membres à lutter plus efficacement contre les exportations illégales de déchets en rendant plus difficile pour les exportateurs de dissimuler les transferts illicites de DEEE. 

Une période transitoire de 24 mois
Côté consommateur, la Commission tente de rassurer en expliquant que les utilisateurs disposeront de suffisamment de temps pour s'adapter grâce à une période transitoire prévue avant l'entrée en vigueur des nouvelles exigences. En effet, la proposition doit encore être soumise au Parlement européen et au Conseil, institution dont la France prendra la tête en janvier prochain. Puis, une période de 24 mois a été fixée à compter de la date d'adoption pour permettre aux fabricants de s'adapter.

Contacté par L'Usine Digitale, Apple s'est félicité de "l'engagement de la Commission européenne en faveur de la protection de l'environnement" en ajoutant qu'il restait "préoccupé" par cette législation qui "étouffe l'innovation au lieu de l'encourager".

L'entreprise avait tenu à peu près le même discours en 2020, craignant que la future législation ne rend obsolète ses équipements : "nous voulons nous assurer que toute nouvelle législation n'entraînera pas l'expédition de câbles ou d'adaptateurs externes inutiles avec chaque appareil, ni ne rendra obsolètes les appareils et accessoires utilisés par plusieurs millions d'Européens et des centaines de millions de clients Apple dans le monde entier". Bien qu'elle ne soit pas surprenante, cette réaction soulève une réelle problématique, celle de la course à l'innovation.

Ralentir l'innovation ?
En réalité, cette interrogation est bien prise en compte par Bruxelles. En effet, toute évolution technologie concernant la recharge filaire ou sans fil peut être prise en compte par "une adaptation en temps utile des exigences techniques ou des normes spécifiques relevant de la directive sur les équipements radioélectriques de sorte que la technologie utilisée ne soit pas obsolète", écrit la Commission dans sa FAQ. Ainsi, la proposition ne fixe pas d'exigences techniques spécifiques pour la recharge sans fil. Les fabricants restent donc libres d'incorporer "toute solution de recharge sans fil dans leurs produits, parallèlement à la recharge filaire via la port USB-C".

Mais sera-t-il possible pour un fabricant de ne proposer que la recharge sans contact ? Oui, a répondu la Commission sollicitée par Numerama. En effet, l'intégration d'un port USB-C n'est obligatoire que si l'appareil dispose d'une connexion filaire. Ce qui laisse donc le champ libre aux équipements électroniques sans aucun port.

Apple planche sur ce sujet depuis de nombreuses années. Actuellement, il commercialise le MagSafe, un chargeur sans fil à induction qui grâce à des aimants reste attaché au dos des iPhone. A l'origine, la technologie MagSafe avait été pensée pour les cordons d'alimentation des MacBook afin de permettre un chargement sécurisé.

Une suppression totale des ports ?
La prochaine étape semble logiquement celle de la suppression totale des ports. Plusieurs rumeurs circulaient sur ce sujet à propos de l'iPhone 13. Présentés lors de la keynote Apple de septembre 2021, ils disposent finalement toujours du port Lightning. Comme souvent, les projets d'Apple restent cachés mais poursuivent toujours la même stratégie : fidéliser les clients afin qu'ils restent dans l'écosystème Apple. 

Il reste à savoir si Apple va entamer un nouveau bras de fer avec la Commission européenne à travers une stratégie de lobbying. Rappelons que les budgets des grandes entreprises technologiques dédiés au lobbying ont explosé en 2020. Au total, 612 entreprises, groupes et associations professionnelles ont consacré près de 97 millions d'euros pour faire pression sur les institutions européennes, d'après une étude menée par Corporate Europe Observatory (CEO), une organisation à but non lucratif spécialisée dans la recherche sur le lobbying, et LobbyControl, une ONG allemande dédiée à l'information des citoyens sur les stratégies d'influences en Europe. 

Or, la firme de Cupertino est déjà dans le viseur des institutions bruxelloises. La Commission a ouvert deux enquêtes, l'une sur l'App Store et l'autre sur Apple Pay, afin de déterminer si Apple abuse de sa position monopolistique. Une préoccupation partagée par de nombreux pays, dont la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou encore les Etats-Unis.

La résolution de cette problématique reste, semble-t-il, bien plus importante pour l'économie et les consommateurs que cet hypothétique chargeur universel qui ne verra donc peut être jamais le jour si les fabricants passent directement au sans contact. 

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